Le confinement a donné envie aux citadins de fuir la ville, alors pourquoi ne l’ont-ils pas fait? – Huffpost / 2020

Franck Gintrand

Publié le :

  • 22 juillet 2020

C’est fou comme le déconfinement a rendu la vie en ville brutalement insupportable. Insupportable ce bruit permanent, ce sentiment d’urgence, ces foules massées dans des rames, sur des quais, dans les rues. Insupportables ces voitures partout. Insupportables ces vélos, ces trottinettes, ces scooters qui roulent n’importe où, n’importe comment, trop vite ou pas assez, au point de donner envie à ceux qui n’ont pas que ça à faire de sortir des voies réservées et de rouler avec les voitures. 

La ville est une jungle. Nous avions fini par l’oublier et par nous résigner. Pour survivre, nous nous étions habitués à jouer des coudes. Lorsque la machine urbaine connaissait ses périodes de surchauffe, nous étions mentalement préparés : chacun pour soi, pousse-toi de la que je m’y mette, premier arrivé, premier assis. C’est rouge. C’est vert. Et alors ? La pub l’avait bien saisi, le Parisien, il vaut mieux l’avoir en journal. Soit, mais avouons que le plus pénible c’est que les Parisiens doivent surtout se supporter entre-eux. 

Le covid, pardon, cette saleté de covid (l’unique façon que j’ai trouvée de conjuguer le mot au féminin sans avoir l’impression de ne plus parler français) nous l’a rappelé de la façon la plus inattendue qui soit : si l’enfer c’est les autres et que les autres sont plus présents à Paris que nulle part ailleurs en France alors Paris est la forme nationale et ultime de la damnation. 

L’appel de la campagne, vraiment ?

Au point que nous nous avons tous vécu la sortie du confinement comme une crise existentielle : mais qu’avons-nous fait pour mériter ça ? Qu’attendons-nous pour tourner la page, entamer un nouveau chapitre, vivre en accord avec nous-mêmes et, bien sûr, retrouver cette harmonie perdue avec la nature ? 

Il faudra peut-être, disons même « surement », diminuer notre train de vie mais est-ce un problème quand ce train de vie se paye d’un train d’enfer ? Ne sommes-nous pas devenus nos propres exploiteurs ? Et puis la vie n’est-elle pas beaucoup plus chère à Paris qu’ailleurs ? Alors pourquoi ne pas mettre le cap sur la Bretagne, la montagne, la campagne ! 

C’est vrai ça pourquoi ne le faisons-nous pas ? Pourquoi une telle hésitation, une telle procrastination ? Parce qu’il n’y a pas de travail en province, pardon « dans les territoires » ? Ça c’est l’histoire que l’on se raconte mais soyons honnête, l’argument a tout d’une fausse excuse, d’un prétexte pour ne pas bouger. Après tout, certains se lancent, non pas en traversant la rue pour prendre le train mais déjà en se mettant à chercher un boulot ailleurs qu’à Paris. Je veux dire, en cherchant vraiment.

Lisez le moindre dossier sur le sujet, changer de vie cela prend du temps, cela se prépare et cela ne marche pas du premier coup. Mais quand on est motivé, quand la vie est devenue un tel enfer, on persiste et on finit par trouver moyennant quelques concessions. Personne ne dit que c’est facile, mais ce type de changement n’est pas impossible. 

Parce que l’enfer n’est que l’envers du paradis

Alors pourquoi ne le faisons-nous pas, nous qui avons le choix ? La réponse est en réalité très simple : les inconvénients de la grande ville sont à la mesure de ses avantages. Je dirai même : plus les inconvénients semblent écrasants, plus il y a de chances pour que les avantages soient proportionnellement importants. 

Des exemples ? Prenez les bouchons, il n’y en a pas dans les villes qui n’offrent quasiment pas de boulot, de commerce, de lieu de promenade. C’est si vrai d’ailleurs qu’il y a de moins en moins de voitures mais aussi de moins en moins d’habitants, de moins en moins de tout, et au final, de moins en moins de raisons de s’y intéresser. La vie à la campagne c’est bucolique, c’est vert et oxygéné mais c’est aussi la meilleure façon d’être totalement tributaire de la voiture, à fortiori quand on a des enfants que l’on doit amener à l’école, au foot, au centre de loisir… Ceux qui vous disent le contraire sont des ermites dotés de monstrueux congélateurs ou des urbains qui ne savent pas de quoi ils parlent.

C’est vrai que les autres sont d’autant plus insupportables qu’ils sont nombreux. Mais ils ont un avantage : ils nous stimulent autant qu’ils nous fatiguent, ils nous inspirent autant qu’ils nous excèdent, ils nous obligent à nous remettre en cause. Lorsque l’idéal de la campagne nous réconcilie avec notre propre nature, la ville nous inquiète, nous agite, nous confronte à nos contradictions, à nos aversions, à nos tentations. 

L’imprévu habite surtout en ville

Dans la fuite de la ville, il y a une quête de quiétude. La ville fatigue, elle sollicite notre attention en permanence. Aucune journée, aucune heure, aucune minute, aucune seconde même, ne ressemble à la précédente. Nous n’en sommes pas conscients (et en un sens, heureusement) mais notre cerveau enregistre les changements qui agitent notre champ visuel, auditif, olfactif et même tactile. 

Car nous avons beau avoir ces habitudes et ces réflexes censés induire un pilotage automatique, rien ne se passe jamais comme prévu. Un lieu fréquenté se retrouve étonnamment vide. Un passant se montre brusquement inquiétant. Une discussion capte notre attention. Un bruit déchire l’air. Un comportement nous irrite, nous amuse, nous fascine. Une situation nous subjugue, nous déstabilise…

Ce système d’interactions permanentes nous oblige à adopter notre comportement, à mettre en sourdine nos valeurs, à voir le monde différemment de ce que nous voudrions qu’il soit quand les médias et les milieux moins agités, eux, ne font que nous conforter dans nos certitudes et nos habitudes. 

La ville est finalement le lieu de la réalité qui, présentant les apparences de la familiarité, ne cesse de nous étonner, de nous résister, de nous renvoyer à nos contradictions. Pour peu qu’elle ne nous épuise pas totalement, elle reste la source la plus incroyable d’inspiration et de création que l’homme ait jamais imaginé. On la déteste autant qu’on l’aime. Et bien plus qu’un appel de la campagne, c’est ce que nous rappelle cette saleté de COVID.

Franck Gintrand

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