Faut-il en finir définitivement avec la Charte d’Athènes ? / Article en préparation

Franck Gintrand

Publié le :

  • 19 février 2020

De la même façon que le refoulement n’équivaut jamais à l’oubli, l’absence d’étude critique des vingt-cinq propositions de la Charte d’Athènes continue de hanter notre conception de l’urbanisme. Pour tourner la page et relever les défis qui se posent, il est temps d’exercer notre droit d’un inventaire. Un vrai. Sans parti pris. Ni passion.

L’architecture et l’urbanisme ont leur bible maudite et leur antéchrist. Conçue dans la foulée du 4e congrès international d’architecture moderne et mise en forme par Le Corbusier, la Charte d’Athènes voulait changer le monde en changeant la ville. Elle n’aurait tout au plus favorisé que la naissance d’une ville inhumaine et antiurbaine. Quand elle est encore évoqué, ce qui est de moins en moins le cas, sinon dans les livres d’histoire, la Charte et ses 25 propositions sont présentées la plupart du temps comme la source de tous les maux de l’urbanisme des années d’après-guerre. Vrai ou pas, le dossier méritait d’être ouvert tant la passion sourde qui continue d’entourer la Charte intrigue. Pourquoi tant de haine ? Pourquoi des jugements aussi péremptoires ? A croire que les flammes couvent encore sous un brasier mal éteint… Et pourtant, il y a urgence à penser la ville du XXIe siècle. En Europe, des villes moyennes sont confrontés au déclin voire même au dépeuplement tandis que sur d’autres continents la croissance rapide et incontrôlée de la population et des superficies urbaines entre en conflit avec les objectifs de développement durable (ODD), définis en 2015 par les Nations unies. Penser la ville du futur dans une perspective soutenable est donc devenu l’un des principaux défis du XXIe siècle. Et si la charte d’Athènes pouvait nous y aider ?

Le contexte de rédaction de la Charte

Ce fut une immense déception dans une période déjà assombrie par un krach financier retentissant et une récession économique sans précédent. Alors que la révolution semblait destinée à faire de l’URSS la terre d’élection de l’architecture de rupture, la décision de Staline d’écarter tous les projets d’avant-garde pour la construction du palais des Soviets mit fin au projet de tenir le 4e congrès international d’architecture moderne à Moscou. L’événement fut reporté d’un an et se déroula en 1933 sur un bateau prêté par un mécène, le Patris-II, le temps d’une croisière entre Marseille et Athènes. Cinq ans un congrès fondateur puis deux congrès consacrés au « logis minimum » et au « lotissement rationnel », l’événement portait sur « la ville fonctionnelle » et témoignait de la volonté des architectes de placer l’urbanisme au premier rang de leurs préoccupations. Plutôt que « de la volonté des architectes », il vaudrait d’ailleurs mieux parler « de la volonté d’un architecte ». Depuis la tenue du premier congrès en 1928, le cercle des progressistes s’est élargi à des sommités de l’architecture européenne. Mais le mouvement reste incarné par un homme et un seul : Le Corbusier. C’est lui qui, suite à sa mise à l’écart du concours pour le Palais des Nations à Genève, organise la première rencontre, dans sa ville natale, à La Sarraz, en Suisse; lui qui joue un rôle central dans la préparation et le déroulement des congrès; lui encore qui, par sa capacité de théorisation, son inlassable curiosité, sa culture internationale et ses innombrables écrits, devient naturellement le chef de file du mouvement moderne; lui enfin qui fusionne en une seule et même figure les profils d’architecte et d’urbaniste, de praticien et de théoricien.

Dès l’origine, les CIAM – qui tiennent de nombreuses réunions entre chaque congrès – sont travaillés par des divergences de fond sur les disciplines que l’architecte moderne doit privilégier ? Et d’ailleurs faut-il envisager l’architecture comme une expertise ou l’expression d’un projet politique ? L’acte fondateur des CIAM, la Déclaration de La Sarraz, déclare vouloir replacer « l’architecture sur son plan véritable qui est le plan économique et sociologique » mais, dès l’année suivante, Le Corbusier invite ses troupes à adopter une approche plus prudente. Pour lui, l’urbanisme s’appuie sur l’habitation et « l’habitation est un phénomène biologique ». « Ne nous occupons pas de politique et de sociologie ici. Ces deux phénomènes sont infiniment trop complexes ; il s’y joint encore l’économique ; et nous ne sommes pas qualifiés pour discuter, en congrès, de ces problèmes ardus. » Cette invitation à penser l’habitat sous l’angle des besoins individuels s’explique par la diversité des sensibilités politiques qui traverse le mouvement moderne mais aussi les tergiversations propres aux architectes de l’époque. Fasciné par l’URSS de Staline avant de se voir débouté de la construction du palais des Soviets, Le Corbusier fréquente des cercles fascistes puis travaille pour Vichy. Mais il n’est pas le seul prêt à travailler pour n’importe quel régime pour peu qu’il lui permette de donner corps à ses projets. Après l’arrivée au pouvoir du Parti national-socialiste l’année du congrès, en 1933, Gropius adhère à la Chambre de la culture du Reich fondée par Joseph Goebbels et participe au concours organisé par le pouvoir pour la construction du bâtiment de la Reichsbank à Berlin, dessine un pavillon pour l’exposition de propagande « Peuple allemand – Travail allemand » et un projet pour la Maison du travail allemand à Berlin avant, faute de commande, déménager en Grande-Bretagne puis aux Etats-Unis. Même réaction de Mies Van der Rohe. Celui-ci va même plus loin en promettant aux autorités nazies la réouverture de l’école du Bauhaus expurgée de ses « éléments hébraïques, hautement nuisibles » avant d’émigrer aux Etats-Unis en 1938 après qu’Hitler lui eut préféré Albert Speer pour la reconstruction de Berlin.

Comme les précédents, le 4e CIAM voit s’affronter des points de vue antagonistes au point que de nombreux échanges sont nécessaires sur le chemin du retour en France, à Marseille et enfin à Zurich pour établir des actes définitifs intitulés « Constatations ». Les points de désaccord sont laissés de côté ce qui n’empêchera pas Le Corbusier de les évoquer dans un chapitre de conclusion intitulé « Points de doctrine ».

Sur le moment, les actes, dont la version française est publiée l’année même à Athènes, n’ont qu’une portée très limitée, pour ne pas dire inexistante. La rédaction sous forme de Charte est prévue mais elle n’a pas lieu sur le moment. A cette époque, l’avant-garde européenne a peu de commandes à son actif. Ses réalisations peinent à convaincre les pouvoirs publics et ses théories à intéresser un public autre que celui des architectes progressistes.

