20 chefs d’oeuvres de la littérature françaises de la fin du XVIIIe à aujourd’hui

Franck Gintrand

Publié le :

  • 22 mars 2020

I. De Bossuet à Diderot

En 1715, Louis XIV meurt et le « Grand Siècle » s’achève. Celui dit des Lumières commence dans la frivolité de la régence de Philippe d’Orléans, avec le sentiment d’une libération morale et intellectuelle. Le peintre Antoine Watteau illustre de son pinceau subtil et mélancolique les fêtes galantes : de jeunes couples dansent, d’autres rient ou se dissimulent derrière des bosquets pour échanger un baiser. Tout n’est que plaisirs et spectacles, robes et costumes satinés qui se frôlent au cœur d’une nature complice ou dans les recoins secrets d’intérieurs qu’on devine luxueux. En Italie, le carnaval de Venise peut durer jusqu’à six mois, toutes les cours royales parlent alors le français, l’Angleterre connaît sa première révolution industrielle et la France de Louis XV est le pays le plus peuplé d’Europe.

L’abîme semble encore bien loin. Pourtant… On pourrait se demander si les personnages de Watteau embarquent joyeusement pour l’île de Cythère pour y goûter les joies de l’amour ou bien s’ils n’en reviennent pas, repus mais déjà nostalgiques d’un fragile moment disparu. Pourtant… À force de se déguiser et de se grimer, les personnages du peintre italien Giandomenico Tiepolo ont-ils seulement un visage ? Tout au fond de ses tableaux, des hommes grimacent, des Pierrot sombres, à peine ébauchés, vous fixent, inquiétants. Entre la mort du Roi-Soleil et l’exécution de Louis XVI en 1793 se déploie le siècle de la raison triomphante et des philosophes qui croient pouvoir éclairer les monarques, celui qui postule, comme Condorcet, les progrès de l’esprit humain, celui des scientifiques Newton et Lamarck, celui du libéralisme, celui de la révolution américaine et d’une déclaration qui grave dans le marbre la liberté et le droit au bonheur des peuples.

Née sous le très austère et despotique règne de Louis XV, dit le Bien-Aimé, toute une génération d’intellectuels philosophes se prépare lentement à devenir des hommes politiques : éduqués dans le culte de la raison, lecteurs de Montesquieu, de Voltaire, de Diderot et surtout de Rousseau, ils s’effraient de la guerre qui contrarie le commerce et nuit au progrès, ils s’indignent de l’intolérance religieuse et de l’arbitraire de la justice du roi, ils se révoltent finalement lorsqu’on entreprend de les faire taire et les somme de rester à leur place. Bourgeois ambitieux et lettrés, nobles généreux, idéalistes convaincus ou plus bassement pétris de ressentiment, ils parlent de mérite là où on leur dit « privilèges », ils rêvent de changement là où on leur rappelle la tradition.

Né dans les pastels des alcôves rococo et dans les échanges policés des salons, le Siècle des lumières s’achève dans les ruines de la Bastille et les clameurs de l’Assemblée nationale. Il sera désormais difficile voire impossible pour les artistes d’ignorer l’histoire et le peuple qui s’en est fait le héros.

1. Oraison funèbres, de Bossuet (1689)

Pourquoi c’est un chef d’oeuvre

Ce monument d’éloquence, sans équivalent depuis l’antiquité, témoigne de la beauté de la langue classique au service d’une philosophie universelle.

Citation

Qu’est-ce donc, après tout, Messieurs, qu’est-ce que leur malheureuse incrédulité, sinon une erreur sans fin, une témérité qui hasarde tout, un étourdissement volontaire, et, en un mot, un orgueil qui ne peut souffrir son remède, c’est-à-dire qui ne peut souffrir une autorité légitime ? Ne croyez pas que l’homme ne soit emporté que par l’intempérance des sens. L’intempérance de l’esprit n’est pas moins flatteuse. Comme l’autre elle se fait des plaisirs cachés, et s’irrite par la défense.

2. Les confessions, de Jean-Jacques Rousseau (1765-70)

Le lien avec l’auteur précédant

Le Discours de Bossuet sur l’histoire universelle fait partie des textes favoris de Rousseau.

Sur le titre

Véritable examen d’introspection sans concession (et par la même occasion découverte du moi freudien, cette voix qui nous parle et qui n’est pourtant que nous même), les confessions de Rousseau renvoient à celles de Saint-Augustin, Dieu en moins, les élans du coeur en plus.

Pourquoi c’est un chef d’oeuvre

Les Confessions inaugurent une nouvelle forme littéraire : l’autobiographie (même si on peut y voir aussi un essai sur la manière dont l‘homme devient ce qu’il est). 

