Pourquoi le réel résiste

Franck Gintrand

Publié le :

  • 24 septembre 2020

Faire les courses ? Se rendre sur son lieu de travail ? Sortir au cinéma ? Pourquoi pas. Quoi que… Pourquoi se déplacer quand il est si simple de se faire livrer ? Pourquoi aller au cinéma quand on dispose d’un grand écran pour projeter n’importe quel film à n’importe quelle heure ? Pourquoi venir chaque jour en entreprise quand on peut travailler à distance ? Et pourquoi ne pas travailler ailleurs quand la notion même d’ailleurs est devenue toute relative du fait des possibilités offertes par internet ?

Brusquement confrontée à une demande qui jusque là restait timide, les directions ne savent trop que répondre. D’un côté, la perspective de réaliser de substantielles économies sur les locaux ne laisse aucune entreprise indifférente. De l’autre, la possibilité de contrôler plus facilement le travail semble un argument aussi difficile à avancer que facile à réfuter. Du reste, si le présentiel a une raison d’être, il doit bien résider ailleurs que dans l’assimilation de l’entreprise à un camp de travail surveillé. Soit. Mais qu’apporte au juste le fait de se voir sur un même lieu ? Nul ne sait plus exactement. Autant la puissance de la communication médiatisée est l’objet d’une pléthore d’études, autant les avantages comparatifs de la communication interpersonnelle dans le monde réel n’intéressent pas grand monde.

Le réel nous emmerde et nous fatigue. Mais il persiste. Dit autrement, le réel résiste alors qu’il nous emmerde et nous fatigue. Curieux. 

Avant de chercher une explication remarquons qu’en dépit d’une certaine résistance, le réel n’a cessé de reculer face à la médiatisation du monde. Le phénomène date de l’imprimerie mais s’accomplit avec les mass médias. A compter de la presse puis de la radio et de la télévision, la vie ne se résume plus aux relations avec des proches et un environnement immédiat. Elle englobe des échanges purement virtuels, un monde et des événements dont nous nous sentons partie prenante à défaut d’en être les acteurs. Peu importe que la médiatisation soit sans rapports avec la réalité immédiate, le simple fait qu’ils adviennent dans un contexte où nous estimons que nous aurions pu être suffit à en faire une expérience par le seul biais de l’information et son élévation au rang de discussion et de préoccupation commune. 

Face à un réel fade et sans saveur, décevant et angoissant, la médiatisation démultiplie notre champ de vision et d’expression. Nous y trouvons des raisons d’inquiétude et des motifs d’indignation. Tout en nous donnant le sentiment d’être à l’abri des agressions. A la fois refuge et exutoire, ce monde-là présente l’avantage d’être éminemment prévisible et incroyablement docile. Et c’est bien pourquoi il ne cesse de nous fasciner. Au final nous passons au moins autant de temps à discuter de notre vie que de tiers que nous ne connaissons pas personnellement, d’événements qui ne nous touchent pas directement et de perspectives qui ne nous concerneront vraisemblablement jamais. Ne serait ce que sur ce plan la vie contemporaine est largement devenue une vie par procuration.

Force est pourtant de constater que deux à trois décennies après l’invention d’internet, ni la ville, ni l’entreprise n’ont disparu. Au contraire. La visioconférence est restée l’exception et la réunion physique, la règle. La possibilité technologique de substituer l’une à l’autre n’a pas provoqué de basculement du monde réel vers un monde digitalisé. Même constat sur le plan de l’aménagement d’un territoire. Internet autorisait en théorie une migration des urbains vers la campagne. Pourtant les zones les plus dépeuplées et les moins bien desservies n’ont pas profite des nouvelles technologies de l’information pour briser leur isolement et attirer à elles de nouveaux résidents. Au contraire. Les métropoles ont continué de se développer comme si de rien n’était.

L’espace, la localisation, l’effet de taille auraient pu devenir des variables secondaires. Il n’en a rien été. Face aux potentialités infinies de la communication, le réel a révélé des trésors de résistance que la simple logique ne lui aurait jamais prêté.

Au point que nous nous étonnons aujourd’hui d’un état de fait qui n’avait jusque là surpris personne : d’où vient le fait que nous devions être présents les 

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