Il faut attendre 1941 (ou 1942) pour qu’un premier document signée CIAM-France soit publiée par un collectif anonyme – vraisemblablement sous l’égide de Le Corbusier – puis 1944 pour qu’un architecte hispano-américain, Jose Luis Serte, expose la théorie des quatre fonctions urbaines auprès d’un public américain dans « Can our cities survive. An ABC of Urban Problems, Their Analysis, Their Solutions » (finalement préféré à un premier titre nettement moins optimiste : « Should Our Cities Survive ? »). De la même façon, ce sont les destructions occasionnées par la guerre qui offrent la possibilité aux architectes et urbanistes modernes, jusque-là ignorés par les pouvoirs publics, de mettre leurs idées en application. Celles-ci fournissent aux architectes et aux grands commis de l’État impliqués dans la Reconstruction puis dans l’élaboration d’une politique d’urbanisme, dont Raoul Dautry et surtout Claudius-Petit, une vision théorique de la ville en phase avec avec l’impératif de production massive de logements.

On l’ignore souvent mais les modalités d’application énoncées par la fameuse « grille CIAM » sont publiées dès 1948 par la revue L’Architecture d’Aujourd’hui alors que la Charte mise en forme par Le Corbusier ne parait qu’en 1957 aux Editions de Minuit (après une première publication anonyme pendant la guerre), soit 24 ans après le congrès qui en est à l’origine. En préface, Le Corbusier raconte avoir choisi le mot de charte « comme une injonction à penser droit ». Dans les faits, la charte était un document consignant les privilèges des villes libres du Moyen-âge de même que ce terme fut utilisé à deux reprises par le régime de Vichy pour dénommer une réglementation du travail et une autre d’urbanisme. Dans le cas précis de la charte d’Athènes, il s’agit d’ailleurs moins d’un document engageant des parties prenantes que d’un manifeste en faveur de la modernité dont Le Corbusier avait, semble-t-il, tenté de faire adopter une première version dès 1928. Pour mettre le texte des actes en accord avec le titre, le texte initial est découpé en quatre-vingt-quatorze articles regroupés en trois chapitres : 1) « Généralités », où est développé le thème de la ville et de sa région ; 2) « État actuel des villes, critiques et remèdes », où sont décrites les quatre fonctions auxquelles s’ajoute, curieusement, le « patrimoine historique des villes » (contribution des architectes italiens) ; enfin, 3) « Conclusions », dont des « Points de doctrine » qui permettent à Le Corbusier de développer certains des points exclus des « Constatations ».

A la fin des années 50, Le Corbusier bénéficie du recul fourni par les premières constructions d’après-guerre. Sa version des travaux du CIAM fait de la production la raison d’être de la ville moderne appréhendée comme une machine parfaitement réglée, décidée par un pouvoir fort et bâtie sur les plans d’un architecte-démiurge assimilé à un « modeleur de ville ». En gommant les aspérités politiques présentes à dans les actes du congrès (notamment la question du pouvoir ou encore de la propriété et de la préemption), Le Corbusier érige l’urbanisme en discipline autonome, purement méthodologique et technique, déconnectée du politique, voir même posée en alternative au politique. Ce rapport au politique constitue un point essentiel, passé sous silence par des urbanistes qui font le choix de nier les partis pris idéologiques de leur vision de l’urbanisme pour renforcer leur position d’expertise.

Premières oppositions

La révision de la Charte en 1998 par le Conseil Européen des Urbanistes fait suite à une longue série de critiques. Les premières se font jour dès le lendemain de la guerre. En 1944, l’historien d’art Siegfried Giedion remet en cause le fonctionnalisme de la Charte d’Athènes dans « The Need for a New Monumentality ». La même année, un autre historien, Lewis Mumford, refuse de préfacer « Can our cities survive » de José Luis Sert au motif qu’il ne partage pas une vision de la ville fondée sur « quatre fonctions ». Mais, comme souvent, la charge la plus violente vient de l’interne. D’abord promoteur de la Charte d’Athènes dans le livre qu’il publie en 1944, José Luis Sert s’en désolidarise en 1955. Peu de temps après son entrée en fonction à Harvard,  il prononce une allocution qui a tout d’une oraison funèbre et d’un mea culpa : « Les villes idéales de l’architecture rationalistes des années 1920 formées par de hauts édifices entourés de parcs publiques spacieux sont une utopie anti-civique. Actuellement, de nombreux architectes sont convaincus que ces villes organisées comme des parcs continus n’auraient pas de qualité urbaine ni d’intérêt visuel. Nous avons besoin de magasins, de lumières, de vie au ras du sol, nous voulons sentir tous ces éléments autour de nous. » 1959 marque la fin des CIAM. Le paysage mondial de l’architecture moderne s’est considérablement complexifié. De jeunes architectes regroupés au sein de Team X (né en réaction au Xe congrès du CIAM d’où son nom) critique les conceptions rationalistes et technicistes du mouvement moderne.

La réaction postmoderne vient des États-Unis. Un architecte isolé, Robert Venturi, réévalue dans un manifeste publié en 1966 la place de l’esthétique et celle de l’originalité. Faire de l’architecture, c’est avant tout, pour Venturi et ses épigones, produire une  oeuvre qui, par son identité distinctive forte, pourra trouver place dans l’histoire de cette discipline

Initialement centrée sur l’architecture américaine, le courant postmoderne s’étend à l’Europe puis à l’urbanisme. La Déclaration de Bruxelles (1980) puis la charte du Nouvel Urbanisme (1996) célèbrent le retour à une la « forme physique de la ville », sa forme « créative », « imaginative » et « artistique », « humaine ». Sont privilégiés les notions de centre-ville (avec des espaces verts, des magasins et des écoles accessibles à pieds), de rue (fin des constructions isolées grâce à l’organisation systématique des façades alignées), mixité de l’habitat pour une mixité sociale (appartements, maisons à différents prix mélangés dans un même quartier), priorité aux déplacements à pied et en vélo. Les villes lacustres de François Spoerry, la première étant port Grimaud, sont les plus anciens exemples d’application des principes du Nouvel urbanisme. Se réclament également de ce courant Celebration aux Etats-Unis et Val d’Europe à Marne-la-Vallée, le village expérimental de Poundbury créé par le prince Charles d’Angleterre ou encore le quartier Bois-Francs de Saint-Laurent à Montréal. La cause semble à ce point entendu que les attaques ressemblent à un acharnement facile et de bon ton. « Le zoning est une connerie. Il faut du travail dans la ville. La vraie mixité, c’est celle des fonctions, qui entraîne la mixité sociale » estime (peut-être un peu rapidement) Paul Chemetov tandis que Roland Castro dénonce « les figures urbaines très naïves formulées par Le Corbusier dans la Charte d’Athènes » qui « ont tué tout le plaisir de la ville ». En France, la Charte n’est plus revendiquée et ses principes ne sont officiellement plus appliqués. Mais ce n’est pas forcément le cas ailleurs. Selon Ariella Masboungi, architecte-urbaniste en chef de l’État, interrogée en 2003 par la revue Urbanisme, « la Charte d’Athènes est actuellement appliquée en Afrique, dans le tiers-monde, en Asie notamment, en Chine et au Japon. Le plus grand investisseur de Tokyo la cautionne totalement et la met en œuvre. » Un brin provocateur, Vincent Fouchier, chargé de mission à la Datar, va plus loin en affirmant que « l’Europe n’est pas allée aussi loin dans l’application de la charte : l’attachement au patrimoine bâti historique, le droit de propriété, la relative lenteur de la croissance ont partiellement contrecarré sa mise en œuvre ». Pour comprendre la charte, il faut selon lui visiter Bangkok, Canton, Shanghai ou Kuala Lumpur.