Contexte de la publication

Entièrement posthume.

Résumé

Rousseau livre les souvenirs de sa vie, y compris les plus traumatisants ou les plus embarrassants. 

Ce qui fait la célébrité du livre

Le peigne cassé dont Rousseau est injustement accusé, premier traumatisme – La fessée, premier émoi sexuel – Le vole du vieux ruban rose – La découverte puis trente ans plus tard la reconnaissance de la pervenche, réminiscence proustienne avant l’heure

Citations

Je forme une entreprise qui n’eut jamais d’exemple et dont l’exécution n’aura point d’imitateurs. Je veux montrer à mes semblables un homme dans toute la vérité de la nature; et cet homme ce sera moi.

Je sens mon coeur et je connais les hommes. je ne suis fait comme aucun de ceux que j’ai vus; j’ose croire n’être fait comme aucun de ceux qui existent. si je ne vaux pas mieux, au moins suis-je autre…

Les climats, les saisons, les sons, les couleurs, l’obscurité, la lumière, les éléments, les aliments, le bruit, le silence, le mouvement, le repos, tout agit sur notre machine, et sur notre âme.

Le vrai bonheur ne se décrit pas, il se sent, et se sent d’autant mieux qu’il peut le moins se décrire, parce qu’il ne résulte pas d’un recueil de faits, mais qu’il est un état permanent.

L’argent qu’on possède est l’instrument de la liberté ; celui qu’on pourchasse est celui de la servitude. Voilà pourquoi je serre bien et ne convoite rien.

3. Jacques le Fataliste et son maître, de Denis Diderot (1796)

Le lien avec l’auteur précédant

Les Confessions racontent la première dispute entre Rousseau et Diderot autour de la possibilité d’accepter une offre de pension royale.

Sur le titre

Le héros pense que les hommes sont déterminés par d’innombrables mobiles, qui sont d’une part l’éducation et d’autre part le caractère propre à chaque individu.

Pourquoi c’est un chef d’oeuvre

D’une écriture étonnement moderne, ce roman sur l’art du roman mélange les genres, repose sur les dialogues, les digressions, la mise en abime du travail d’écriture.

Contexte de la publication

Paru initialement en feuilleton, l’oeuvre est publiée intégralement de fa9on posthume.

En résumé

Valet bavard mais aussi quelque peu philosophe, Jacques promet à son maître de lui raconter la suite de ses aventures amoureuses.

Citations

Comment s’étaient-ils rencontrés ? Par hasard, comme tout le monde. Comment s’appelaient-ils ? Que vous importe ? D’où venaient-ils ? Du lieu le plus prochain. Où allaient-ils ? Est-ce que l’on sait où l’on va ? Que disaient-ils ? Le maître ne disait rien ; et Jacques disait que son capitaine disait que tout ce qui nous arrive de bien et de mal ici-bas était écrit là-haut. 

Mon maître on passe les trois quarts de sa vie à vouloir, sans faire.

…aux peuples, de tous temps les esclaves des tyrans qui les oppriment, des fripons qui les trompent, et des bouffons qui les amusent.

Elle disait plaisamment de la religion et des lois que c’était une paire de béquilles qu’il ne fallait pas ôter à ceux qui avaient les jambes faibles.

Consolez-vous ma bonne, il n’y a ni de votre faute, ni de la faute de M. le docteur, ni de la mienne, ni de celle de mon maître : c’ est qu’il était écrit la-haut qu’ aujourd’hui, sur ce chemin, à l’heure qu’il est, M. le docteur serait un bavard, que mon maître et moi serions deux bourrus, que vous auriez une contusion à la tête et qu’on vous verrait le cul…

II. De victor Hugo à Mautpassant

Tourné résolument vers l’avenir et guidé par sa foi dans le progrès, le XIXe est avant tout celui des idées nouvelles : culte de la science et des techniques qui lui sont associées, métamorphose du sujet en citoyen, développement de l’ État libéral puis social, passage de la légitimité monarchique à la souveraineté nationale républicaine, laïcisation de la société, avènement du capitalisme industriel, conquête du monde au nom de la mission civilisatrice de l’Occident, essor de la presse et de la culture de masse…

Les écoles ou « cénacles » esthétiques se succèdent : romantisme, réalisme, naturalisme, symbolisme… Les genres littéraires s’entremêlent : au théâtre, le drame réunit la comédie et la tragédie, en poésie, le vers s’allie à la prose et le roman, genre majeur du siècle, se conçoit comme une œuvre totale, concurrente du réel et du Créateur lui-même. Largement diffusés dans la presse sous la forme de feuilletons, ces romans sont la chambre aux échos des mutations sociales et politiques du siècle : urbanisation, paupérisation de la classe ouvrière, culte de l’argent, consécration de la bourgeoisie et de ses valeurs de contentement, marginalisation des artistes… 

4. Notre-Dame de Paris, de Victor Hugo (1831)

Pourquoi c’est un chef d’oeuvre

Résumé

Dans le chapitre «Ceci tuera cela», Hugo proclame la victoire de l’écrit, diffusé par l’imprimerie, sur le monument. Mais si la cathédrale est un livre de pierre, le livre est une cathédrale de papier. Et l’histoire donnera raison à Hugo : quand l’église brûle, le livre reste.

