Quand l’intelligence devient stupide – JDN / 2020

Franck Gintrand

Publié le :

  • 31 août 2020

Et si les scientifiques et les intellectuels mettaient une partie de leur intelligence non pas au service de la vérité mais de leur carrière ?

Médecin et créateur de Sherlok Holmes, esprit alerte et brillant, aussi curieux que sceptique, Conan Doyle était également un adepte inconditionnel du spiritisme. Marié à un medium prétendant canaliser l’ectoplasme par sa bouche et son vagin, il était convaincu de pouvoir communiquer par son intermédiaire avec un « guide spirite » aussi bien pour l’aider dans ses choix de vie que pour connaître l’avenir. Bien sûr, certains – dont sa fille – ne manquèrent pas de soupçonner son épouse de se servir de ses « dons » pour influencer son mari. Mais Doyle était loin d’être un cas isolé. Dans un livre intitulé « Pourquoi l’intelligence rend idiot », le journaliste scientifique David Robson rappelle que la croyance dans la communication avec les esprits était répandue à cette époque. Apparu à Paris au milieu du XIXe siècle, le spiritisme comptait même parmi ses adeptes de grands savants tels que le physicien Olivier Lodge ou le naturaliste Alfred Russel Wallace. 

Au service de la justification a posteriori et non de la vérité

Le spiritisme passe désormais pour ce qu’il n’a jamais cessé d’être, à savoir une croyance. Mais que dire des scientifiques qui, aujourd’hui encore, croient en l’existence de Dieu sinon que des intelligences exceptionnelles peuvent être également irrationnelles. Comment est-ce possible ? Si la rationalité suppose de confronter des points de vue différents voire opposés, l’intelligence peut être purement opportuniste et n’être mobilisée que dans un objectif : justifier après-coup, et coûte que coûte, une opinion. La confrontation à des opinions contraires peut même avoir un effet contre-productif en renforçant la croyance de départ. Lorsque Conan Doyle estimait n’avoir « jamais perdu une occasion de lire, d’étudier et d’expérimenter dans (l)e domaine (du spiritisme) », il ne parlait pas d’une recherche de la vérité mais d’une démarche consistant à récolter des preuves pour ses idées et à écarter tout ce qui risquait de les infirmer. 

La « maladie du Nobel » ou l’intelligence ivre d’elle-même

C’est finalement le problème majeur de l’intelligence : convaincue de sa supériorité, grisée par la rapidité et la sûreté de son jugement, elle finit par verser dans une pensée étriquée, idiote. Elle en vient à exclure le doute et à le voir comme un danger. Une métaphore a même été inventée pour désigner cette ivresse de l’intelligence, la « maladie du Nobel ».  Désignant la tendance de certains scientifiques à défendre des théories douteuses après avoir reçu le prix Nobel, elle s’explique par le manque d’inhibition que favorise le sentiment d’être parvenu au sommet de la pyramide de la reconnaissance. Cet excès de confiance renforcé par l’estime dont ils sont l’objet amène les scientifiques et les experts les plus reconnus à s’accrocher à des certitudes, parfois en dépit du bon sens, mais aussi à surestimer leur propre niveau de connaissance. L’ultra spécialisation favorise l’intuition (ces court-circuits du raisonnement) et le traitement des informations non pertinentes mais ces automatismes rendent aussi plus difficile la perception des signes avant-coureurs des changements qui ne cadrent pas avec les a priori de départ. 

Le « paradoxe de Salomon » ou l’ego sur la défensive

« Paradoxe de Salomon » : cette expression désigne la dualité qui caractérisait ce roi réputé à la fois pour la sagesse de ses jugements mais aussi pour son inaptitude à mettre en pratique ses propres préceptes moraux. Comme Salomon, nous avons tous plus de facilité à raisonner clairement pour les autres que pour nous-mêmes. Dès que notre ego se sent mis en danger, nous sombrons dans un dogmatisme qui nous rend incapable de prendre en compte des points de vue adverses. Le meilleur antidote ? Reconnaître ses propres limites et faire preuve de curiosité, rechercher les informations nouvelles et tenter de les comprendre. Cette « modestie intellectuelle » s’accommode des incertitudes. Elle consiste à adhérer à des affirmations du type « Je n’ai pas de mal à reconnaître que j’ignore quelque chose », « je cherche à savoir ce que l’on peut penser de mes idées même si les avis s’avèrent négatifs » ou « j’aime complimenter les autres sur leurs capacités intellectuelles ». Alors que les connaissances se périment de plus en plus vite, cette modestie, cette métacognition, c’est-à-dire la capacité à identifier ses propres erreurs de raisonnement et à les corriger, compense un niveau d’intelligence moindre et peut même s’avérer plus précieux qu’un niveau d’intelligence supérieure. Après tout, comme le rappelle le philosophe Bertrand Russel, « les imbéciles sont sûrs d’eux et fiers comme des coqs de basse cour, alors que les gens intelligents sont emplis de doute ». 

Franck Gintrand

A lire : Pourquoi l’intelligence rend idiot, David Robson, Fayard, 2020

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