Pourquoi la charte est-elle aussi peu discutée aujourd’hui ?

Première hypothèse, en apparence la plus évidente: l’époque a changé. La Charte se donnait pour objectif de répondre aux conséquences d’une urbanisation brutale. Submergée par des vagues migratoires auxquelles elles n’étaient pas préparées, les plus grandes villes se sont trouvées transformées en gigantesque cafarnaüm à ciel ouvert, surpeuplement et manque d’hygiène engendrant maladies contagieuses et surmortalité. Ce n’est pas un hasard si le terme de  « taudis » qui resurgit dans les années 1920 est associé par Le Corbusier à la  « présence  de  germes  morbides ». En 1931, son « Manifeste de la Nouvelle génération pour continuer la tradition de Paris » dénonce la maladie et l’atmosphère empestée qui sévissent dans la ville lumière… Cet état de fait explique à bien des égards la radicalité des solutions préconisées par la charte pour résoudre le double enjeu de santé publique et de logement de masse. Le développement de la banlieue, qui accueille très majoritairement les nouveaux arrivants entre les deux guerres, étant considéré comme un pis-aller, un choix par défaut, la destruction de l’habitat insalubre ou la construction en périphérie s’imposent alors comme les seules solutions pour remédier à l’insalubrité des quartiers anciens et à la pénurie de logements. En fait, toute la question consiste aujourd’hui à se demander si cette époque est révolue. Pas si l’on regarde du côté de l’Afrique subsaharienne. 60 % de la population urbaine y vit dans des bidonvilles, soit le taux le plus élevé au monde. Comme en Europe il n’y a pas si longtemps, le manque d’installations sanitaires, d’eau potable et d’électricité, auquel s’ajoutent l’insalubrité des logements et le surpeuplement, aggrave la propagation des maladies et les décès. Force est donc de constater que les problèmes dénoncés par la charte d’Athènes restent d’actualité sur une partie de la planète.

https://books.openedition.org/psorbonne/1252?lang=fr

Seconde hypothèse : la charte est « tombée dans le domaine public » (Frédéric Seitz). Elle a imprégné l’élaboration de la réglementation en matière d’urbanisme. Elle influence notamment la conception des plans d’occupation des sols qui inclut aussi bien la ville que les terres agricoles, le milieu naturel et même, éventuellement, le fond de la mer. On se retrouve bien là face à l’organisation du “tout” souhaitée dans le premier paragraphe de la charte. Sans compter que les Plans d’Occupation des Sols ont aussi systématisé la pratique du zoning. Et puis l’échec des cités ne suffirait pas à discréditer la Charte. Le quartier d’affaires de la Défense, le Front de Seine du 15e arrondissement parisien, de nombreuses ZUP provinciales sans histoire montrent qu’un urbanisme ouvertement fonctionnaliste (aussi bien en termes de circulation que de zoning) peut acquérir une image sociale valorisante.

Troisième hypothèse qui pourrait expliquer que la charte d’Athènes soit si peu discutée : le sujet est éminemment sensible car la figure de Le Corbusier est un sujet éminemment controversé. Face à des partisans inconditionnels pour qui l’oeuvre de l’architecte conserve sa part d’actualité, des opposants résolus y voient la matrice d’une architecture fascisante et d’un urbanisme totalitaire aux conséquences désastreuses. Dernière polémique en date, l’exposition organisée au Centre Pompidou sur Le Corbusier en 2015 n’a fait que radicaliser un peu plus les positions des uns et des autres. C’est à cette occasion que Luc Ferry évoque un « nazillon de la pire espèce » quand Roger-Pol Droit parle d’une architecture de la « cage en béton » et Benoît Peeters d' »un géant fourvoyé ». En réponse à cette avalanche de critiques, les arguments de la défense pêchent par leur faiblesse. Dans une tribune désastreuse rédigée pour Le Monde (supprimée depuis des archives du quotidien), l’architecte Paul Chemetov avance qu' »à cette époque, tous les architectes étaient vichystes » tandis que le président de la fondation Le Corbusier, tente lui aussi une recontextualisation en guise d’excuse avant de s’essayer au registre de la relativisation sur le mode de la dérision : « On nous explique que son amour des tracés orthogonaux prouve son penchant fasciste. Que peut vouloir dire une thèse pareille? Les États-Unis, qui partagent la même passion, doivent-ils être qualifiés de « fascistes » eux aussi? » Alors balle au centre ? Pas vraiment. Erigé au rang de patrimoine mondial en 2016, l’oeuvre est désormais jugée à l’aune de l’homme. Evoquant en filigrane la figure de Céline, neuf personnalités, dont le cinéaste Jean-Louis Comolli et l’historienne Michelle Perrot, demandent que l’Etat et les collectivités cessent de soutenir l’oeuvre d’un architecte désormais connu pour ses sympathies fascistes, antisémites et eugénistes. Au coeur de la polémique, un projet de musée Le Corbusier, prévu à Poissy (Yvelines), porté, selon le ministère de la Culture, « par les collectivités locales ». Pas franchement à l’aise, le ministère juge que « ce débat légitime appartient aux historiens (et) assume pleinement le fait que l’oeuvre architecturale de Le Corbusier présente un caractère exceptionnel ». Dans un contexte où l’héritage de Le Corbusier n’est accepté ou critiqué qu’en bloc, quel peut être une approche sereine et nuancée de la charte d’Athènes alors que celle-ci est étroitement associé à celui-là ? Là encore, ce sont les jugements les plus sévères qui se font entendre. La charte serait tout à la fois « négation des différences culturelles », source de « nivellement social », vision « dépassée et dangereuse », « trop technicienne et inhumaine »…