Citation

L’invention de l’imprimerie est le plus grand événement de l’histoire. C’est la révolution mère. C’est le mode d’expression de l’humanité qui se renouvelle totalement, c’est la pensée humaine qui dépouille une forme et en revêt une autre, c’est le complet et définitif changement de peau de ce serpent symbolique qui, depuis Adam, représente l’intelligence.
Sous la forme imprimerie, la pensée est plus impérissable que jamais ; elle est volatile, insaisissable, indestructible. Elle se mêle à l’air. Du temps de l’architecture, elle se faisait montagne et s’emparait puissamment d’un siècle et d’un lieu. Maintenant elle se fait troupe d’oiseaux, s’éparpille aux quatre vents, et occupe à la fois tous les points de l’air et de l’espace.

5. Le père Goriot, Balzac (1834)

Pourquoi c’est un chef d’oeuvre

Résumé

Tous ont leurs secrets et leurs faiblesses : Rastignac, obsédé par la haute société, délaisse ses études pour tenter de s’y intégrer ; Vautrin cache un passé douloureux ; le Père Goriot s’est ruiné pour ses filles ingrates.

Citations

Ah ! sachez-le : ce drame n’est ni une fiction, ni un roman. All is true, il est si véritable que chacun peut en reconnaître les éléments chez soi, dans son coeur peut-être.

Pour expliquer combien ce mobilier est vieux, crevassé, pourri, tremblant, rongé, manchot, borgne, invalide, expirant, il faudrait en faire une description qui retarderait trop l’intérêt de cette histoire , et que les gens pressés ne pardonneraient pas.

Il n’y a pas de principes, il n’y a que des événements ; il n’y a pas de lois, il n’y a que des circonstances : l’homme supérieur épouse les événements et les circonstances pour les conduire. 

Aussitôt qu’un malheur nous arrive, il se rencontre toujours un ami prêt à venir nous le dire, et à nous fouiller le cœur avec un poignard en nous en faisant admirer le manche.

Avoir de l’ambition, mon petit coeur, ce n’est pas donné à tout le monde. Demandez aux femmes quels hommes elles recherchent, les ambitieux. Les ambitieux ont les reins plus forts, le sang plus riche en fer, le coeur plus chaud que ceux des autres hommes.

Il avait vu les trois grandes expressions de la société : l’Obéissance, la Lutte et la Révolte ; (…) et il n’osait prendre parti. L’Obéissance était ennuyeuse, la Révolte impossible et la Lutte incertaine.

Quel égoïsme serait resté froid à ce cri de désespoir qui, semblable à une pierre lancée dans un gouffre, en révélait la profondeur ?

6. Illusions perdues, de Balzac (1839)

Pourquoi c’est un chef d’oeuvre

De grands moments de bravoure, d’écriture si brillante qu’elle ramène le commun des mortels à l’état méprisable du ver de terre, une incroyable galerie de portraits, des personnages, plus vrais que natures, offrant une vision aussi cynique que réaliste de la société du XIXe siècle. La comédie humaine, en somme.

Résumé

Un jeune provincial ambitieux monte à Paris, devient le prince des nuits parisiennes et finit déchu, emporté par des forces qui le dépassent. 

Citations

Ne voyez dans les hommes, et surtout dans les femmes, que des instruments ; mais ne le leur laissez pas voir. Adorez comme Dieu même celui qui, placé plus haut que vous, peut vous être utile, et ne le quittez pas qu’il n’ait payé très cher votre servilité. Dans le commerce du monde, soyez enfin âpre comme le Juif et bas comme lui ; faites pour la puissance tout ce qu’il fait pour l’argent. Mais aussi, n’ayez pas plus de souci de l’homme tombé que s’il n’avait jamais existé. Savez-vous pourquoi vous devez vous conduire ainsi ?… Vous voulez dominer le monde, n’est-ce pas ? il faut commencer par obéir au monde et le bien étudier. Les savants étudient les livres, les politiques étudient les hommes, leurs intérêts, les causes génératrices de leurs actions.

