Et si on relisait vraiment la Charte d’Athènes ? Chroniques d’architecture / 2020

Franck Gintrand

Publié le :

  • 7 mai 2020

De la même façon que le refoulement n’équivaut jamais à l’oubli, l’absence d’étude critique des vingt-cinq propositions de la Charte d’Athènes continue de hanter notre conception de l’urbanisme. Pour tourner la page, relever les défis qui se posent aujourd’hui, il est temps de se livrer à un inventaire. Un vrai. Sans ni parti pris ni passion.

L’architecture et l’urbanisme ont leur bible maudite et leur antéchrist. Conçue dans la foulée du 4ème Congrès international d’architecture moderne en 1933, la Charte d’Athènes mise en forme par Le Corbusier voulait changer le monde en changeant la ville. Elle n’aurait tout au plus favorisé que la naissance d’une ville inhumaine et anti-urbaine.

Quand elle est encore évoquée, ce qui est rarement le cas, sinon dans les livres d’histoire, la Charte et ses 25 propositions ont fini par cristalliser tous les maux de l’urbanisme des années d’après-guerre. Sans prétendre procéder à un recensement exhaustif des critiques qui lui sont adressées, il n’est pas inutile de rappeler celles qui reviennent le plus fréquemment.

Une bible maudite ?

Premier grief, la Charte aurait servi de justification à l’industrialisation du bâtiment et de prêt-à-penser pour des architectes en quête d’idées simples. Dans un dossier de la revue Urbanisme, Jean-Michel Roux notait non sans une pointe d’humour « qu’il faut tout le narcissisme des architectes pour imaginer que 100 petites pages de pamphlet, même exaltées et brutales, ont pu guider principalement la conception de millions de logements, d’immenses zones d’activité, des réseaux autoroutiers, etc. »

Second grief, le parti pris en faveur du tout logement collectif était une erreur, y compris dans un contexte aussi particulier que celui de l’après-guerre. Jean-Paul Lacaze, ingénieur général des Ponts et Chaussées, s’étonne ainsi que l’État qui avait réussi à mener pour la Reconstruction une politique urbanistique diversifiée ait finalement succombé aux sirènes d’une version extrémiste du fonctionnalisme.

Selon lui, il n’y avait pas de lien entre fonctionnalisme et logement collectif : « les villes nouvelles anglaises et hollandaises contemporaines de nos grands ensembles ont adopté des plans-masses fonctionnalistes rigoureusement hiérarchisés en unités de voisinage, sous-quartiers, quartiers et centre. Mais leurs responsables ont su privilégier un habitat en maisons individuelles bien mieux adapté aux modes de vie des populations concernées ».

Troisième grief, la charte d’Athènes serait une apologie de la table rase. Concevant la révolution industrielle comme une rupture sans précédent, elle prendrait acte de l’inadéquation définitive de la ville historique aux exigences de la modernité, nierait l’historicité du phénomène urbain, la nécessité pour toute ville de s’adapter en permanence aux changements comme s’il s’agissait de signifier la fin de l’histoire en posant les bases d’une pensée et d’un mode d’aménagement définitifs de la ville.

Quatrième grief (en partie lié au troisième), la charte d’Athènes nierait toute spécificité culturelle en militant pour un modèle urbain unique. Sans être internationale (chaque pays ayant développé peu ou prou des variantes de la matrice), elle reposerait sur une définition intemporelle de l’homme. Derrière cette prétention universelle se cacherait l’ambition d’exporter une conception ignorant délibérément l’influence du niveau de développement économique, des habitudes culturelles et des contraintes climatiques.

A l’origine de l’Antéville ?

Cinquième grief, la charte d’Athènes exclurait la notion d’espace public et conduirait à un délitement du lien social. La rationalisation des espaces de circulation, reductio ad absurdum, pourrait ainsi conduire à une segmentation infinie. Après tout pourquoi ne pas imaginer distinguer les piétons lents des piétons rapides ou les valides des invalides ? De façon plus radicale encore, le zoning équivaudrait à la fin de la ville. Chaque espace étant ramené à sa simple dimension fonctionnelle, les notions d’identité et d’attachement à un territoire perdraient toute signification.