Ajoutons à cela le peu de goût des Français pour les grandes théories comme si la chute du mur avait discrédité les généralités et n’autorisait plus que des approches pragmatiques fondées sur des enquêtes et des opérations de concertation. Selon Vincent Fouchier, « le principe de précaution plaide pour ne sombrer dans aucun excès doctrinaire et, surtout, pour diversifier les actions à des fins d’adaptabilité ». Certes, la « Smart City », la ville « durable » ou la métropole « créative » motivent un nombre impressionnant de colloques et d’articles mais ces concepts partent de postulats qui sont eux-mêmes rarement explicités et discutés. Le « comment » y occulte largement la question du « pourquoi » et l’indigence des analyses critiques et des retours d’expérience de ces démarches peine à cacher les arrières pensées commerciales ou marketing de ceux qui les prescrivent et les achètent. Les sujets de débat ne manquent pourtant pas. Ainsi, l’étalement urbain objet de tant de jugements alarmistes et de tentatives d’encadrement sans effets mériterait que l’on tente d’en comprendre les ressorts. Hélas, rien ne permet aujourd’hui d’apporter un regard nouveau et plus éclairant sur la persistance de ce phénomène. Et même lorsque la commande publique encourage à une réflexion sur le sujet, un remarquable article du collectif « Champ Libre » fait observer que « le « changement de regard » sur le périurbain (…) pourrait en fait être un moyen pour les pouvoirs publics de dissimuler leur incapacité à maîtriser l’étalement urbain ».

Les tenants de la modernité, eux, se terrent dans un silence prudent, convaincus qu’ils seront conspués au premier mot. Certains concèdent du bout des lèvres quelques errements. Ainsi Jean Dubuisson, Grand Prix de Rome et auteur de plusieurs grands ensembles, regrette que les principes de la charte aient été appliqués « de façon brutale »Mais d’autres, comme Pierre Riboulet, estiment que la Charte a surtout été récupérée, instrumentalisée et dévoyée qui y ont trouvé « la doctrine appropriée à la
production massive et industrialisée du logement ». Bernard Reichen, Grand Prix national d’urbanisme 2005, va plus loin. Abandonnant une position strictement défensive, il assume la légitimité de la rupture : « la Charte d’Athènes signe le passage de la ville ancienne, radioconcentrique, à une ville territoire, qui est la réalité d’aujourd’hui. En ce sens, beaucoup des articles de la Charte sont pertinents. »

Les partisans de la ville postmoderne, eux, s’en tiennent à l’éloge d’une méthode qu’ils veulent empirique et pragmatique, convaincus qu’ils sont des vertus de la pratique, faite de mixité et de circulations douces, d’espaces végétalisés et apaisés, d’enquêtes et de concertation. Mais au fait que raconte la Charte d’Athènes ? A force d’empilement des commentaire sur les commentaires, nul ne sait plus trop sinon qu’elle aurait abouti à « la production des grands ensembles (1951), puis des ZUP (1958) », ce qui aurait « contribué à son discrédit ». C’est tout ? Pas seulement même si c’est déjà beaucoup.

On oublie tout et on passe à autre chose ?

Sans prétendre procéder à un recensement exhaustif des critiques qui lui sont adressées, il n’est pas inutile de rappeler celles qui reviennent le plus fréquemment.

Premier grief, la Charte aurait servi de justification à l’industrialisation du bâtiment et de prêt à penser pour des architectes en quête d’idées simples. Dans un dossier de la revue Urbanisme, Jean-Michel Roux notait non sans une pointe d’humour qu' »il faut tout le narcissisme des architectes pour imaginer que 100 petites pages de pamphlet, même exaltées et brutales, ont pu guider principalement la conception de millions de logements, d’immenses zones d’activité, des réseaux autoroutiers, etc. »

Second grief, le parti pris en faveur du tout logement collectif était une erreur, y compris dans un contexte aussi particulier que celui de l’après-guerre. Jean-Paul Lacaze, ingénieur général des Ponts et Chaussées, s’étonne ainsi que l’État qui avait réussi à mener pour la Reconstruction une politique urbanistique diversifiée ait finalement succombé aux sirènes d’une version extrémiste du fonctionnalisme. Car, selon lui, il n’y avait pas de lien entre fonctionnalisme et logement collectif : « les villes nouvelles anglaises et hollandaises contemporaines de nos grands ensembles ont adopté des plan-masse fonctionnalistes rigoureusement hiérarchisés en unités de voisinage, sous-quartiers, quartiers et centre. Mais leurs responsables ont su privilégier un habitat en maisons individuelles bien mieux adapté aux modes de vie des populations concernées. »

Troisième grief, la charte d’Athènes serait une apologie de la table rase. Concevant la révolution industrielle comme une rupture sans précédent, elle prendrait acte de l’inadéquation définitive de la ville historique aux exigences de la modernité, nierait l’historicité du phénomène urbain, la nécessité pour toute ville de s’adapter en permanence aux changements comme s’il s’agissait de signifier la fin de l’histoire en posant les bases d’une pensée et d’un mode d’aménagement définitifs de la ville.

Quatrième grief (en partie lié au troisième), la charte d’Athènes nierait toute spécificité culturelle en militant pour une modèle urbain unique. Sans être internationale (chaque pays ayant développé peu ou prou des variantes de la matrice), elle reposerait sur une définition intemporelle de l’homme. Derrière cette prétention universelle se cacherait l’ambition d’exporter une conception ignorant délibérément l’influence du niveau de développement économique, des habitudes culturelles et des contraintes climatiques.

Cinquième grief, la charte d’Athènes exclurait la notion d’espace public et conduirait à un délitement du lien social. La rationalisation des espaces de circulation, reductio ad absurdum, pourrait ainsi conduire à une segmentation infinie. Après tout pourquoi ne pas imaginer distinguer les piétons lents des piétons rapides ou les valides des invalides ? De façon plus radicale encore, le zoning équivaudrait à la fin de la ville. Chaque espace étant ramené à sa simple dimension fonctionnelle, les notions d’identité et d’attachement à un territoire perdraient toute signification.

Sixième grief, la charte d’Athènes reflèterait une vision autoritaire sinon totalitaire de la ville. Non contente de passer sous silence les espaces publics, elle confierait à l’urbanisme et à l’architecte le soin de formuler des exigences pour régler les problèmes sociaux dans le cadre d’une vision exclusivement technique et gestionnaire. Le tout serait conçu sur la base d’une vision normative de l’urbanisme justifiée par le caractère soi-disant universel des besoins humains. Une façon de rappeler que la philosophie des Lumières qui érige la raison en guide suprême peut conduire au pire, y compris à la négation des principes les plus généreux.

Septième grief, et non des moindre, la charte d’Athènes serait responsable des grands ensembles, soit 1,2 million de logements dans 300 cités, construits entre 1953 et 1973, éloignés des villes et mal raccordés au tissu urbain existant, à l’architecture uniforme et aux dimensions souvent démesurées. Cette forme d’urbanisme serait un des échecs urbains les plus flagrants de l’après-guerre que notre société continuerait de payer au prix fort. La charge est à ce point rude que certains se demandent si elle n’est pas une façon bien pratique pour les acteurs de la ville de s’exonérer de leur propre responsabilité. D’autres observent que « ce qui est en cause, c’est d’abord la pauvreté » (Christian de Portzamparc), le « renforcement des inégalités sociales » (Daniel Pinson) ou que ce n’est pas « le décor (qui a) créé la misère, mais la misère (qui) a trouvé son décor » (Roland Castro). Rien n’y fait : la Charte et Le Corbusier continuent d’être tenus pour responsable d’une faillite collective. 