Aussi passe-ton une bonne partie de sa vie à sarcler ce que l’on a laissé pousser dans son cœur pendant son adolescence. Cette opération s’appelle acquérir de l’expérience.

– Avez-vous une maladie incurable ?
– Oui, mon père…
– Ah ! nous y voilà, dit le prêtre, et laquelle ?
– La pauvreté.

Le jour où l’homme se méprise, le jour où il se voit méprisé, le moment où la réalité de la vie est en désaccord avec ses espérances, il se tue et rend ainsi hommage à la société devant laquelle il ne veut pas rester déshabillé de ses vertus ou de sa splendeur. Quoi qu’on en dise, parmi les athées (il faut excepter le chrétien du suicide), les lâches seuls acceptent une vie déshonorée.

Ne croyez pas le monde politique beaucoup plus beau que ce monde littéraire : tout dans ces deux mondes est corruption, chaque homme y est ou corrupteur ou corrompu.

Les devoirs de société lui dévoreront son temps, et le temps est le seul capital des gens qui n’ont que leur intelligence pour fortune.

7. Les Diaboliques, de Jules Barbey d’Aurevilly (1874)

Résumé

Six nouvelles dans lesquelles le mal rôde et le diable est partout.

8. Au bonheur des Dames, d’Émile Zola (1882)

Pourquoi c’est un chef d’oeuvre

A mettre en parallèle de l’Argent consacré à la sphère financière, ce roman centré sur la grande évolution sociale du commerce que fut l’invention du grand magasin est aussi une réflexion sur l’histoire en marche. Une excellente critique sur babelio

Résumé

Denise, une jeune Normande, orpheline trouve du travail au Bonheur des Dames, le grand « magasin de nouveautés » d’Octave Mouret, un univers sans pitié. 

Citations

Denise était venue à pied de la gare Saint-Lazare, où un train de Cherbourg l’avait débarquée avec ses deux frères, après une nuit passée sur la dure banquette d’un wagon de troisième classe. Elle tenait par la main Pépé, et Jean la suivait, tous les trois brisés du voyage, effarés et perdus au milieu du vaste Paris, le nez levé sur les maisons, demandant à chaque carrefour la rue de la Michodière, dans laquelle leur oncle Baudu demeurait.

Du reste, pourquoi étalez-vous tant de marchandises ? C’est bien fait, si l’on vous vole. On ne doit pas tenter à ce point de pauvres femmes sans défense.

La direction se montrait impitoyable, devant la moindre plainte des clientes ; aucune excuse n’était admise, l’employé avait toujours tort, devait disparaître ainsi qu’un instrument défectueux, nuisant au bon mécanisme de la vente ; et les camarades baissaient la tête, ne tentaient même pas de le défendre. Dans la panique qui soufflait, chacun tremblait pour soi.

Crever pour crever, je préfère crever de passion que de crever d’ennui !

Tu as une idée, tu te bats pour elle, tu l’enfonces à coups de marteau dans la tête des gens, tu la vois grandir et triompher… Ah ! oui, mon vieux, je m’amuse !

Puis, il avait pénétré plus avant encore dans le cœur de la femme, il venait d’imaginer « les rendus », un chef d’œuvre de séduction jésuitique. « Prenez toujours, madame : vous nous rendrez l’article, s’il cesse de vous plaire. » Et la femme, qui résistait, trouvait là une dernière excuse, la possibilité de revenir sur une folie : elle prenait, la conscience en règle. 

Jamais vous ne serez dignes du bonheur, tant que vous aurez quelque chose à vous, et que votre haine des bourgeois viendra uniquement de votre besoin enragé d’être des bourgeois à leur place.

9. Bel-Ami, de Guy de Mautpassant (1885)

Pourquoi c’est un chef d’oeuvre

Résumé

L’ascension sociale de Georges Duroy, ambitieux et séducteur sans scrupules, parvenu au sommet de la pyramide sociale parisienne grâce à ses maîtresses et à la collusion entre la finance, la presse et la politique.

Citations

On naît, on grandit, on est heureux, on attend, puis on meurt.

La vie est une côte. Tant qu’on monte, on regarde le sommet, et on se sent heureux; mais, lorsqu’on arrive en haut, on aperçoit tout d’un coup la descente, et la fin, qui est la mort.

Elle semblait sage en tout, modérée et raisonnable, une de ces femmes dont l’esprit est aligné comme un jardin français. On y circule sans surprise, tout en y trouvant un certain charme.

Pensez à tout cela, jeune homme, pensez-y pendant des jours, des mois et des années, et vous verrez l’existence d’une autre façon. Essayez donc de vous dégager de tout ce qui vous enferme, faites cet effort surhumain de sortir vivant de votre corps, de vos intérêts, de vos pensées et de l’humanité tout entière, pour regarder ailleurs, et vous comprendrez combien ont peu d’importance les querelles des romantiques et des naturalistes, et la discussion du budget.

