Charte d’Athènes : pourquoi est-elle aussi peu discutée ?

Franck Gintrand

Publié le :

  • 6 septembre 2020

Première hypothèse, en apparence la plus évidente: l’époque a changé. Le 4e CIAM s’est tenu en 1933 et ses conclusions ont été publiées l’année même. Mais il faut attendre quinze ans pour qu’une première version simplifiée soit diffusée et encore neuf ans pour que Le Corbusier publie sa Charte aux éditions de Minuit. L’homme a sans doute beaucoup de défauts mais il est tout sauf un idiot. Le Corbusier ne se serait jamais risqué à sortir des tiroirs un document qui aurait pu paraître dépassé par rapport aux enjeux de la fin des années 50. Le fait est que, même un quart de siècle après le 4e CIAM, y compris après un événement aussi important qu’une seconde guerre mondiale, la Charte conserve sa pertinence. Son contenu transcende le contexte qui a présidé à sa naissance. Rien n’empêche par conséquent d’imaginer, au moins sur le principe et en partie, que ce soit encore le cas.

Certes, l’Europe qui voit la naissance de la Charte n’a pas grand chose à voir avec celle d’aujourd’hui. Durant un siècle, les villes du du vieux continent ont du faire face à des vagues migratoires auxquelles elles n’étaient pas préparées, les plus grandes villes se trouvant transformées en gigantesque cafarnaüm à ciel ouvert, le surpeuplement et le manque d’hygiène engendrant maladies contagieuses et surmortalité. Ce n’est pas un hasard si le terme de  « taudis » qui resurgit dans les années 1920 est associé par Le Corbusier à la  « présence  de  germes  morbides ». En 1931, son « Manifeste de la Nouvelle génération pour continuer la tradition de Paris » dénonce la maladie et l’atmosphère empestée qui sévissent dans la ville lumière… Cet état de fait explique à bien des égards la radicalité des solutions préconisées par la charte pour résoudre le double enjeu de santé publique et de logement de masse. Le développement de la banlieue, qui accueille très majoritairement les nouveaux arrivants entre les deux guerres, étant considéré comme un pis-aller, un choix par défaut, la destruction de l’habitat insalubre ou la construction en périphérie s’imposent alors comme les seules solutions pour remédier à l’insalubrité des quartiers anciens et à la pénurie de logements. En fait, toute la question consiste aujourd’hui à se demander si cette époque est révolue. Pas si l’on regarde du côté de l’Afrique subsaharienne. 60 % de la population urbaine y vit dans des bidonvilles, soit le taux le plus élevé au monde. Comme en Europe il n’y a pas si longtemps, le manque d’installations sanitaires, d’eau potable et d’électricité, auquel s’ajoutent l’insalubrité des logements et le surpeuplement, aggrave la propagation des maladies et les décès. Force est donc de constater que les problèmes dénoncés par la charte d’Athènes restent d’actualité sur une partie de la planète.

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Seconde hypothèse : la charte est « tombée dans le domaine public » (Frédéric Seitz). Elle a imprégné l’élaboration de la réglementation en matière d’urbanisme. Elle influence notamment la conception des plans d’occupation des sols qui inclut aussi bien la ville que les terres agricoles, le milieu naturel et même, éventuellement, le fond de la mer. On se retrouve bien là face à l’organisation du “tout” souhaitée dans le premier paragraphe de la charte. Sans compter que les Plans d’Occupation des Sols ont aussi systématisé la pratique du zoning. Et puis l’échec des cités ne suffirait pas à discréditer la Charte. Le quartier d’affaires de la Défense, le Front de Seine du 15e arrondissement parisien, de nombreuses ZUP provinciales sans histoire montrent qu’un urbanisme ouvertement fonctionnaliste (aussi bien en termes de circulation que de zoning) peut acquérir une image sociale valorisante.