Sans parler des approximations et des erreurs relatives aux conditions de la rédaction de la charte, ces critiques ont bien sûr leur part de vérité mais dans quelle mesure ? Impossible à dire précisément dès lors que certaines de ces critiques sont basées sur des extrapolations. La Charte d’Athènes se confondant avec les origines de l’urbanisme moderne, les travers et les errements de ce courant de pensée lui sont systématiquement imputés. Et qu’importe si le texte n’a jamais promu explicitement une architecture de tours – et encore moins de barres – ni appelé de ses vœux l’aménagement de nouveaux quartiers à l’écart des villes anciennes.

Aujourd’hui, ces erreurs – pour peu qu’on admette qu’elles résultent d’une lecture superficielle de la Charte – sont devenues secondaires. Tout au plus suscitent-elles un haussement d’épaule. « Et alors, est-ce si grave ? » La charte n’est plus un texte, ni même le témoignage d’une époque révolue. Elle est devenue le symbole d’un urbanisme honni. Outre le rapport passionnel et par conséquent suspect qu’un tel jugement suppose à l’égard d’un conflit irrésolu, ce rejet en bloc a un immense inconvénient, à moins qu’il ne s’agisse d’un immense avantage pour certains : il exonère l’urbanisme actuel d’exposer ses propres thèses, d’identifier les problèmes auxquels il se propose de répondre et les solutions qui lui semblent devoir être mises en œuvre. Que ce flou actuel comporte certains avantages ne fait évidemment aucun doute. Il dispense d’un effort de généralisation présenté par avance comme trop simpliste et ménage des marges de liberté dans un contexte déjà ressenti comme fortement contraint.

Revenir au texte de la Charte pour tenter de mieux en comprendre les partis pris, c’est finalement se donner les moyens de penser l’urbanisme d’aujourd’hui plutôt que d’invoquer paresseusement la complexité des problèmes et l’impérieuse nécessité du pragmatisme. C’est admettre que la prise en compte du développement durable et la compréhension des ressorts sociaux des problématiques urbaines ne suffiront pas à relever les défis qui se posent aujourd’hui. C’est refuser que le consensus apparent ne fasse définitivement croire qu’il n’y aurait plus qu’un modèle de ville souhaitable. C’est peut-être cela remettre la Charte d’Athènes sur la table : accomplir notre devoir d’inventaire et prendre le risque – mais en est-ce un ? – que nous n’ayons pas tous la même vision de l’avenir.

Les questions fondamentales posée par la Charte

L’intérêt général contre la logique de marché ?

En plaçant l’habitat au coeur de sa réflexion, la Charte ambitionne de répondre à un immense besoin de logement. L’urbanisation du XIXe siècle n’est pas seulement la plus importante de l’histoire. Elle est aussi la plus brutale. Aucune ville n’est préparée à accueillir un afflux massif de populations rurales. Des familles s’entassent dans les centres-villes, les banlieues commencent à s’étendre, les prix flambent. Le blocage des loyers décidé en 1914 et prorogé jusqu’en 1948 atteint l’inverse de l’effet recherché : non seulement le nombre de logements vétustes augmente faute d’entretien mais la construction de logements ralentit fortement. Cette situation à laquelle patronat et pouvoirs publics s’efforcent de remédier sans succès explique le discours très offensif de la charte à l’égard de la propriété privée et de la spéculation foncière accusées de nuire à « l’intérêt collectif » et « d’imposer des logis pourris aux populations pauvres ».

Après-guerre, le contrôle des loyers est maintenu sur le logement ancien mais libéré sur les constructions neuves et rénovées. Dans un contexte de croissance économique, la nouvelle législation favorise la construction privée et le lancement de grands ensembles qui vont former l’essentiel du parc social HLM entre jusqu’au début des années 70.

Connaissons-nous aujourd’hui une crise du logement comparable à celle de l’entre-deux guerres ? Dans une certaine mesure, oui. Inférieure à 10 % dans les années 1960, la part de revenus consacrée par les ménages à leur logement avoisine désormais les 20% (30 % pour les locataires). Plusieurs facteurs expliquent la forte tension sur le marché immobilier : la diminution continue de la taille des ménages liée à la hausse du nombre de célibataires et de divorces, l’allongement de l’espérance de vie, l’augmentation de la mobilité, la croissance démographique… Trop rares, les terrains constructibles ne sont a fortiori pas situés où la demande est la plus élevée mais dans des communes rurales, loin des centres-villes et des bassins d’emplois, ce qui ne contribue pas à réduire la crise. A cela s’ajoute le développement des plateformes de location entre particuliers (dont Airbnb) qui entrainerait une pénurie de logements dans les métropoles françaises.

Face au problème persistant du logement que proposent les architectes et urbanistes ? La dénonciation régulière de l’étalement urbain et l’appel à construire la ville sur la ville n’est pas sans rappeler l’aversion de la Charte pour la banlieue. Sauf que la critique actuelle ne débouche sur aucune solution forte comme le faisait la charte en préconisant la construction de tours d’habitation en ville. Et si la volonté de densifier la ville est bien présente chez les décideurs publics comme chez bon nombre de spécialistes, elle se heurte à l’aspiration des habitants à une ville moins construite, plus verte, plus aérée. Comment surmonter cette contradiction et pour quel type de densité faut-il opter, c’est la question. Ou en tout cas une partie de la question.

Aujourd’hui, toute politique du logement soulève un questionnement relatif au risque d’uniformisation sociale. Elle consiste à répondre à favoriser la création de logements sociaux ailleurs que dans les villes qui en comptent déjà beaucoup, éviter l’exode des classes moyennes ou encore lutter contre la paupérisation des centres des villes moyennes. Le traitement de ces problèmes ne passe pas seulement par la ville. Mais il semble évident que les architectes et les urbanistes ne peuvent pas s’en désintéresser. Tout le problème c’est que la mixité ne se décrète pas. Ce qui n’empêche pas les images de synthèse de vanter les mérites de telle ou telle opération et n’hésitent pas à faire miroiter commerces et terrasses de café comme s’il suffisait de planifier leur ouverture pour que celle-ci se fasse comme par miracle.

Les articles de la Charte

93. L’échelle des travaux à entreprendre d’urgence pour l’aménagement des villes, d’autre part l’état, infiniment morcelé de la propriété foncière sont deux réalités antagonistes.

