La fin de la civilisation selon Jean-Michel Carrié

Franck Gintrand

Publié le :

  • 6 juillet 2020

Mourir pour mieux renaître ?

Depuis la Renaissance, la chute de l’empire romain fascine lettrés et érudits. Comment une civilisation aussi éclatante a-t-elle pu disparaître, si rapidement, si brutalement ? Montesquieu dénonce un despotisme écrasant l’influence des familles aristocratiques. Voltaire préfère incriminer le christianisme qui aurait sapé les fondements de l’empire.

Sous l’influence de l’Irlandais Peter Brown et du Canadien Walter Goffart, l’historiographie abandonne l’idée de chute. On souligne que l’abdication d’Auguste, en 476 – la date communément admise pour marquer la fin de l’Empire romain – s’est faite dans un silence assourdissant. De larges pans de la culture classique disparaissent avant alors que les thermes de Dioclétien fonctionnent jusqu’à ce que les aqueducs soient détruits en 537. Certains historiens préfèrent parler de «Bas-Empire» pour qualifier la période qui s’étend de la chute des Sévères en 235 à la fin de l’empire d’Occident en 476 ou à la mort de Justinien en 565 quand d’autres préfèrent placer cette période sous le terme d’«Antiquité tardive».

Polarisée sur les indiscutables éléments de continuité, on ne peut nier l’effacement des structures politiques, le recul saisissant des conditions de la vie matérielle, ka disparition des beaux-arts, de la culture littéraire, et, finalement, de la paix, du bien-être. 

Que l’empire se désagrège sous l’effet de causes intérieures ne fait pas de doute. L’empire qui ne comptait, au Ve siècle, en Occident, que 25 millions d’habitants. Il ne pouvait financer son appareil militaire que par les ressources limitées d’une économie agricole.

Mais de quoi est-ce la fin ? L’empire ne disparait pas submergée par une autre culture mais par un affaiblissement de la romanité certes perçue comme un mode supérieur de vie sociale mais pas au point de mettre sa vie en jeu pour la défendre. A l’opposé des idéaux civils et civiques de l’Empire romain, les royaumes germaniques promeuvent une société militaire appelée à dominer durablement le monde médiéval , un individualisme liée à leur interprétation du christianisme.

Tant qu’il est porté par la conquête et l’enrichissement que celle-ci procure, l’empire est soutenu en dépit de sa diversité. Mais les habitants n’acceptent que rarement de remettre en question le confort que l’empire leur apporte en sacrifiant leur vie pour leur défense. L’empire était donc condamnés à la conquête perpétuelle, ou au dépérissement.

Mais peut-on parler de recul. Sur le moment surement. Mais à terme, rien n’est moins sûr. Comme le souligne Jean-Michel Carrié, « à voir les blocages de divers types (économiques ou culturels) auxquels se heurtait la civilisation antique au terme de son parcours, à voir comment ces blocages ont largement persisté dans l’Empire byzantin conservant dans son évolution même les cadres généraux de l’héritage romain, au point qu’il soit passé, finalement, sous la coupe d’un Occident reparti sur de nouvelles bases, celles en particulier d’une rationalité économique qui n’a cessé ensuite de singulariser l’aventure européenne par rapport au reste du monde, on est en droit de se demander si l’Empire romain, après avoir porté à leur dernier stade de réalisation les potentialités de la civilisation antique, n’en avait pas atteint les limites indépassables (…) Livré à ses propres potentialités et perpétuant ses blocages, le monde antique n’aurait pas davantage produit la peinture du cinquecento que la Compagnie des Indes ou la Banque d’Amsterdam. »


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