Depuis trois mois, il l’enveloppait dans l’irrésistible filet de sa tendresse.Il la séduisait, la captivait, la conquérait. Il s’était fait aimer par elle, comme il savait se faire aimer. Il avait cueilli sans peine son âme légère de poupée. .

Alors, elle lui murmura à l’oreille, d’une voix brisée : « Je vous jure… je vous jure… que je n’ai jamais eu d’amant.  » Comme une jeune fille aurait dit :  » Je vous jure que je suis vierge. « Et il pensait :  » Voilà ce qui m’est bien égal, par exemple. « 

Car les paroles d’amour, qui sont toujours les mêmes, prennent le goût des lèvres dont elles sortent.

III. De Gide à Little

9. Les faux monnayeurs, d’André Gide (1925)

Pourquoi c’est un chef d’oeuvre

À travers le personnage d’Édouard, le livre montre les limites de la prétention du roman à reproduire le monde réel et ouvre la voie au nouveau roman.

Résumé

Un jeune garçon croise sa route des faussaires en tout genre, enfants qui trafiquent de la fausse monnaie ou de tricheurs ès sentiments.

Citations

Ne pas savoir qui est son père, c’est ça qui guérit de la peur de lui ressembler.

Quiconque aime vraiment renonce à la sincérité.

« Connais-toi toi-même ». Maxime aussi pernicieuse que laide. Quiconque s’observe arrête son développement.

L’analyse psychologique a perdu pour moi tout intérêt du jour où je me suis avisé que l’homme éprouve ce qu’il s’imagine éprouver. De là à penser qu’il s’imagine éprouver ce qu’il éprouve… 

On ne découvre pas de terre nouvelle sans consentir à perdre de vue, d’abord et longtemps, tout rivage.

Je réfléchis beaucoup depuis quelque temps. Tenez…il y a quelque chose que je voulais vous demander : pourquoi est-il si rarement question des vieillards dans les livres?… Cela vient, je crois, de ce que les vieux ne sont plus capables d’en écrire, et que, lorsqu’on est jeune, on ne s’occupe pas d’eux. Il y aurait pourtant des choses très curieuses à dire sur eux. Tenez : il y a certains actes de ma vie passée que je commence seulement à comprendre. Oui, je commence seulement à comprendre qu’ils n’ont pas du tout la signification que je croyais jadis, en les faisant… C’est maintenant seulement que je comprends que toute ma vie j’ai été dupe. Madame de La Pérouse m’a roulé ; mon fils m’a roulé ; tout le monde m’a roulé ; le Bon Dieu m’a roulé…

10. Le Temps retrouvé, de Marcel Proust (1927)

Pourquoi c’est un chef d’oeuvre

La Recherche de Proust consomme une rupture : l’intrigue n’est plus le moteur principal du récit qui cherche alors à sonder les variations de l’esprit humain. 

Résumé des 7 tomes

Le narrateur, jeune bourgeois parisien, veut devenir écrivain. Cependant la tentation mondaine le détourne longtemps de cet objectif. La maladie et la guerre, qui le couperont du monde, lui feront prendre conscience de l’extrême vanité de la tentation mondaine et de son aptitude à devenir finalement écrivain pour fixer le temps perdu. Le Temps retrouvé est le septième et dernier tome.

Le style

Les phrases longues sont devenues la marque de fabrique de Proust. Cette longueur de la phrase, si caractéristique mais pas systématique, donne depuis toujours à ses détracteurs l’opportunité de critiquer une prétendue lourdeur de style. En revanche, elle est pour ses admirateurs un objet de fascination. La phrase proustienne suit la spirale de la création en train de se faire, cherchant à atteindre la totalité de la réalité (physique, émotionnelle, sensorielle). La phrase la plus longue de Proust

Citations

L’art véritable n’a que faire de proclamations et s’accomplit dans le silence.

Le bonheur est salutaire pour le corps, mais c’est le chagrin qui développe les forces de l’esprit. D’ailleurs, ne nous découvrît-il pas à chaque fois une loi, qu’il n’en serait pas moins indispensable pour nous remettre chaque fois dans la vérité, nous forcer à prendre les choses au sérieux, arrachant chaque fois les mauvaises herbes de l’habitude, du scepticisme, de la légèreté, de l’indifférence. Il est vrai que cette vérité, qui n’est pas compatible avec le bonheur, avec la santé, ne l’est pas toujours avec la vie.

La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent pleinement vécue, c’est la littérature. Cette vie qui, en un sens, habite à chaque instant chez tous les hommes aussi bien que chez l’artiste.

