Charte d’Athènes : naissance d’un manifeste

Franck Gintrand

Publié le :

  • 6 septembre 2020

Ce fut une immense déception dans une période déjà assombrie par un krach financier retentissant et une récession économique sans précédent. Alors que la révolution semblait destinée à faire de l’URSS la terre d’élection de l’architecture de rupture, la décision de Staline d’écarter tous les projets d’avant-garde pour la construction du palais des Soviets mit fin au projet de tenir le 4e congrès international d’architecture moderne à Moscou. L’événement fut reporté d’un an et se déroula en 1933 sur un bateau prêté par un mécène, le Patris-II, le temps d’une croisière entre Marseille et Athènes. Cinq ans un congrès fondateur puis deux congrès consacrés au « logis minimum » et au « lotissement rationnel », l’événement portait sur « la ville fonctionnelle » et témoignait de la volonté des architectes de placer l’urbanisme au premier rang de leurs préoccupations. Plutôt que « de la volonté des architectes », il vaudrait d’ailleurs mieux parler « de la volonté d’un architecte ». Depuis la tenue du premier congrès en 1928, le cercle des progressistes s’est élargi à des sommités de l’architecture européenne. Mais le mouvement reste incarné par un homme et un seul : Le Corbusier. C’est lui qui, suite à sa mise à l’écart du concours pour le Palais des Nations à Genève, organise la première rencontre, dans sa ville natale, à La Sarraz, en Suisse; lui qui joue un rôle central dans la préparation et le déroulement des congrès; lui encore qui, par sa capacité de théorisation, son inlassable curiosité, sa culture internationale et ses innombrables écrits, devient naturellement le chef de file du mouvement moderne; lui enfin qui fusionne en une seule et même figure les profils d’architecte et d’urbaniste, de praticien et de théoricien.

Dès l’origine, les CIAM – qui tiennent de nombreuses réunions entre chaque congrès – sont travaillés par des divergences de fond sur les disciplines que l’architecte moderne doit privilégier ? Et d’ailleurs faut-il envisager l’architecture comme une expertise ou l’expression d’un projet politique ? L’acte fondateur des CIAM, la Déclaration de La Sarraz, déclare vouloir replacer « l’architecture sur son plan véritable qui est le plan économique et sociologique » mais, dès l’année suivante, Le Corbusier invite ses troupes à adopter une approche plus prudente. Pour lui, l’urbanisme s’appuie sur l’habitation et « l’habitation est un phénomène biologique ». « Ne nous occupons pas de politique et de sociologie ici. Ces deux phénomènes sont infiniment trop complexes ; il s’y joint encore l’économique ; et nous ne sommes pas qualifiés pour discuter, en congrès, de ces problèmes ardus. » Cette invitation à penser l’habitat sous l’angle des besoins individuels s’explique par la diversité des sensibilités politiques qui traverse le mouvement moderne mais aussi les tergiversations propres aux architectes de l’époque. Fasciné par l’URSS de Staline avant de se voir débouté de la construction du palais des Soviets, Le Corbusier fréquente des cercles fascistes puis travaille pour Vichy. Mais il n’est pas le seul prêt à travailler pour n’importe quel régime pour peu qu’il lui permette de donner corps à ses projets. Après l’arrivée au pouvoir du Parti national-socialiste l’année du congrès, en 1933, Gropius adhère à la Chambre de la culture du Reich fondée par Joseph Goebbels et participe au concours organisé par le pouvoir pour la construction du bâtiment de la Reichsbank à Berlin, dessine un pavillon pour l’exposition de propagande « Peuple allemand – Travail allemand » et un projet pour la Maison du travail allemand à Berlin avant, faute de commande, déménager en Grande-Bretagne puis aux Etats-Unis. Même réaction de Mies Van der Rohe. Celui-ci va même plus loin en promettant aux autorités nazies la réouverture de l’école du Bauhaus expurgée de ses « éléments hébraïques, hautement nuisibles » avant d’émigrer aux Etats-Unis en 1938 après qu’Hitler lui eut préféré Albert Speer pour la reconstruction de Berlin.