Sixième grief, la charte d’Athènes refléterait une vision autoritaire sinon totalitaire de la ville. Non contente de passer sous silence les espaces publics, elle confierait à l’urbanisme et à l’architecte le soin de formuler des exigences pour régler les problèmes sociaux dans le cadre d’une vision exclusivement technique et gestionnaire. Le tout serait conçu sur la base d’une vision normative de l’urbanisme justifiée par le caractère soi-disant universel des besoins humains. Une façon de rappeler que la philosophie des Lumières qui érige la raison en guide suprême peut conduire au pire, y compris à la négation des principes les plus généreux.

Septième grief, et non des moindres, la charte d’Athènes serait responsable des grands ensembles, soit 1,2 million de logements dans 300 cités, construits entre 1953 et 1973, éloignés des villes et mal raccordés au tissu urbain existant, à l’architecture uniforme et aux dimensions souvent démesurées.

Cette forme d’urbanisme serait un des échecs urbains les plus flagrants de l’après-guerre que notre société continuerait de payer au prix fort. La charge est à ce point rude que certains se demandent si elle n’est pas une façon bien pratique pour les acteurs de la ville de s’exonérer de leur propre responsabilité.

D’autres observent que « ce qui est en cause, c’est d’abord la pauvreté » (Christian de Portzamparc), le « renforcement des inégalités sociales » (Daniel Pinson) ou que ce n’est pas « le décor (qui a) créé la misère, mais la misère (qui) a trouvé son décor » (Roland Castro). Rien n’y fait : la Charte et Le Corbusier continuent d’être tenus pour responsable d’une faillite collective.

Au fait : où est le débat, où sont les contre-propositions ?

Sans parler des approximations et des erreurs relatives aux conditions de la rédaction de la charte, ces critiques ont bien sûr leur part de vérité mais dans quelle mesure ? Impossible à dire précisément dès lors que certaines de ces critiques sont basées sur des extrapolations. La Charte d’Athènes se confondant avec les origines de l’urbanisme moderne, les travers et les errements de ce courant de pensée lui sont systématiquement imputés. Et qu’importe si le texte n’a jamais promu explicitement une architecture de tours – et encore moins de barres – ni appelé de ses vœux l’aménagement de nouveaux quartiers à l’écart des villes anciennes.

Aujourd’hui, ces erreurs – pour peu qu’on admette qu’elles résultent d’une lecture superficielle de la Charte – sont devenues secondaires. Tout au plus suscitent-elles un haussement d’épaule. « Et alors, est-ce si grave ? » La charte n’est plus un texte, ni même le témoignage d’une époque révolue. Elle est devenue le symbole d’un urbanisme honni.

Outre le rapport passionnel et par conséquent suspect qu’un tel jugement suppose à l’égard d’un conflit irrésolu, ce rejet en bloc a un immense inconvénient : il exonère l’urbanisme actuel d’exposer ses propres thèses, d’identifier les problèmes auxquels il se propose de répondre et les solutions qui lui semblent devoir être mises en œuvre.

Que ce flou actuel comporte certains avantages ne fait évidemment aucun doute. Il dispense d’un effort de généralisation présenté par avance comme trop simpliste et ménage des marges de liberté dans un contexte déjà ressenti comme fortement contraint.

Pour un inventaire sans passion

Revenir au texte de la Charte pour tenter de mieux en comprendre les partis pris, c’est finalement se donner les moyens de penser l’urbanisme d’aujourd’hui plutôt que d’invoquer paresseusement la complexité des problèmes et l’impérieuse nécessité du pragmatisme. C’est admettre que la prise en compte du développement durable et la compréhension des ressorts sociaux des problématiques urbaines ne suffiront pas à relever les défis qui se posent aujourd’hui. C’est refuser que le consensus apparent ne fasse définitivement croire qu’il n’y aurait plus qu’un modèle de ville souhaitable.

C’est peut-être cela remettre la Charte d’Athènes sur la table : accomplir notre devoir d’inventaire et prendre le risque – mais en est-ce un ? – que nous n’ayons pas tous la même vision de l’avenir.

Franck Gintrand
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