Pour une nouvelle Charte d’Athènes – Chroniques d’architecture / 2020

Franck Gintrand

Publié le :

  • 14 mai 2020

La Charte d’Athènes n’est pas morte. Rédigée en 1933, publiée sous la forme de grille en 1948, éditée aux éditions de Minuit en 1957, elle constitue une formidable invitation à réfléchir sur l’urbanisme, contre une vision uniforme de la société et de la ville. Première partie d’une réflexion en dix points.

Quel que soit le nom qu’on lui donne, un manifeste pour la ville d’aujourd’hui est indispensable. Vouloir en faire l’économie c’est se priver d’un débat sur des sujets fondamentaux. S’y atteler c’est mettre des noms sur les maux les plus graves qui affectent la ville d’aujourd’hui, admettre les contradictions qui la travaillent, faire l’inventaire de ce qui marche et ne marche pas, esquisser des solutions adaptées à la diversité des problèmes. Le contexte a beau avoir changé en l’espace d’un siècle, la Charte d’Athènes constitue une base, certes imparfaite, mais sur laquelle il est possible de construire. Définition, fonctions, densification, étalement, circulation, environnement, patrimonialisation des centres… Sans prétendre en faire ici une liste exhaustive, voici la première partie d’une réflexion qui milite en faveur d’un urbanisme ouvert à la multiplicité des problématiques et des points de vue.

1. Qu’est-ce qu’une ville ?

Poser la question de la définition de la ville n’a rien d’un exercice de style. C’est en se mettant d’accord sur ce qu’est une ville qu’il est possible de poser un cadre et d’éviter que les désaccords résultent moins de divergences de fond que d’incompréhensions. Selon la Charte, la ville remplit simultanément quatre fonctions : l’habitat, le travail, la distraction et la circulation. Inutile de revenir sur les oppositions qu’a suscité ce postulat de base dès le lendemain de la guerre pour convenir que cette définition, comme toute définition, est discutable et qu’il est bon d’en discuter, ne serait-ce que pour éviter de confondre la partie avec le tout – le quartier avec la commune, la commune avec l’agglomération – ou de ne pas sous-évaluer les effets de taille en plaquant des raisonnements qui valent pour des grandes villes ou des villes convoitées par le marché mais s’avèrent inopérants pour des villes moyennes, des petites villes, ou encore des ville en perte d’attractivité. Evident ? Pas tant que ça.  De la même façon que Détroit espérait sauver son centre d’affaires avec un métro aérien, combien de villes françaises de moins de 100 000 habitants espèrent rebondir en appliquant des solutions expérimentées avec succès à Paris ou Bilbao ? Beaucoup. Ou en tout cas, beaucoup trop.

2. Qu’est-ce qu’une ville qui ne « fonctionne » pas ?

S’appuyant sur la définition qu’elle donne de la ville, la charte considère que chacune des quatre fonctions dysfonctionne : l’habitat est trop dense dans les centres et trop étalé aux marges des villes, les lieux de travail constituent une source de nuisance pour l’habitat et nécessitent des déplacements de plus en plus longs, le besoin de distraction ne dispose d’aucun espace public approprié, la circulation est congestionnée. Qu’en est-il aujourd’hui ? Quels types de disfonctionnements peuvent-ils justifier de vouloir « réparer » la ville ? Aux problèmes de congestion et d’étalement identifiés par la Charte, on peut ajouter deux types de dysfonctionnements. Les premiers ont trait à une remise en cause de la centralité urbaine. Des activités traditionnellement implantées en centre-ville sont aujourd’hui captées par la périphérie qui, jusque-là, ne recevait que des activités qui ne pouvaient pas trouver place en centre-ville (grandes surfaces, concessions, usines, etc.). Les seconds se traduisent par la relégation et la ségrégation des populations les plus défavorisées, la gentrification des métropoles, la paupérisation des autres villes. Au-delà de ces problématiques spécifiques, se pose une question : sur quels critères pouvons-nous estimer que des villes nouvelles ou des nouveaux quartiers sont des échecs ou des réussites ? Sur un sujet aussi important, ne faut-il pas admettre la pluralité de points de vue ? Après tout, prendre en compte l’avis des habitants, celui des urbanistes, des sociologues ou encore des promoteurs immobiliers, c’est admettre que les notions d’échec ou de réussite ne peuvent être que relatives sans renoncer, pour autant, à un jugement global.