94. La périlleuse contradiction constatée ici pose l’une des questions les plus périlleuses de l’époque : l’urgence de régler, par un moyen légal, la disposition de tout sol utile pour équilibrer les besoins vitaux de l’individu en pleine harmonie avec les besoins collectifs.

95. L’intérêt privé sera subordonné à l’intérêt collectif.

La Charte d’Athènes, Le Corbusier – Collections Points

A lire : 10 principes d’intensification métropolitaine

L’obsession de la nature

C’est un fait rarement souligné mais la charte fait de l’introduction de la nature en ville une de ses grandes priorités. Dans les années 30, cette expression écologique avant l’heure répond à la critique quasi-unanime de la grande ville industrielle qui a cours depuis le début du XIXe siècle.

Certes, le discours de la charte a vieilli sur la forme. Le style est grandiloquent, moralisant, dramatique. Mais sur le fond, il n’est pas si éloigné des préoccupations actuelles : « L’individu qui perd contact avec la nature en est diminué et paie cher, par la maladie et la déchéance, une rupture qui affaiblit son corps et ruine sa sensibilité corrompue par les joies de la ville. Dans cet ordre d’idées, la mesure a été dépassée au cours de ces cents dernières années, et ce n’est pas la moindre cause du malaise dont le monde se trouve présentement accablé. »

Contrairement à ce que laisse entendre ce passage, la charte ne part pas de zéro et la place accordée à la nature en ville n’a rien d’un sujet nouveau dans les années 30. A la fin du XIXe siècle, l’urbanisation accélérée s’est partout accompagnée d’une réflexion parallèle sur les espaces verts. Haussmann et Alphand ont contribué à établir une typologie hiérarchisée depuis les parcs périurbains jusqu’aux arbres d’alignement en passant par les promenades, les parcs et les squares, ces espaces devant être répartis de façon homogène sur toute la surface de la ville. Leur réflexion est poursuivie par E. Hénard qui propose que tout habitat se trouve au maximum à 500 mètres d’un jardin et à 1 kilomètre d’un grand parc.

La nature en ville telle que l’imagine et la préconise la charte s’inscrit dans le prolongement de cette réflexion. Elle la pousse à l’extrême en imaginant une ville envahie par la nature. Dans les faits, ce projet s’est révélé plus problématique que prévu dès lors que sa gestion relevait du domaine privé et que la paupérisation de la copropriété entrainait mécaniquement une dégradation de son entretien – un problème que l’on retrouve aussi bien dans les grands ensembles que dans les lotissements – mais elle a indéniablement contribué à faire de l’extension accordée aux espaces verts la contrepartie logique de l’urbanisation.

Aujourd’hui, l’injonction à la densification des espaces urbains, si elle vise à préserver les espaces naturels et agricoles, a aussi pour effet de limiter la création voire le maintien d’espaces verts à l’intérieur de la ville. 

Comment continuer d’avancer dans ce domaine lorsque la ville est déjà formée, la demande de logements élevée et la création d’espaces verts de plus en plus coûteuse en raison du prix du foncier ? La « végétalisation » et la création de « forêts urbaines » relèvent-elles d’un marketing urbain destiné à donner plus d’ampleur que n’en ont réellement des opérations marginales ou témoignent-elles d’une réflexion plus profonde qui cherche encore sa voie ? La multi-fonctionnalité peut-elle constituer une nouvelle façon d’envisager l’utilisation publique de l’espace vert ? La mise en continuité des espaces végétalisés est en tout cas une grande tendance du moment, de même que la redéfinition de l’espace vert en fonction de son apport écosystémique. Le passage d’un urbanisme fonctionnel à un urbanisme durable puis à un urbanisme écologique n’y est sans doute pas étranger.

Les articles de la Charte

35. Tout quartier d’habitation doit comporter désormais la surface verte nécessaire à l’aménagement rationnel des jeux et sports des enfants, des adolescents, des adultes.

36. Les îlots insalubres doivent être démolis et remplacés par des surfaces vertes : les quartiers limitrophes s’en trouveront assainis.

37. Les nouvelles surfaces vertes doivent servir à des buts nettement définis : contenir les jardins d’enfants, les écoles, les centres de jeunesse ou tous bâtiments d’usage communautaire, rattachés intimement à l’habitation.

La Charte d’Athènes, Le Corbusier – Collections Points

Le choix de penser la ville

Au XIXe siècle, l’urbanisme n’a plus pour préoccupation d’offrir un décor digne du prince, organisé selon des principes de symétrie et de perspective. A l’ère industrielle, toutes les réflexions sur la ville visent à à proposer une alternative à l’urbanisation galopante, désordonnée et incontrôlée provoquée par l’exode rural. Deux solutions sont envisagées.

La première consiste à mettre la ville à la campagne, à accompagner et organiser le développement de la banlieue. D’inspiration anglo-saxonne (on n’y compte aucun Français), cet urbanisme dit « culturaliste » mais que l’on aurait tout aussi bien pu qualifier de « nostalgique » est animé par un idéal communautaire. Son fondateur, Ebenezer Howard, inspire la construction des deux premières cités-jardins de Letchworth et de Welwyn Garden City au début du siècle. Ce type de ville se caractérise par des dimensions réduites pour que tous les déplacements puissent se faire à pied, l’irrégularité des parcelles et la diversité esthétique de l’habitat, des quartiers et un centre-ville accueillant les équipements publics (parcs, galeries de commerces, lieux culturels).

Seconde alternative à la ville anarchique, l’urbanisme progressiste propose une ville adaptée au nouveau mode de transport qu’est le tramway et aux besoins matériels de l’individu.

Les historiens font remonter cet autre grand courant à Mario y Sota qui imagine le concept de la « ville linéaire », soit des logements longeant un axe de desserte. Mais c’est avec Tony Garnier que l’urbanisme progressiste aboutit au modèle de la cité ouvrière. Comme Howard avec sa cité jardin, le Français imagine une ville de 35000 habitants, alterne des bâtiments différents et accorde une grande importance à la nature. Comme la ville linéaire de Sota, elle s’organise autour d’une ligne de tramway. Il adopte la disposition en damier chère aux utopistes et le zonage préconisé par les premiers socialistes (zone industrielle et centre commercial à la gare) tandis que le centre-ville accueille centre communal, écoles et stade. Recruté par le maire de Lyon, il n’eut pas la possibilité de construire même partiellement sa cité.

Il faut attendre 1928 pour que ce modèle progressiste se formalise avec la création des Congrès internationaux d’architecture moderne (CIAM), 1933 pour qu’il se dote d’un document doctrinal, la charte d’Athènes, et le lendemain de la guerre pour qu’il donne naissance à des premières villes.

