La vieille Angleterre d’Agatha Christie

Franck Gintrand

Publié le :

  • 24 janvier 2021

Le succès des romans d’Agatha Christie doit autant à la qualité des intrigues qu’à la création d’un mythe appelé à un succès mondial, celui de la vieille Angleterre.

Agatha Christie dans sa maison de week-end à Wallingford près d’Oxford en 1957 : prenant le thé avec son mari l’archéologue Max E.L. MALLOWAN dans le salon de leur villa.

L’oeuvre d’Agatha Christie incarne la nostalgie de l’ère victorienne, de son sentimentalisme et de ses convenances, dans un monde gagné par la modernité. Les Anglais aiment, les Français en raffolent, les Américains adorent. La vieille Angleterre rassure les sujets de sa gracieuse majesté quand son exotisme fascine le reste du monde.

La vieille Angleterre d’Agatha Christie est une société conservatrice qui cultive la sobriété, méprise les modes et la publicité. La romancière raconte ainsi qu’elle portait une robe du soir noire et des chaussures de même couleur lorsqu’elle se rendait au théâtre les soirs humides pour que les tâches de boue ne se voient pas. Le comble du luxe ne réside ni dans maisons toujours plus spacieuses, ni dans des salles de bain plus grandes, des repas plus copieux ou des voitures plus rapides. Il faut avoir dépasser le plaisir de dépenser pour en mettre plein la vue. Il faut juste veiller à avoir « ce qui se fait de mieux dans le genre ».

Le monde d’Agatha Christie est régi par un ordre immuable où chacun a sa place et se doit de jouer son rôle. Comme tout conservatisme, ce monde est aussi sécurisant qu’enfermant. « Les Victoriens regardaient leurs rejetons sans part pris, et décidaient en fonction de leurs capacités : A était de toute évidence « la jolie ». B, « l’intellectuelle ». C, qui n’était ni l’un, ni l’autre, aurait une chance dans les bonnes oeuvres. Et ainsi de suite. Il leur arrivait bien sûr de se tromper, mais en règle générale, cela marchait. » Finalement conclut Agatha, « le soulagement est immense de savoir qu’on n’attend pas toujours de vous monts et merveilles ».

Les Anglais… et le reste du monde

L’oeuvre de la romancière est truffée de propos xénophobes et antisémites. Sa vision du monde est celle, profondément « racialiste », de l’Anglais de son temps. Est-ce par affection vis-à-vis d’Hercule Poirot ou plutôt parce qu’Agatha les a quotidiennement côtoyé durant la première guerre mondiale, les Belges bénéficient d’un traitement de faveur. Ce sont de « braves gens », « pas des étrangers comme les autres ». Les autres ? Ce sont tous ceux qui ne sont pas Anglais et qui ne valent pas grand chose. Les Italiens sont de « fieffés menteurs » au sang chaud, les Ecossais, des bouseux superstitieux, les Espagnoles, des « poufiasses » (oui, vous avez bien lu), les juifs, des « métèques d’Europe orientale », des gens vulgaires…

L’Angleterre, un club très select

L’Angleterre, la vieille Angleterre, la seul qui mérite ce nom en vérité, relève d’un club très fermé dont on ne devient membre que par le sang. Ne pas être Anglais relève de la malchance. Mais l’idée qui consisterait à vouloir le devenir a quelque chose de déplacé ou, même pire, de ridicule. Fin connaisseur des us et coutumes anglaises, Hercule Poirot en convient lui-même : « quand on est étranger, étranger il faut demeurer et se faire pardonner de l’être. » Pour peu, d’ailleurs, que les étrangers aient envie de se lier avec des Anglais dont la raideur a le don d les agacer.

Aristocratique

Est-ce le fruit d’un environnement sain ou d’une sélection génétique implicite ? Le « fils d’Albion » est un « bel homme, large d’épaules, mince de taille », grand et, cela va sans dire, élégant aussi bien dans sa façon de se vêtir que dans sa manière de se mouvoir ou dans dans son comportement. Son fair play naturel est étranger à la sauvagerie et à la bassesse. Que ce soit à la cour d’assises de Londres, sur les terrains de sport d’Eton ou à la chasse, il « aime bien que la victime ait une chance de s’en tirer » et, à l’inverse de l’Italien, il ne lui traverserait jamais l’esprit de tuer à coup de couteau. 