3. De quoi l’urbanisme est-il le nom ?

La charte est une réflexion d’architectes sur la ville à un moment où l’idée d’améliorer la société en agissant sur l’environnement urbain est très présente dans les idéologies totalitaires mais aussi, par le biais de l’hygiénisme, dans les sociétés démocratiques. L’acte fondateur des CIAM, la Déclaration de La Sarraz, déclare ainsi vouloir replacer « l’architecture sur son plan véritable qui est le plan économique et sociologique ». Mais, dès l’année suivante, Le Corbusier invite ses troupes à resserrer le cadre. Pour lui, l’urbanisme s’appuie sur l’habitation et « l’habitation est un phénomène biologique ». « Ne nous occupons pas de politique et de sociologie ici. Ces deux phénomènes sont infiniment trop complexes ; il s’y joint encore l’économique ; et nous ne sommes pas qualifiés pour discuter, en congrès, de ces problèmes ardus. » Que cette position ait eu pour principal objectif d’éviter l’émergence de clivages politiques au sein du mouvement semble évident. Mais où en sommes-nous aujourd’hui ? L’urbanisme contemporain est-il un outil ou une politique ? Incarne-t-il une vision idéale de la ville ou est-il au service de conceptions politiques qui peuvent être différentes, voire opposées ? Et si oui quels sont les modèles en présence ?

4. Densifier mais comment ?

Contrairement à une idée reçue, la Charte ne milite pas en faveur de la densité. Concernant le tissu urbain hérité de l’histoire, elle dénonce au contraire une densité excessive, synonyme de promiscuité et de densité. Sont particulièrement visés « l’étroitesse des rues » et « l’étranglement des cours (qui) créent une atmosphère aussi malsaine pour le corps que déprimante pour l’esprit ». Et lorsque la Charte appelle à la densité, c’est en réaction à l’étalement sans fin de la banlieue. Autrement dit, la Charte promeut une plus grande densité en choisissant l’habitat collectif contre l’habitat individuel et une moindre densité en diminuant l’emprise au sol du bâti. Avec un double objectif : développer un habitat conforme aux exigences sanitaires de l’époque et créer des espaces publics, en l’occurrence des espaces verts, jugés largement insuffisants. Le raisonnement, on le voit, ne consiste donc pas à promouvoir la densité coûte que coûte. D’autant qu’à l’inverse de ce qui se passera, la Charte n’imagine pas un instant de donner naissance à des quartiers isolés du reste de la ville. Qu’en est-il aujourd’hui ? Le débat sur une densité que l’on pourrait qualifier de raisonnable, qui serait tout du moins perçue comme acceptable, peut-il résumer à lui seul la réflexion en cours sur la densité ? Pour ne prendre que cet exemple, les tours d’habitation, notamment dans les centres historiques, ne devraient-elles pas être abordées de façon dépassionnée, dans le cadre d’un travail déconnecté des réalités locales, non pas pour en valider forcément le principe mais au moins pour se forger une opinion éclairée ? Et quelle place accordée à l’habitat individuel dans l’habitat de demain sans partir d’emblée du postulat qu’il s’agirait d’un non-choix ou d’un choix par défaut ?