Tout dépend ce que l’on entend par « penser la ville ». Pour répondre au double enjeu du bâti et de la circulation, les grandes villes comme Paris avec Haussmann ou Chicago avec Bernham ont commencé dès la fin du XIXe siècle à planifier leur développement urbain tandis que des théoriciens posaient les bases de ce que pourrait et devait être une bonne organisation urbaine. Dans un premier temps, la réflexion n’est pas tant alimentée par la recherche du bonheur que par la lutte contre les épidémies. Les théories hygiénistes inspirent les travaux d’assainissement et légitiment les interventions urbaines de grande ampleur. Dans le prolongement de Haussmann, le XXe siècle y ajoute la question centrale des déplacements et la recherche d’efficacité.

En réaction au courant culturaliste qui veut croire en la possibilité de concevoir de maintenir un urbanisme protecteur, replié des limites bien identifiées, un « courant progressiste » dessine une ville adaptée aux nouveaux modes de transport, reléguant les considérations esthétiques au second plan. Son acte de naissance date de 1867 avec la parution de « La théorie générale de l’urbanisation » de Cerda qui donne son nom à la nouvelle discipline. En France, il faut attendre 1917 pour qu’un architecte, Tony Garnier écrive un traité comparable sur la ville.

La charte d’Athènes est une première tentative collective de penser la ville. D’autres suivront en réaction.

La possibilité de créer la ville

La charte ne se contente pas de penser la ville. Elle ambitionne de la créer. Alors que le développement urbain fut pendant des siècles le fruit d’un processus largement empirique, l’addition dans l’espace et la succession dans le temps d’une multitude de décisions économiques isolées beaucoup plus que de politiques publiques planifiées, ce rêve d’une cité homogène soulève une question : est il possible de créer de toutes pièces des quartiers nouveaux et des villes nouvelles et de le faire avec succès ? Avec le recul, l’exercice relève d’un véritable défi. Au XIIIe siècle, la vague des bastides manifeste un indéniable moment de volontarisme urbain. Mais celui-ci est circonscrit au Sud ouest et ne dépasse pas toujours le stade d’un simple village fortifié.

Conçues à l’initiative d’un prince, la plupart des villes nouvelles des XVIe et XVIIe siècles sont des échecs. A Nancy, la ville-neuve ne réussit pas à détrôner la vieille ville malgré le relogement autoritaire d’une partie des habitants. Et ni les privilèges commerciaux, ni le droit d’asile, ni les investissements colossaux pour l’époque ne permettent aux villes nouvelles de Vitry-le-François, d’Henrichemont, de Charleville ou de Richelieu de dépasser les quelques milliers d’habitants. Versailles ne doit qu’à un événement exceptionnel, l’installation à demeure de la cour, d’être l’exception qui confirme la règle. Comme Versailles, Brasilia ou Shandigar ne doivent d’être devenues de véritables villes qu’à leur statut de capital. Les villes nouvelles n’ont pour leur part pas atteint leur objectif démographique. Avec 5000 habitants, Val-de-Reuil atteint à peine 10% de la population initialement prévue tandis qu’aucune des cinq villes nouvelles d’Ile-de-France n’a atteint les 500 000 habitants qu’elles étaient censées accueillir dans les années 90. Parmi les possibles explications : un contexte démographique peu porteur, comme au XVIIe siècle, contrairement aux années 50 ou aux XIIe et XIIIe siècles.

A contrario, Louvain-la-Neuve dont la construction débute dans les années 1970 en prenant le contrepied des critiques les plus fréquemment adressées aux nouveaux ensembles urbains, semble bien constituer un succès.

Alors que faut il en conclure ? Est ce la méthode qu’il faut incriminer ou s’agit-il de renoncer purement et simplement à créer des villes ou des quartiers ? Et d’ailleurs à quoi se juge le succès d’un nouveau quartier et au terme de combien d’années est il possible d’en juger ?

Planifier, encadrer, normer jusqu’où ?

La Charte traine une réputation totalitaire qui ne se vérifie pas nécessairement dans le texte. La densité en fournit un exemple intéressant. Plutôt que de fixer un ratio valable en tous lieux et en tous temps, le texte précise que « la densité de la population ou le pourcentage de surface libre et de surfaces bâties pourront être variés selon les fonctions, les lieux ou les climats. » Même pragmatisme en ce qui concerne les hauteurs de construction. Après avoir fait le constat des possibilités offertes par les nouveaux matériaux et tout en insistant sur l’intérêt des « constructions d’une certaine hauteur », la Charte se contente de préciser qu’il faudra « déterminer par un examen sérieux des problèmes urbains, la hauteur qui convient le mieux à chaque cas particulier. »

Les articles de la Charte

26. Un nombre minimal d’heures d’ensoleillement doit être fixé pour chaque logis

40. Il doit être fait état des éléments existants : rivières, forêts, collines, montagnes, vallées, lac, mer, etc.

54. Les distances entre les croisements des rues sont trop faibles (…) Des espaces de 200 à 400 mètres devraient les séparer.

59. Des analyses utiles doivent être faites, sur des statistiques rigoureuses, de l’ensemble de la circulation dans la ville et sa région, travail qui révélera les lits de circulation et la qualité de leurs débits.

78. Les plans détermineront la structure de chacun des secteurs attribués aux quatre fonctions clefs et ils fixeront leur emplacement respectif dans l’ensemble.

85. Il est de la plus urgente nécessité que chaque ville établisse son programme, édictant des lois permettant sa réalisation.

86. Le programme doit être dressé sur des analyses rigoureuses faites par des spécialistes. Il doit prévoir les étapes dans le temps et dans l’espace. Il doit rassembler en un accord fécond les ressources naturelles du site, la topographie de l’ensemble, les données économiques, les nécessités sociologiques; les valeurs spirituelles.

La Charte d’Athènes, Le Corbusier – Collections Points

L’urbanisme doit-il être confié à des architectes ?

Densifier mais encore ?

Opposé résolument à l’étalement urbain, la Charte est encore plus hostile à l’hyper densité des vieux centres urbains en raison de ses conséquences sanitaires. Sont particulièrement visés « l’étroitesse des rues » et « l’étranglement des cours (qui) créent une atmosphère aussi malsaine pour le corps que déprimante pour l’esprit ». La charte veut donc prioritairement remplacer une densification où les espaces publics se trouvent réduits à la portion congrue par une libération de l’emprise des constructions au sol combinée à une densification en hauteur.

Aujourd’hui, la densification fait peur. Même si la France ne construit pas dense (100 habitants/km2), on associe immédiatement le mot à la « création de grands ensembles ». Or avec un COS  de 0,7, les cités des années 60 sont à peine plus denses que les quartiers pavillonnaires ; en revanche, des maisons mitoyennes, par exemple, occupent beaucoup mieux l’espace. Et le maximum est atteint par la ville haussmannienne qui n’est pas particulièrement perçue comme invivable.