Troisième hypothèse qui pourrait expliquer que la charte d’Athènes soit si peu discutée : le sujet est éminemment sensible car la figure de Le Corbusier est un sujet éminemment controversé. Face à des partisans inconditionnels pour qui l’oeuvre de l’architecte conserve sa part d’actualité, des opposants résolus y voient la matrice d’une architecture fascisante et d’un urbanisme totalitaire aux conséquences désastreuses. Dernière polémique en date, l’exposition organisée au Centre Pompidou sur Le Corbusier en 2015 n’a fait que radicaliser un peu plus les positions des uns et des autres. C’est à cette occasion que Luc Ferry évoque un « nazillon de la pire espèce » quand Roger-Pol Droit parle d’une architecture de la « cage en béton » et Benoît Peeters d' »un géant fourvoyé ». En réponse à cette avalanche de critiques, les arguments de la défense pêchent par leur faiblesse. Dans une tribune désastreuse rédigée pour Le Monde (supprimée depuis des archives du quotidien), l’architecte Paul Chemetov avance qu' »à cette époque, tous les architectes étaient vichystes » tandis que le président de la fondation Le Corbusier, tente lui aussi une recontextualisation en guise d’excuse avant de s’essayer au registre de la relativisation sur le mode de la dérision : « On nous explique que son amour des tracés orthogonaux prouve son penchant fasciste. Que peut vouloir dire une thèse pareille? Les États-Unis, qui partagent la même passion, doivent-ils être qualifiés de « fascistes » eux aussi? » Alors balle au centre ? Pas vraiment. Erigé au rang de patrimoine mondial en 2016, l’oeuvre est désormais jugée à l’aune de l’homme. Evoquant en filigrane la figure de Céline, neuf personnalités, dont le cinéaste Jean-Louis Comolli et l’historienne Michelle Perrot, demandent que l’Etat et les collectivités cessent de soutenir l’oeuvre d’un architecte désormais connu pour ses sympathies fascistes, antisémites et eugénistes. Au coeur de la polémique, un projet de musée Le Corbusier, prévu à Poissy (Yvelines), porté, selon le ministère de la Culture, « par les collectivités locales ». Pas franchement à l’aise, le ministère juge que « ce débat légitime appartient aux historiens (et) assume pleinement le fait que l’oeuvre architecturale de Le Corbusier présente un caractère exceptionnel ». Dans un contexte où l’héritage de Le Corbusier n’est accepté ou critiqué qu’en bloc, quel peut être une approche sereine et nuancée de la charte d’Athènes alors que celle-ci est étroitement associé à celui-là ? Là encore, ce sont les jugements les plus sévères qui se font entendre. La charte serait tout à la fois « négation des différences culturelles », source de « nivellement social », vision « dépassée et dangereuse », « trop technicienne et inhumaine »…

Ajoutons à cela le peu de goût des Français pour les grandes théories comme si la chute du mur avait discrédité les généralités et n’autorisait plus que des approches pragmatiques fondées sur des enquêtes et des opérations de concertation. Selon Vincent Fouchier, « le principe de précaution plaide pour ne sombrer dans aucun excès doctrinaire et, surtout, pour diversifier les actions à des fins d’adaptabilité ». Certes, la « Smart City », la ville « durable » ou la métropole « créative » motivent un nombre impressionnant de colloques et d’articles mais ces concepts partent de postulats qui sont eux-mêmes rarement explicités et discutés. Le « comment » y occulte largement la question du « pourquoi » et l’indigence des analyses critiques et des retours d’expérience de ces démarches peine à cacher les arrières pensées commerciales ou marketing de ceux qui les prescrivent et les achètent. Les sujets de débat ne manquent pourtant pas. Ainsi, l’étalement urbain objet de tant de jugements alarmistes et de tentatives d’encadrement sans effets mériterait que l’on tente d’en comprendre les ressorts. Hélas, rien ne permet aujourd’hui d’apporter un regard nouveau et plus éclairant sur la persistance de ce phénomène. Et même lorsque la commande publique encourage à une réflexion sur le sujet, un remarquable article du collectif « Champ Libre » fait observer que « le « changement de regard » sur le périurbain (…) pourrait en fait être un moyen pour les pouvoirs publics de dissimuler leur incapacité à maîtriser l’étalement urbain ».

Les tenants de la modernité, eux, se terrent dans un silence prudent, convaincus qu’ils seront conspués au premier mot. Certains concèdent du bout des lèvres quelques errements. Ainsi Jean Dubuisson, Grand Prix de Rome et auteur de plusieurs grands ensembles, regrette que les principes de la charte aient été appliqués « de façon brutale »Mais d’autres, comme Pierre Riboulet, estiment que la Charte a surtout été récupérée, instrumentalisée et dévoyée qui y ont trouvé « la doctrine appropriée à la
production massive et industrialisée du logement ». Bernard Reichen, Grand Prix national d’urbanisme 2005, va plus loin. Abandonnant une position strictement défensive, il assume la légitimité de la rupture : « la Charte d’Athènes signe le passage de la ville ancienne, radioconcentrique, à une ville territoire, qui est la réalité d’aujourd’hui. En ce sens, beaucoup des articles de la Charte sont pertinents. »

Les partisans de la ville postmoderne, eux, s’en tiennent à l’éloge d’une méthode qu’ils veulent empirique et pragmatique, convaincus qu’ils sont des vertus de la pratique, faite de mixité et de circulations douces, d’espaces végétalisés et apaisés, d’enquêtes et de concertation. Mais au fait que raconte la Charte d’Athènes ? A force d’empilement des commentaire sur les commentaires, nul ne sait plus trop sinon qu’elle aurait abouti à « la production des grands ensembles (1951), puis des ZUP (1958) », ce qui aurait « contribué à son discrédit ». C’est tout ? Pas seulement même si c’est déjà beaucoup.

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