5. Quelle place accorder à la nature en ville ?

C’est un fait rarement souligné mais la charte fait de l’introduction de la nature en ville une de ses grandes priorités. Dans les années 30, cette expression écologique avant l’heure répond à la critique quasi-unanime de la grande ville industrielle qui a cours depuis le début du XIXe siècle. La Charte pousse cette réflexion à l’extrême en imaginant une ville envahie par la nature. Dans les faits, ce projet s’est révélé plus problématique que prévu dès lors que sa gestion relevait du domaine privé et que la paupérisation de la copropriété entrainait mécaniquement une dégradation de son entretien – un problème que l’on retrouve aussi bien dans les grands ensembles que dans les lotissements – mais elle a indéniablement contribué à faire de l’extension accordée aux espaces verts la contrepartie logique de l’urbanisation. Aujourd’hui, l’injonction à la densification des espaces urbains, si elle vise à préserver les espaces naturels et agricoles, a aussi pour effet de limiter la création voire le maintien d’espaces verts à l’intérieur de la ville. Comment continuer d’avancer dans ce domaine lorsque la ville est déjà formée, la demande de logements élevée et la création d’espaces verts de plus en plus coûteuse en raison du prix du foncier ? La « végétalisation » et la création de « forêts urbaines » relèvent-elles d’un marketing urbain destiné à donner plus d’ampleur que n’en ont réellement des opérations marginales ou témoignent-elles d’une réflexion plus profonde qui cherche encore sa voie ? La multi-fonctionnalité peut-elle constituer une nouvelle façon d’envisager l’utilisation publique de l’espace vert ? 

6. Faut-il en finir avec le zonage ?

La charte ne se contente pas de définir des fonctions. Suivant une logique jusqu’au-boutiste qui voudrait que tout, y compris les idées les plus conceptuelles, puisse se traduire dans l’espace, elle les affecte à des secteurs dédiés. Rien de nouveau en soi si l’on considère que le regroupement des tanneries ou des abattoirs hors-les-murs relevait déjà au Moyen Age d’un zonage qui s’ignorait. Depuis, ce découpage fonctionnel a donné naissance au « civic town » et aux campus universitaires, aux banlieues pavillonnaires et aux « cités-dortoirs », favorisé l’aménagement de quartiers d’affaires dans les métropoles, de zones d’activité dans les autres et de zones commerciales en périphérie de toutes les villes… Né de la volonté d’améliorer la ville en la rendant compatible avec l’industrialisation, le zonage tue-t-il à petit feu la ville européenne ? L’évidence est moins frappante au niveau des grandes que des petites et moyennes villes. C’est dans ces villes que le centre se vide et que les zones se créent. La cause semble à ce point entendue que les attaques ressemblent à un acharnement facile et de bon ton. Le constat et ses conséquences ne font pas vraiment débat. Pourtant, sur ce point comme sur la question de l’étalement urbain, les appels à la mixité fonctionnelle – censée garantir la mixité sociale – les faits sont têtus et indifférents aux incantations. Preuve s’il en est que le zonage continue de présenter de sacrés avantages, y compris aux yeux des riverains qui ne veulent pas être déranger par le bruit des livraisons, des promoteurs de zones commerciales… Proclamer la nécessité de la mixité ne suffit donc pas.  

7. Que faire des centres historiques ?

« Nul peuple n’a autant démoli ou laissé tomber » observait Viollet-le-Duc en 1851. Invité à préfacer un « Paris démoli » publié en 1855, Théophile Gautier justifiait cette inclinaison par l’état de délabrement et de pourrissement des quartiers historiques : « Le Paris moderne serait impossible dans le Paris d’autre fois… La civilisation se taille de larges avenues dans le noir dédale des ruelles, des carrefours, des impasses de la vieille ville; elle abat les maisons comme le pionnier d’Amérique abat les arbres… Les murailles pourries… s’effondrent pour laisser surgir des décombres des habitations dignes de l’homme, dans lesquelles la santé descend avec l’air et la pensée sereine avec la lumière du soleil ». Comment s’étonner dans ces conditions que la Charte, à son tour, ne voit d’avenir que sur les décombres du passé. Face aux nouveaux modes de transport, les croisements sont trop peu distants, les rues insuffisamment larges, les réseaux incohérents. Comment faire sinon redessiner, détruire, restructurer sur une base nouvelle ? Et au nom de quel impératif conserver des quartiers insalubres qui « ne méritent que la pioche » ?  C’est ce même raisonnement qui conduit Shangai à détruire 3 millions de mètres carrés de logements anciens pour en construire un milliard à l’aube des années 2000. En lieu et place, une forêt de « tours dans un parc ». Dans les faits, la conservation du patrimoine naitra plus d’un d’un choix par défaut que d’une nostalgie. Les moyens financiers font défaut. L’effet du blocage des loyers sur le rendement des immeubles populaires finit de gripper les grandes mutations urbaines. Haussmann n’est concevable que dans une période de prospérité exceptionnelle doublée d’un régime autoritaire qui ne s’encombre ni de concertation, ni de recours juridiques. Après les excès de la démolition aveugle, l’inertie du marché, la gentrification des quartiers populaires et la privatisation de certains secteurs, la paupérisation des centres historiques des villes moyennes, la conquête d’Airbnb, comment éviter que la muséification des villes n’aboutisse au lent déclin de villes condamnées à mourir étouffées sous leur patrimoine ? Que faut-il préserver ? En fonction de quels critères et suivant quelles conditions ?