Puisque je savais maintenant que je ne pouvais rien atteindre de plus que des plaisirs frivoles, à quoi bon me les refuser?

En tant d’êtres il y a différentes couches qui ne sont pas pareilles, le caractère de son père, le caractère de sa mère ; on traverse l’une, puis l’autre. Mais le lendemain l’ordre de superposition est renversé. Et finalement on ne sait pas qui départagera les parties, à qui on peut se fier pour la sentence. Gilberte était comme ces pays avec qui on n’ose pas faire d’alliance parce qu’ils changent trop souvent de gouvernement.

Quant au bonheur, il n’a presque qu’une seule utilité, rendre le malheur possible.

Ce qui est étonnant, dit-il, c’est que ce public qui ne juge ainsi des hommes et des choses de la guerre que par les journaux est persuadé qu’il juge par lui-même.

11. Voyage au bout de la nuit, de Louis Ferdinand Céline (1932)

Pourquoi c’est un chef d’oeuvre

Prix Renaudot, ce premier livre est une révolution stylistique en même temps qu’un roman initiatique dans lequel Bardamu, le héros et double de l’auteur, balloté par les hasards de la vie, en découvre l’absurdité et la cruauté. L’armée n’est qu’un révélateur de la bêtise des hommes, l’Afrique coloniale de leur veulerie, l’Amérique de leur cupidité. Au final rien ne survivra de ce voyage au bout de la nuit. Ni la nation, ni le progrès, ni l’ordre, ni l’amour.

Le style

Basé sur des phrases courtes, très souvent exclamatives, séparées par trois points de suspension, l’écriture combine langue écrite et orale, conçue pour exprimer et provoquer l’émotion et se retrouvera dans tous les romans qui suivront. Le récit de Voyage au bout de la nuit est marqué par une correspondance de plus en plus nette entre le temps de l’action et le temps de la narration, au point que l’action ne semble plus se dérouler dans le passé, mais au moment même où le narrateur écrit. Le texte se rapproche ainsi progressivement du genre de la chronique, donnant à son lecteur l’impression que les événements se déroulent « en direct », sous ses yeux. 

Résumé

Bardamu s’engage dans l’armée, se fait blesser puis réformer, quitte la France pour l’Afrique, découvre New-York, travaille à Detroit en tant qu’ouvrier chez Ford, rentre en France où il devient médecin à Drancy, s’engage dans une troupe de music-hall, revient à Paris pour travailler dans un hôpital psychiatrique avant que la mort de son ami le laisse définitivement seul et amer.

Citations brèves

Le pire, c’est qu’on se demande comment le lendemain on trouvera assez de forces pour continuer à faire ce qu’on a fait la veille ? Ou on trouvera la force pour ces démarches imbéciles, ces milles projets qui n’aboutissent à rien, ces tentatives pour sortir de l’accablante nécessité, tentatives qui toujours avortent et toutes pour aller se convaincre une fois de plus que le destin est insurmontable, qu’il faut retomber en bas de la muraille chaque soir, sous l’angoisse de ce lendemain toujours plus précaire, toujours plus sordide ?

Autant pas se faire d’illusions, les gens n’ont rien à se dire, ils ne se parlent que de leurs peines à eux chacun, c’est entendu. Chacun pour soi, la terre pour tous.

C’est peut-être ça qu’on cherche à travers la vie, rien que cela, le plus grand chagrin possible pour devenir soi-même avant de mourir.

On en a bien marre de s’écouter toujours causer… On abrège… On renonce… Ça dure depuis trente ans qu’on cause… On ne tient plus à avoir raison. 

La vie c’est un petit bout de lumière qui finit dans la nuit.

La plupart des gens ne meurent qu’au dernier moment ; d’autres commencent et s’y prennent vingt ans d’avance et parfois davantage.

12. L’étranger, d’Albert Camus (1942)

Pourquoi c’est un chef d’oeuvre

Résumé

Sur une plage algérienne, il a tué un Arabe. À cause du soleil, dira-t-il, parce qu’il faisait chaud. On n’en tirera rien d’autre. Rien ne le fera plus réagir : ni l’annonce de sa condamnation, ni la mort de sa mère, ni les paroles du prêtre avant la fin.

Citation

Aujourd’hui, maman est morte. Ou peut-être hier, je ne sais pas.

Le temps me manquait pour m’intéresser à ce qui ne m’intéressait pas.

On se fait toujours des idées exagérées de ce qu’on ne connait pas.

Au milieu de l’hiver, j’ai découvert en moi un invincible été.

Tout refus de communiquer est une tentative de communication ; tout geste d’indifférence ou d’hostilité est appel déguisé.