Comme les précédents, le 4e CIAM voit s’affronter des points de vue antagonistes au point que de nombreux échanges sont nécessaires sur le chemin du retour en France, à Marseille et enfin à Zurich pour établir des actes définitifs intitulés « Constatations ». Les points de désaccord sont laissés de côté ce qui n’empêchera pas Le Corbusier de les évoquer dans un chapitre de conclusion intitulé « Points de doctrine ».

Sur le moment, les actes, dont la version française est publiée l’année même à Athènes, n’ont qu’une portée très limitée, pour ne pas dire inexistante. La rédaction sous forme de Charte est prévue mais elle n’a pas lieu sur le moment. A cette époque, l’avant-garde européenne a peu de commandes à son actif. Ses réalisations peinent à convaincre les pouvoirs publics et ses théories à intéresser un public autre que celui des architectes progressistes.

Il faut attendre 1941 (ou 1942) pour qu’un premier document signée CIAM-France soit publiée par un collectif anonyme – vraisemblablement sous l’égide de Le Corbusier – puis 1944 pour qu’un architecte hispano-américain, Jose Luis Serte, expose la théorie des quatre fonctions urbaines auprès d’un public américain dans « Can our cities survive. An ABC of Urban Problems, Their Analysis, Their Solutions » (finalement préféré à un premier titre nettement moins optimiste : « Should Our Cities Survive ? »). De la même façon, ce sont les destructions occasionnées par la guerre qui offrent la possibilité aux architectes et urbanistes modernes, jusque-là ignorés par les pouvoirs publics, de mettre leurs idées en application. Celles-ci fournissent aux architectes et aux grands commis de l’État impliqués dans la Reconstruction puis dans l’élaboration d’une politique d’urbanisme, dont Raoul Dautry et surtout Claudius-Petit, une vision théorique de la ville en phase avec avec l’impératif de production massive de logements.

On l’ignore souvent mais les modalités d’application énoncées par la fameuse « grille CIAM » sont publiées dès 1948 par la revue L’Architecture d’Aujourd’hui alors que la Charte mise en forme par Le Corbusier ne parait qu’en 1957 aux Editions de Minuit (après une première publication anonyme pendant la guerre), soit 24 ans après le congrès qui en est à l’origine. En préface, Le Corbusier raconte avoir choisi le mot de charte « comme une injonction à penser droit ». Dans les faits, la charte était un document consignant les privilèges des villes libres du Moyen-âge de même que ce terme fut utilisé à deux reprises par le régime de Vichy pour dénommer une réglementation du travail et une autre d’urbanisme. Dans le cas précis de la charte d’Athènes, il s’agit d’ailleurs moins d’un document engageant des parties prenantes que d’un manifeste en faveur de la modernité dont Le Corbusier avait, semble-t-il, tenté de faire adopter une première version dès 1928. Pour mettre le texte des actes en accord avec le titre, le texte initial est découpé en quatre-vingt-quatorze articles regroupés en trois chapitres : 1) « Généralités », où est développé le thème de la ville et de sa région ; 2) « État actuel des villes, critiques et remèdes », où sont décrites les quatre fonctions auxquelles s’ajoute, curieusement, le « patrimoine historique des villes » (contribution des architectes italiens) ; enfin, 3) « Conclusions », dont des « Points de doctrine » qui permettent à Le Corbusier de développer certains des points exclus des « Constatations ».

A la fin des années 50, Le Corbusier bénéficie du recul fourni par les premières constructions d’après-guerre. Sa version des travaux du CIAM fait de la production la raison d’être de la ville moderne appréhendée comme une machine parfaitement réglée, décidée par un pouvoir fort et bâtie sur les plans d’un architecte-démiurge assimilé à un « modeleur de ville ». En gommant les aspérités politiques présentes à dans les actes du congrès (notamment la question du pouvoir ou encore de la propriété et de la préemption), Le Corbusier érige l’urbanisme en discipline autonome, purement méthodologique et technique, déconnectée du politique, voir même posée en alternative au politique. Ce rapport au politique constitue un point essentiel, passé sous silence par des urbanistes qui font le choix de nier les partis pris idéologiques de leur vision de l’urbanisme pour renforcer leur position d’expertise.

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