8. Faut-il différencier les circulations ?

Dans le prolongement d’Haussmann, la charte d’Athènes fait de la mobilité, de la facilité de déplacement la condition première d’un bon fonctionnement urbain. A la suite du baron, la charte préconise l’élargissement des voies pour faciliter la circulation et aérer la ville. Même la conception différenciée des voies de circulation en fonction de leur usage remonte au XIXe siècle qui généralise les trottoirs et aménage les passages couverts pour mettre les piétons à l’abri des voitures à cheval et des intempéries, creuse des tranchées pour le train et les voies ferrées afin d’éviter la multiplication des passages à niveau. Depuis il semble que cela n’ait guère changé. De même que le voyage a fini par se résumer à sa destination, le déplacement a fini par concevoir la ville comme un obstacle que l’on évite ou que l’on travers en sous-sol. Rocades, voies rapides de contournement, secteurs piétons, transports en sites propres… la circulation sous toutes ses formes s’est imposée comme la préoccupation première des villes jusqu’à les pousser à réhabiliter le tramway qu’elles avaient démonté quelques décennies plus tôt. Mais les objectifs, eux, ont radicalement changé. La charte d’Athènes accordait toute sa place à la voiture et à la vitesse quand les villes d’aujourd’hui ne cessent de vouloir limiter son accès et sa vitesse. Dans les faits, les partis pris urbanistiques sont plus complexes et plus flous. Complexes car il faut ménager l’efficacité économique (maximiser les flux) en même temps que la qualité urbaine. Plus flous car aucun objectif précis et explicite n’est énoncé pour les villes : on ne veut pas trop de voitures, mais on ne cherche pas non plus à les éliminer… Qui plus est si les grandes villes y gagnent en qualité de vie qu’en est-il des villes moins importantes dont le réseau de transports en commun s’avère largement insuffisant ?

9. Comment lutter contre l’étalement urbain ?

Coincée entre un exposé sur la mauvaise implantation des écoles et un autre sur la localisation idéale des quartiers d’habitation, la question de l’étalement urbain fait partie des problèmes majeurs identifiés par la charte. Le mot étalement n’est pas utilisé. Celui de banlieue lui est préféré. Mais aucun doute n’est permis, l’idée est bien la même. Pour la charte la banlieue résulte d’une « croissance de la ville (qui) dévore, au fur et à mesure, les surfaces vertes limitrophes ». En cause, « l’ère du machinisme », autrement dit la généralisation des déplacements motorisés. On le sait désormais, la Charte a elle-même théorisé un système qui loin de limiter la banlieue n’a fait que permettre son essor. La multiplication des voies et la fluidité des flux se sont le plus souvent traduits par une augmentation globale de la circulation et la permanence des difficultés de circulation. Les temps de déplacement quotidiens sont en effet pratiquement constants depuis “l’ère” de Le Corbusier ; en revanche, les distances de déplacement, elles, ont très fortement augmenté. Autrement dit, élargir le spectre des zones accessibles est un encouragement à l’étalement. Au-delà des interdits renforcés par la réglementation, quels enseignements en avons-nous vraiment tiré ?