J’ai secoué la sueur et le soleil…
J’ai compris que j’avais détruit l’équilibre du jour, le silence exceptionnel d’une plage où j’avais été heureux.
Alors, j’ai tiré encore quatre fois sur un corps inerte où les balles s’enfonçaient sans qu’il y parût.
Et c’était comme quatre coups brefs que je frappais sur la porte du malheur…

13. Le roi se meurt, de Ionesco (1962)

Pourquoi c’est un chef d’oeuvre

Citations

Le matin, en ouvrant les yeux, deux mondes s’entremêlent encore. Les visages de la nuit s’estompent dans la clarté. On voudrait se souvenir, on voudrait les retenir. Ils glissent entre vos mains, la réalité brutale du jour les rejette. De quoi ai-je rêvé se dit-on? Que se passait-il? Qui embrassais-je? Qui aimais-je? Qu’est-ce que je disais et que me disait-on? On se retrouve avec le regret imprécis de toutes ces choses qui furent ou qui semblaient avoir été. On ne sait plus ce qu’il y avait autour de soi.

Je mourrai, oui, je mourrai. Dans quarante ans, dans cinquante ans, dans trois cents ans. Plus tard. Quand je voudrai, quand j’aurai le temps, quand je déciderai.

Tu ne penses jamais que tu respires. Penses-y. Rappelle-toi. Je suis sûr que tu n’y fais pas attention. C’est un miracle.

Des égoïstes, tous, tous. Ils ne pensent qu’à leur vie, qu’à leur peau. Pas à la mienne.

MARGUERITE : Il s’imagine qu’il est le premier à mourir.
MARIE : Tout le monde est le premier à mourir.

Il sera une page dans un livre de dix mille pages que l’on mettra dans une bibliothèque qui aura un million de livres, une bibliothèque parmi un million de bibliothèques.

C’est beau aussi de s’ennuyer, c’est beau aussi de ne pas s’ennuyer, et de se mettre en colère, et de ne pas se mettre en colère, et d’être mécontent et d’être content, et de se résigner et de revendiquer. On s’agite, et vous parlez et on vous parle, vous touchez et on vous touche. Une féérie tout ça, une fête continuelle.

14. Les mots, de Jean-Paul Sartre (1964)

Pourquoi c’est un chef d’oeuvre

En bref

Cette autobiographie constitue en fait les adieux brillants de Sartre à la littérature. En novembre de la même année 1964, il refuse le prix Nobel de littérature.

Résumé

Pêle-mêle, Sartre piétine les illusions d’une vocation littéraire, le mythe de l’écrivain, la sacralisation de la littérature dans un procès dont il est à la fois juge et partie.

Citation

J’ai glissé hors du monde et il est resté plein. Comme un oeuf. Il faut croire que je n’étais pas indispensable. J’aurais voulu être indispensable. A quelque chose ou à quelqu’un. A propos, je t’aimais. Je te le dis à présent parce que ça n’a plus d’importance.

Un enfant, ce monstre que les adultes fabriquent avec leurs regrets.

Sur les terrasses du Luxembourg, des enfants jouaient, je m’approchais d’eux, ils me frôlaient sans me voir, je les regardais avec des yeux de pauvre: comme ils étaient forts et rapides! comme ils étaient beaux! Devant ces héros de chair et d’os, je perdais mon intelligence prodigieuse, mon savoir universel, ma musculature athlétique, mon adresse spadassine; je m’accotais à un arbre, j’attendais. 

J’ai commencé ma vie comme je la finirai sans doute : au milieu des livres.

J’avais besoin de Dieu, on me le donna, je le reçus sans comprendre que je le cherchais. Faute de prendre racine en mon cœur, il a végété en moi quelque temps, puis il est mort.

Un homme, fait de tous les hommes , et qui les vaut tous, et que vaut n’importe qui.

On se défait d’une névrose, on ne se guérit pas de soi

Glissant sur cette substance incorruptible ; le texte, mon regard n’était qu’un minuscule accident de surface, il ne dérangerait rien, n’usait pas. Moi, par contre, passif, éphémère, j’étais un moustique ébloui, traversé par les feux d’un phare ; je quittais le bureau, j’éteignais : invisible dans les ténèbres, le livre étincelait toujours, pour lui seul. Je donnerais à mes ouvrages la violence de ces jets de lumière corrosifs, et, plus tard, dans les bibliothèques en ruine , ils survivraient à l’homme.

15. Les choses, de Perec (1965)

Pourquoi c’est un chef d’oeuvre

Résumé

la vie quotidienne d’un jeune couple d’aujourd’hui issu des classes moyennes, l’idée que ces jeunes gens se font du bonheur, les raisons pour lesquelles ce bonheur leur reste inaccessible – car il est lié aux choses que l’on acquiert, il est asservissement aux choses.

