Charte d’Athènes : premières oppositions

Franck Gintrand

Publié le :

  • 6 septembre 2020

À la différence de La Charte d’Athènes de 1933, la nouvelle charte publiée en 1998 subordonne la dimension technique au projet politique et social : « La ville du XXIe siècle ne sera pas tellement issue du rôle directif des plans d’aménagement général, mais beaucoup plus du résultat cumulé de processus de négociation ouverts à tous les citoyens et centrés sur leur bien-être et leurs besoins. » Ses recommandations insistent tout particulièrement sur : le caractère éminemment social et culturel des villes, et la nécessité de la prise en compte de la parole citoyenne ; l’enjeu du développement durable pour la ville ; l’encouragement de la diversité et de la variété; la
préservation de la sécurité et de la santé. Autant la Charte d’Athènes avait une tonalité combattante, autant ce nouveau document se veut consensuel. Qu’apporte-t-il en termes de réflexion ? C’est un peu le problème. Si les objectifs ne font pas débat, les moyens de les atteindre soulèvent quant à eux de réelles difficultés et ce sont ces points-là qui mériteraient des réponses claires, des partis pris forts. Mais l’époque est-elle encore à cela ?

La révision de la Charte en 1998 par le Conseil Européen des Urbanistes fait suite à une longue série de critiques. Les premières se font jour dès le lendemain de la guerre. En 1944, l’historien d’art Siegfried Giedion remet en cause le fonctionnalisme de la Charte d’Athènes dans « The Need for a New Monumentality ». La même année, un autre historien, Lewis Mumford, refuse de préfacer « Can our cities survive » de José Luis Sert au motif qu’il ne partage pas une vision de la ville fondée sur « quatre fonctions ». Mais, comme souvent, la charge la plus violente vient de l’interne. D’abord promoteur de la Charte d’Athènes dans le livre qu’il publie en 1944, José Luis Sert s’en désolidarise en 1955. Peu de temps après son entrée en fonction à Harvard,  il prononce une allocution qui a tout d’une oraison funèbre et d’un mea culpa : « Les villes idéales de l’architecture rationalistes des années 1920 formées par de hauts édifices entourés de parcs publiques spacieux sont une utopie anti-civique. Actuellement, de nombreux architectes sont convaincus que ces villes organisées comme des parcs continus n’auraient pas de qualité urbaine ni d’intérêt visuel. Nous avons besoin de magasins, de lumières, de vie au ras du sol, nous voulons sentir tous ces éléments autour de nous. » 1959 marque la fin des CIAM. Le paysage mondial de l’architecture moderne s’est considérablement complexifié. De jeunes architectes regroupés au sein de Team X (né en réaction au Xe congrès du CIAM d’où son nom) critique les conceptions rationalistes et technicistes du mouvement moderne.

La réaction postmoderne vient des États-Unis. Un architecte isolé, Robert Venturi, réévalue dans un manifeste publié en 1966 la place de l’esthétique et celle de l’originalité. Faire de l’architecture, c’est avant tout, pour Venturi et ses épigones, produire une  oeuvre qui, par son identité distinctive forte, pourra trouver place dans l’histoire de cette discipline

Initialement centrée sur l’architecture américaine, le courant postmoderne s’étend à l’Europe puis à l’urbanisme. La Déclaration de Bruxelles (1980) puis la charte du Nouvel Urbanisme (1996) célèbrent le retour à une la « forme physique de la ville », sa forme « créative », « imaginative » et « artistique », « humaine ». Sont privilégiés les notions de centre-ville (avec des espaces verts, des magasins et des écoles accessibles à pieds), de rue (fin des constructions isolées grâce à l’organisation systématique des façades alignées), mixité de l’habitat pour une mixité sociale (appartements, maisons à différents prix mélangés dans un même quartier), priorité aux déplacements à pied et en vélo. Les villes lacustres de François Spoerry, la première étant port Grimaud, sont les plus anciens exemples d’application des principes du Nouvel urbanisme. Se réclament également de ce courant Celebration aux Etats-Unis et Val d’Europe à Marne-la-Vallée, le village expérimental de Poundbury créé par le prince Charles d’Angleterre ou encore le quartier Bois-Francs de Saint-Laurent à Montréal. La cause semble à ce point entendu que les attaques ressemblent à un acharnement facile et de bon ton. « Le zoning est une connerie. Il faut du travail dans la ville. La vraie mixité, c’est celle des fonctions, qui entraîne la mixité sociale » estime (peut-être un peu rapidement) Paul Chemetov tandis que Roland Castro dénonce « les figures urbaines très naïves formulées par Le Corbusier dans la Charte d’Athènes » qui « ont tué tout le plaisir de la ville ». En France, la Charte n’est plus revendiquée et ses principes ne sont officiellement plus appliqués. Mais ce n’est pas forcément le cas ailleurs. Selon Ariella Masboungi, architecte-urbaniste en chef de l’État, interrogée en 2003 par la revue Urbanisme, « la Charte d’Athènes est actuellement appliquée en Afrique, dans le tiers-monde, en Asie notamment, en Chine et au Japon. Le plus grand investisseur de Tokyo la cautionne totalement et la met en œuvre. » Un brin provocateur, Vincent Fouchier, chargé de mission à la Datar, va plus loin en affirmant que « l’Europe n’est pas allée aussi loin dans l’application de la charte : l’attachement au patrimoine bâti historique, le droit de propriété, la relative lenteur de la croissance ont partiellement contrecarré sa mise en œuvre ». Pour comprendre la charte, il faut selon lui visiter Bangkok, Canton, Shanghai ou Kuala Lumpur.

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