Car la vieille Angleterre, où la respectabilité et la traditions importent plus que tout, adopte sans état d’âme toutes sortes d’a priori qui font de l’affichage de la différence par rapport à la norme dominante, non pas un motif de rejet ou de haine – ce serait largement excessif et surtout totalement vain -, mais plus simplement une faute de goût ou, s’il s’agit d’Anglais, d’une anomalie.

Médire autour d’un thé

L’esprit vieille Angleterre n’est pas hostile à la médisance. Au contraire. C’est un plaisir que de se livrer à des « commentaires peu charitable » les uns sur les autres, en buvant le thé de cinq heures et en dégustant de  « vrais doughnuts » ou de « savoureux muffins bien beurrés ».

Des gens différents

Toutes les différences ne font pas l’objet de la même indulgence. On pardonnera beaucoup à l’acteur de cinéma. Qu’une jeune femme presque nue ronfle dans une baignoire soit une actrice, il n’y a pas vraiment lieu de s’étonner. L’homosexuel, en revanche, sera qualifié de « dérangé mental », de « tordu », de « folle froufroutante », de « grand dépendeur d’andouilles » (une expression digne du capitaine Haddock) ou, plus sobrement d' »inadapté » avec cette pointe de gène et de condescendance qui revient à désigner du bout des lèvres qui ne devrait pas exister.

Une société de classes

Si, au pays d’Agatha l’étranger doit se faire oublier, l’Anglais, lui, doit paraître pour ce qu’il est. De même que le self contrôle est à la base de l’identité anglaise, la royauté qui a survécu de ce côté-ci de la Manche impose de rester à sa place et de tenir son rang. L’Angleterre est une société de classe dont l’organisation ne saurait être mise en cause. L’Anglais ordinaire est « un peu lent, un peu lourd, obstiné, tenace. Il est incapable de se laisser entraîner par son imagination pour la bonne raison qu’il n’en a pas. » Que des policiers s’effacent devant « les gens du monde » semble normal aux premiers comme aux seconds quand bien même les manières et l’habillement feraient des premiers des gens presque comme les seconds. Rien n’est plus terrible que l’effacement des repères. Ainsi quand une domestique se distingue du reste du personnel de maison, parce qu’elle est curieusement trop bien élevée, c’est le symptôme d’une société qui marche sur la tête dans la mesure où elle ne permet plus d’établir cette différence fondamentale entre « une dame et sa femme de chambre ».

Invisible domesticité

Dans ses mémoires, Agatha Christie relativise l’importance statutaire que notre époque aurait tendance à accorder à l’emploi des domestiques rappelant que « les riches n’étaient pas les seuls à en avoir. Ils en avaient davantage, c’est tout ». A l’époque où elle rédige ses mémoires, Agatha Christie note que les véritables domestiques ont été remplacées par des « femmes de ménage », des « auxiliaires domestiques », de « délicieuses jeunes personnes qui veulent gagner un peu d’argent de poche aux heures qui leurs conviennent à elles et à leurs enfants. Rien que d’aimables amateurs. On s’en fait souvent des amies, mais il en est bien peu qui commandent le même respect mêlé de crainte que celui nous inspiraient nos gens de maison. »

Agatha a beau se souvenir avec émotion de Jane, cuisinière de son enfance, aussi « olympienne » qu’infatigable, l’image que son oeuvre donne de la domesticité est moins charitable et sans doute plus proche de la perception qu’en avaient leurs employeurs. Dans ses romans, les bonnes y sont généralement crédules et influençables. Emotives, aussi. Sauf exception, qui devra faire sourciller le lecteur, on ne connait pas grand chose de leur histoire personnelle, sinon ce que leur comportement peut laisser transparaitre à leur insu : une « démarche pesante », un caractère obtus, un « gloussement ». Mais quelle importance : on ne demande pas à un domestique de réfléchir mais de servir dans le respect des règles de la bienséance, d’apparaitre dès qu’on le sonne, de ne parler que lorsqu’on lui demande et de se retirer aussitôt qu’on lui donne congé. Ecoutant tout ce qui se dit et relevant le moindre changement, il est tenu de ne rien rapporter sinon dans des circonstances exceptionnelles. Un meurtre, par exemple.