Citations

Dans le monde qui était le leur, il était presque de règle de désirer toujours plus qu’on ne pouvait acquérir.

On ne peut vivre longtemps dans la frénésie. La tension était trop forte en ce monde qui promettait tant, qui ne donnait rien.

Ce ne sera pas vraiment la fortune. Ils ne seront pas présidents-directeurs généraux. Ils ne brasseront jamais que les millions des autres. On leur en laissera quelques miettes pour le standing, pour les chemises de soie, pour les gants de pécari fumé. Ils présenteront bien. Ils seront bien logés, bien nourris, bien vêtus. Ils n’auront rien à regretter.

Ils rêvaient d’abandonner, de tout lâcher, de partir à l’aventure. Ils rêvaient de repartir à zéro, de tout recommencer sur de nouvelles bases. Ils rêvaient de rupture et d’adieu.

De grands élans les emportaient. Parfois, pendant des heures entières, pendant des journées, une envie frénétique d’être riches, tout de suite, immensément, à jamais, s’emparait d’eux, ne les lâchait plus. C’était un désir fou, maladif, oppressant, qui semblait gouverner le moindre de leurs gestes. La fortune devenait leur opium. Ils s’en grisaient. Ils se livraient sans retenue aux délires de l’imaginaire. Partout où ils allaient, ils n’étaient plus attentifs qu’à l’argent.

Le lendemain, ils ne se voyaient pas. Les couples restaient enfermés chez eux, à la diète, écœurés, abusant de cafés noirs et de cachets effervescents. Ils ne sortaient qu’à la nuit tombée, allaient manger dans un snack-bar cher un steak nature. Ils prenaient des décisions draconiennes : ils ne fumeraient plus, ne boiraient plus, ne gaspilleraient plus leur argent. Ils se sentaient vides et bêtes et dans le souvenir qu’ils gardaient de leur mémorable beuverie, s’inséraient toujours une certaine nostalgie, un énervement incertain, un sentiment ambigu, comme si le mouvement même qui les avait portés à boire n’avait fait qu’aviver une incompréhension plus fondamentale, une irritation plus insistante, une contradiction plus fermée dont ils ne pouvaient se distraire.

16. La Place, d’Annie Ernaux (1983)

Pourquoi c’est un chef d’oeuvre

Résumé

Autobiographie d’une vie simple, à l’aide d’un vocabulaire simple, dans des phrases dépouillées à l’extrême.

Citations

Je voulais dire, écrire au sujet de mon père, sa vie, et cette distance venue à l’adolescence entre lui et moi. Une distance de classe, mais particulière, qui n’a pas de nom. Comme de l’amour séparé.

Pour rendre compte d’une vie soumise à la nécessité, je n’ai pas le droit de prendre le parti de l’art, ni de chercher à faire quelque chose de « passionnant », ou « d’émouvant « .

Ma mère n’a fermé le commerce que pour l’enterrement. Sinon, elle aurait perdu des clients et elle ne pouvait pas se le permettre. Mon père décédé reposait en haut et elle servait des pastis et des rouges en bas.

Ce qui le rendait violent, surtout, c’était de voir chez lui quelqu’un de la famille plongé dans un livre ou un journal. Il n’avait pas eu le temps d’apprendre à lire et à écrire. Compter, il savait.

Peut-être sa plus grande fierté, ou même, la justification de son existence : que j’appartienne au monde qui l’avait dédaigné.

Fierté de ne rien laisser paraître, dans la poche avec le mouchoir par-dessus.

Il disait que j’apprenais bien, jamais que je travaillais bien. Travailler, c’était seulement travailler de ses mains.

18. Les bienveillantes, de Little

Sur le titre

Les bienveillantes sont des divinités grecques, les Euménides ou Erynies, qui persécutent les hommes.

Une critique

J’ai été emportée, et bien souvent malgré moi, dans une fascination glauque pour la narration du Dr Aue, aimantée par les descriptions d’atrocités qui couvrent des dizaines et des dizaines de pages, voulant à toute force comprendre, percer le mystère, aller au fond de cette mentalité, comprendre comment, par conviction politico-économique, par médiocrité, par pauvreté matérielle et intellectuelle, par endoctrinement, par vice ou par idéalisme, des millions d’hommes et de femmes en étaient arrivés là : croire qu’en exterminant les « ennemis du peuple », en « rayant de la carte » les « improductifs » et les Juifs, ils bâtiraient un monde meilleur, idéal, idyllique, base d’un système politique garant de la prospérité d’un peuple entier.

Revenir à la rubrique :