10. Le marché joue-t-il contre la ville ?

En plaçant l’habitat au coeur de sa réflexion, la Charte ambitionne de répondre à un immense besoin de logement. L’urbanisation du XIXe siècle n’est pas seulement la plus importante de l’histoire. Elle est aussi la plus brutale. Aucune ville n’est préparée à accueillir un afflux massif de populations rurales. Des familles s’entassent dans les centres-villes, les banlieues commencent à s’étendre. Face à une demande à laquelle le marché est incapable de répondre, les prix flambent, les nouveaux arrivants s’entassent. L’urgence de la construction ne date pas de la guerre et de ses conséquences. Elle les précède. Connaissons-nous aujourd’hui une crise du logement comparable à celle de l’entre-deux guerres ? Dans une certaine mesure, oui. Inférieure à 10 % dans les années 1960, la part de revenus consacrée par les ménages à leur logement avoisine désormais les 20% (30 % pour les locataires). Plusieurs facteurs expliquent la forte tension sur le marché immobilier : la diminution continue de la taille des ménages liée à la hausse du nombre de célibataires et de divorces, l’allongement de l’espérance de vie, l’augmentation de la mobilité, la croissance démographique… Trop rares, les terrains constructibles ne sont a fortiori pas situés où la demande est la plus élevée mais dans des communes rurales, loin des centres-villes et des bassins d’emplois, ce qui ne contribue pas à réduire la crise mais à lui donner une traduction sociale par l’éloignement physique des villes des classes désireuses et en mesure d’accéder à la propriété. Soulever cette question ce n’est pas la traiter de façon hors sol mais accepter de s’interroger sur la place accordée au marché et sur le rôle que celui-ci peut jouer. La vérité est pourtant d’une extrême simplicité : le marché se plie aux règles quand il se porte bien. Il s’en contrefiche dès lors qu’il n’est pas intéressé. Jamais la ville européenne ne serait née si les catégories sociales les plus aisées n’avait pas été conscientes du danger qu’il y avait pour elles à laisser proliférer des épidémies dans les quartiers les plus pauvres.

En marge de la charte

11. Qui doit faire la ville ?

Le triomphe de la mobilité consacre celui des réseaux et par voie de conséquence les ingénieurs civils, ces figures héroïques du XIXe siècle.

12. Que reste-t-il de la ville spectacle ?

Au XVIIIe siècle, la conception de l’opulence est tournée vers l’intérieur, à l’abri des murs sur rue. Des hôtels particuliers, il n’est donné quasiment rien à voir. Haussmann étend la conception monumentale et décorative de la ville issue de la Renaissance à l’habitat. Avec lui, la façade devient un événement théâtral en soi. C’est la démocratisation de la promenade aristocratique, l’invention de la flânerie où la ville devient son propre sujet d’attention. Edgar Degas écrit ainsi : « Ce n’est pas si mal de vivre en ville (…), vous ne pouvez vous empêcher de tout observer, les bâtaux petits ou grands, les gens qui bougent sans fin sur l’eau et sur terre. Ce mouvement des choses et des gens qui distrait et console même… »

13. La mixité sociale est-elle réaliste ?

La mixité sociale a longtemps existé. Le thème de l’immeuble haussmannien où coexistent les différentes catégories sociales est bien connue. Cette coexistence n’est cependant possible tant que maîtres et serviteurs vivent côte à côte sans songer à se comparer personnellement. Ce n’est qu’à partir de la première moitié du XXe siècle que la ségrégation sociale commence à se développer. Les arrondissements du nord-est de Paris majoritairement ouvriers deviennent alors totalement ouvriers. Comment éviter que cette tendance générale ne morcelle la ville ? Pour Olmested, c’est dans les parcs publics où que les différentes sociales peuvent se mélanger, c’est là qu’il estime possible, au moins temporairement, d’échapper aux tensions raciales. Peut-on parler pour autant de mixité ? Pour ses défenseurs, l’existence de liens faibles, relativement voire complètement superficiels font la spécificité de la ville, dans une urbanité mêlée de reconnaissance et de liberté.

14. La ville est-elle encore d’actualité ?

Tout au long de son voyage américain, Tocqueville fut frappé par le caractère éphémère des implantations. Rien n’était conçu pour durer, rien n’était permanent. De la même façon, les membres de l’école de Chicago en sont arrivés à la conclusion que la solidarité entre collègues est plus forte que celle entre voisins.