Une attitude respectueuse et un visage franc sont la caractéristique « de cette race de domestiques à l’ancienne de plus en plus rare ». Ils remplissent d’autant mieux leur rôle qu’ils sont invisibles, habitent dans une aile distincte, ne se réunissent et ne se parlent qu’à l’office, se tiennent alignés dans le vestibule. Pour autant, un domestique pourra faire preuve de fidélité des années durant, cela ne lui vaudra au mieux qu’un lègue symbolique. Dans « Le secret de Chimneys », un domestique promet de servir son nouveau maître jusqu’à la mort sans salaire tandis que dans « La maison du péril », la domestique et son mari ne coutent rien car ils sont logés gratuitement avec leur fils.

L’amour de la campagne

Et que dire de la vieille Angleterre sinon qu’elle n’a rien de commun avec Londres où l’on se rend que pour y parler affaires en descendant au Claridge. La vieille Angleterre n’existe vraiment qu’au travers des collines, des prairies verdoyantes délimitées par de petites haies délicates, dans des villages et des stations balnéaires, au premier rang desquelles Saint-Loo, « la Reine des Plages » », qui n’est bien entendu que le nom fictif donné à Torquay, la ville natale d’Agatha Christie, fournit une illustration parfaite.

Agatha Christie n’aime pas les maisons. Elle leur voue une véritable passion. Sa maison idéale est un équilibre subtile entre l’élégance et le confort, l' »antique beauté » et toutes les commodités attachées à la modernité. Alors oui, le mobilier victorien est parfois costaud, sans doute lourdaud et peut-être un peu trop orné, mais comment ne pas convenir qu’on y est « divinement bien ». Et si les pièces se doivent d’être simples et lumineuses, encore faut-il qu’elles le soient raisonnablement, sous peine d’être dépourvues du moindre recoin sombre, de la moindre porte dérobée, du moindre secret, avec leur mobilier trop neuf, leurs murs trop net, leurs objets trop brillants. La maison de la vieille Angleterre, et c’est logique, se doit d’avoir d’avoir vécu. Mais elle refuse de livrer entièrement son passé quitte à l’exprimer soudainement et étrangement. Cela peut effrayer mais cette part de mystère fait partie indubitablement de son charme.

Le règne des apparences

Le tableau a quelque chose d’immuable. Il est en réalité trompeur. Si le décor semble inchangé c’est parce que l’on veut à tout prix y croire, se persuader que l’esprit de la Reine Victoria continue de souffler sur l’Angleterre, la mettant à l’abri de tout ce qui pourrait l’avilir. Agatha Christie en est elle même convaincue : « On ne peut pas, jamais, retrouver un lieu qui vous a marqué (…) Le passé est le passé ». Rien ne résume mieux cette illusion que l’hôtel Bertram au coeur d’un roman homonyme d’Agatha Christie publié en 1965. « Imposant sans ostentation » et « subtilement hors de prix », cet hôtel construit un siècle plus tôt reste le témoignage vivant de la splendeur de l’Empire britannique. Aristocrates provinciales, militaires à la retraite et dignitaires religieux viennent y retrouver l’atmosphère de leur enfance. Un monde « tout ce qu’il y a de vieux jeu », sans « délinquant » ni « beatnick », sans alcool ni drogue.

–  sur le divorce : « bien de sa génération, lady Tressillian rejetait toujours le blâme sur les femmes, et réservait pour les hommes des trésors d’indulgence. »;

– sur le « bain de soleil » : « Quand une femme marche, quand elle parle, quand elle rit, quand elle tourne la tête, quand elle fait un geste de la main, alors, oui, elle est individualisée, alors, oui, elle a une personnalité. Mais, au moment où elle sacrifie à la religion du bain de soleil, elle n’en a plus. »; « Des corps allongés sur la plage – tous semblables. »; « tous ces corps exposés me font songer à la morgue … »

– sur les femmes respectables : « une femme qui se respecte ne se montre jamais surprise ni troublée en aucune circonstance. »; « Je n’ai jamais compris, pour ma part, en quoi le fait de posséder des dons artistiques pouvait dispenser d’un minimum de contrôle de soi. »; « Quels que soient vos états d’âmes, à quoi bon les monter en épingle? ça ne peut qu’importuner autrui. »

sur les femmes : « Je trouve qu’une femme doit être féminine. Je n’ai que faire de la jeune fille moderne et neurasthénique qui danse au son du jazz du matin au soir, qui fume comme un troupier et qui emploie un langage à faire rougir une femme de la halle ! » – « moi je suis un homme, et vous êtes une femme. – Et pour vous, une femme est quelqu’un qui grimpe sur une chaise en poussant des cris dès qu’elle aperçoit une souris ? Vous sortez tout droit du paléolithique, vous ! »

– sur le mariage :  « Quand j’étais jeune fille, des choses comme cela ne se produisaient tout bonnement pas. Les hommes avaient des liaisons, bien entendu, mais on ne leur aurait jamais permis de briser leur vie conjugale. »

sur les jeunes Anglaises : « Jusqu’à présent, je pensais que les jeunes Anglaises étaient des créatures victoriennes, douces et démodées, incapables de faire trois pas sans un valet de pied ou un chaperon. Je crois que mes renseignements n’étaient pas à jour ! » – « Papa est un amour et je l’adore, mais tu ne peux pas savoir à quel point je le scandalise ! Il vit encore en pleine ère victorienne : pour lui, porter des jupes courtes ou fumer, c’est immoral. Tu vois quelle croix je représente pour lui. »

sur le mariage : « Le mariage est considéré comme un refuge, un asile, le comble de la félicité ou de l’esclavage et bien d’autres choses encore. Mais moi je sais ce que c’est… – Qu’est-ce que c’est ? – Une aventure. »

– sur les relations hommes – femmes : « Il leur manque le mystère! Je suis peut être de la vieille école, parce que je suis vieux, mais de mon temps, c’était autre chose! Une cheville aperçue dans le bouillonnement d’une jupe, le galbe aimable d’une c

– sur le couple : « Je me souviens d’avoir rencontré un jour un couple charmant. Ils étaient si courtois, si attentionnés l’un envers l’autre et paraissaient s’entendre si bien après des années de mariage que j’ai envié cette femme. J’aurais volontiers pris sa place. Et puis j’ai appris que, dans l’intimité, ils ne s’adressaient plus la parole depuis onze ans. »

– sur les beaux parleurs : « les gens qui parlent le plus, Renisenb, ne sont pas ceux qui agissent le plus ! »

– sur le suicide : « Ceux qui parlent sans cesse d’en finir n’ont pas la moindre intention d’en arriver là. »

– sur le mensonge : « C’est dans la nature humaine de ne vouloir montrer que le meilleur de soi. »

– sur la séductrice : « Arlena Stuart, de son nom de scène, est belle, trop belle à tel point qu’elle ne laisse personne indifférent : les femmes la détestent et les hommes sont fous d’elle, ce qui tombe bien car elle n’aime que la compagnie de ces derniers (…) Si victime il devait y avoir, ce ne pourrait être qu’elle : elle collectionne les amants, brise des mariages, papillonne d’un homme à l’autre sans se soucier des conséquences ou du mal qu’elle peut faire. Mais il y a une petite nuance à cet archétype : tout laisserait à penser que c’est elle qui exploite les hommes, or c’est l’inverse qui se produit ».

– sur le séducteur : « C’était un de ces hommes sans scrupule qui se laissent d’ordinaire guider par leurs seuls instincts et que les femmes admirent trop souvent. »

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