En guise de conclusion provisoire

L’urbanisme moderne est né en réaction à la ville médiévale. Ce n’est pas un hasard si la charte d’Athènes commence par le chapitre habitations et en ouverture de celui-ci par la dénonciation des taudis et de leurs propriétaires. La priorité donnée aux immeubles d’une certaine hauteur, indépendants les uns des autres, séparés par des étendues vertes, souhaitait rompre avec la rue tortueuse et sombre, la promiscuité d’un habitat insalubre, avec ses cours intérieures étroites, son inadéquation face aux exigences minimales d’hygiènes et d’ensoleillement. De la même façon, l’essor du zoning ainsi que l’obsession pour la nature de la Charte est proprement incompréhensible si on oublie l’ampleur de la pollution et des nuisances sonores d’une industrie en plein essor. L’idéal d’ordre et de géométrie n’est pas une simple réaction face à la ville médiévale mais aussi aux banlieues, ces « descendantes dégénérées des faubourgs », ces « antichambres sordides des villes », étirant à l’infini des « maisonnettes mal construites », des « baraques en planches » et des hangars, source de « dépenses ruineuses » en réseaux et en services. Pour les modernes, la ville ne se renouvelle plus, elle est en proie à une croissance « sans contrôle et sans frein ». 

La radicalité de l’urbanisme moderne ne se comprend qu’au regard de ce chaos urbain difficilement imaginable aujourd’hui et d’une aspiration collective à plus de confort, de sécurité et de commodité. Comment construire cette ville moderne sinon en rasant des quartiers entiers et en édictant un plan d’occupation des sols ? Comment prétendre résoudre d’aussi graves problèmes que le surpeuplement, la maladie ou l’insécurité liée à des flux de plus en plus importants de circulation sans fixer des règles claires de densité, d’ensoleillement, de vitesse ? Il aura fallu le succès de la ville moderne, y compris et même si elle se concrétise en dehors et non en lieu et place de la ville historique, pour que par un de ces habituels retour de balancier, le futur accompli appelle un autre regard sur le passé, pour que ce qui paraissait sans intérêt revête soudain une valeur artistique ou pittoresque. C’est finalement le succès même de la modernité qui pose les germes de sa remise en cause par un retour de la nostalgie. 

Le plus paradoxal c’est que les problèmes inhérents à la ville médiévale qui justifiait l’urbanisme moderne ont disparu sans que les principes qui les ont fait disparaître disparaissent avec eux. La rue actuelle n’a plus rien à voir avec le cloaque qu’elle était hier. Et pourtant, les immeubles indépendants restent courants. Les entreprises de service ont succédé aux usines et le nucléaire au charbon. Et pourtant, le zoning reste plus que jamais de mise. Plus personne n’envisage de passer toute une carrière dans une même entreprise pas plus que l’urbanisme n’est désormais conçu comme une façon de sédentariser des populations jugées trop mobiles. Et pourtant, la proximité travail-domicile est devenue une obsession. La qualité de l’environnement urbain n’a cessé de s’améliorer. Et pourtant le thème de la nature en ville continue d’alimenter une rengaine sans fin comme si rien n’avait changé depuis Le Corbusier.

Plus que jamais, la ville reste ce lieu unique où il est à la fois possible de vivre, travailler et se divertir.  Mais est-ce encore vrai partout ? Quel est l’intérêt du travail en ville à compter du moment où les activités tertiaires se sont substituées à l’industrie ? Comment densifier la ville sans l’enlaidir ? Et comment sauvegarder son patrimoine sans la vitrifier ? Quels sont les loisirs auxquels la ville se doit aujourd’hui de répondre ?  Que les solutions avancées par la charte aient perdu une part de leur actualité, dans la mesure où les problèmes ont en partie changé de nature, ne fait aucun doute. Qu’elle soit une invitation à sa propre remise en cause pour avancer dans le sens du mieux, non plus. Vouloir faire table rase de cette réflexion qu’offre la Charte avec toutes ses imperfections consisterait ni plus ni moins qu’à reproduire une aspiration dont chacun s’accorde aujourd’hui qu’elle fut la cause majeure de l’échec de la modernité. Et si nous relevions ce défi d’un nouvel effort de théorisation ?

Franck Gintrand

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