L’article de la Charte

25. Des densités raisonnables doivent être imposées selon les formes d’habitation proposées par la nature même du terrain.

La Charte d’Athènes, Le Corbusier – Collections Points

La question des fonctions urbaines

La Charte repose sur l’idée que la ville remplit des fonctions, qu’elle ne doit pas être principalement conçue en fonction de critères esthétiques mais obéir à des considérations guidées par l’utilité et l’efficacité. Le terme de « fonction urbaine » renvoie à l’ingénierie et à la machine. Mais aussi à l’idée d’une vision universelle des besoins humains. La charte en dénombre quatre : habiter, travailler, se divertir, circuler. Dans la mesure ces fonctions peuvent être remplies ailleurs qu’en ville force est d’admettre qu’aux yeux des concepteur de la charte c’est l’addition de ces fonctions qui fait la ville.

Concernant la fonction loisirs, la charte répond au développement des « heures libres ». Elle en fait même le deuxième besoin essentiel des citadins juste après le logis, mais avant le travail. A l’instar des autres fonctions, les loisirs sont décomposés en catégories : quotidiennes, hebdomadaires, annuelles. En toute logique, les heures de liberté quotidienne sont passées à proximité du logis, les heures de liberté hebdomadaire autorisent la sortie de la ville et les déplacements régionaux tandis que les heures de liberté
annuelle permettent les véritables voyages, hors de la cité et de la région. Le problème ainsi exposé implique la création de réserves vertes : 1. autour des logis ; 2. dans la région ; 3. dans le pays.

Pour autant le choix même de ces quatre fonctions n’est pas sans soulever certaines questions. D’autres fonctions ne doivent-elles pas être envisagées ? Ne faudrait-il pas aussi parler de la fonction politique ou de la fonction identitaire ? Dans la lettre qu’il adresse à Sert pour justifier son refus de préfacer « Can cities survive », Mumford écrit « Les quatre fonctions de la ville ne me semblent pas couvrir adéquatement le terrain de l’urbanisme : le logement, le travail, les loisirs et les transports sont tous importants. Mais qu’en est-il de la fonction politique, éducative et culturelle de la ville ? Le loisir que nous donne la machine ne libère pas seulement l’homme moderne des sports et des excursions de week-end : il lui permet également de participer plus pleinement aux activités politiques et culturelles, à condition que celles-ci soient suffisamment planifiées et liées au reste de son existence. Les organes de l’association politique et culturelle sont, de mon point de vue, les marques distinctives de la ville : sans eux, il n’y a que la masse urbaine… Je considère leur omission comme le principal défaut de l’urbanisme de routine; et leur absence du programme du C.I.A.M. je trouve presque inexplicable. À moins que l’on ait accordé une certaine attention à ce domaine, du moins pour une enquête future, je trouverais très difficile de rédiger l’introduction que vous avez suggérée. » Mais ce différent n’est-il pas – comme souvent – le fruit d’un quiproquo ? Quand Mumford parle des fonctions de la ville, la Charte recense les besoins élémentaires de l’homme. A partir de là, on peut estimer comme le fait une tribune de la FPI que « les attentes fondamentales des habitants, au fond changent assez peu quant à elles : un habitat confortable, sain, sobre, intime, dans une ville équipée, connectée, sûre et mixte, au service d’une société apaisée, ouverte et responsable. »

Autre question laissée en suspens : dès lors qu’une ville ne remplit que qu’une partie des fonctions, peut-on encore parler de ville ? S’il est difficile d’imaginer une ville ne remplissant qu’une fonction de loisir ou une fonction de circulation, une ville ne remplissant qu’une fonction d’habitation est-elle une ville, une « ville dortoir », une « banlieue » ?

Le zonage comme impératif

Le zonage vise à mettre « de l’ordre dans le territoire urbain » en attribuant à « à chaque fonction et à chaque individu sa juste place. » Cette opération de découpage de l’espace semble à ce point important que les quartiers non zonés sont comparés à de la « viande pourrie ».

La charte ne se contente donc pas de définir des fonctions, elle défend l’idée de leur inscription dans l’espace en quartiers spécialisés. Rien de nouveau en soi si l’on considère que le regroupement des tanneries et des abattoirs hors les murs procédait déjà au moyen-âge d’une logique visant à préserver les lieux de vie des nuisances générées par certains activités artisanales ou pré-industrielles. Alors que l’aménagement haussmannien privilégie le mélange des fonctions, le zonage est systématisé par les villes américaines à partir d’une réglementation adoptée par New York en 1916, officiellement en réaction à la construction d’un gratte-ciel jetant une ombre importante sur les résidences voisines, dans les faits, pour préserver la Cinquième Avenue de la multiplication des usines verticales (les ‘lofts »). L’idée directrice du plan de zonage consistait ainsi à mettre à l’écart les activités susceptibles d’impacter négativement les valeurs immobilières. Guidé par la volonté de limiter les nuisances liées aux activités, ce mode d’aménagement urbain s’est étendu rapidement à l’ensemble des villes américaines.

En Europe, Tony Garnier suivit cette voie au même moment dans le projet – jamais réalisé – d' »Une Cité industrielle ». En contrebas de la ville juchée sur un promontoire rocheux, la zone industrielle est nettement détachée de l’ensemble. La zone résidentielle est orientée au sud, au calme. Elle bénéficie d’air et de soleil. Elle est épargnée par le bruit et les fumées d’usines, à l’écart également de la gare autour de laquelle sont concentrés « hôtels, grands magasins, etc… de façon à ce que le reste de la ville soit débarrassé des constructions hautes. » Mais Garnier va plus loin que New York en identifiant également une zone administrative, une zone universitaire et une zone sanitaire (concentrant les établissements médicaux). On retrouve la même volonté de spécialiser l’espace pour les déplacements avec la création de circulations urbaines (piétons, tramway, véhicules), interurbaines (chemin de fer) et suburbaines (tramway et chemin de fer).

Cette spécialisation par usage de l’espace urbain a fini par gagner toutes les villes du monde. Elle a donné naissance au « civic town » et aux campus universitaires, aux zones pavillonnaires et aux « cités dortoir » mais aussi favorisé l’aménagement de quartiers d’affaires dans les métropoles, de zones d’activité dans les autres et de zones commerciales en périphérie de toutes les villes… Les grands ensembles fonctionnent pour la plupart comme des cités dortoirs. Appliquant le zonage à la lettre, ils sont distincts des lieux de travail et des équipements. Ce qui était conçu à l’origine un moyen de protéger les habitations des nuisances liées aux activités humaines à dominante artisanales et industrielles, est devenu un mode d’aménagement dominant.

Alors que les espaces verts sont conçus par la Charte comme le lieu privilégié de la pratique sportive qui semble résumer à elle seule les loisirs, l’évolution des loisirs a considérablement bouleversé la donne.

Pour autant, ce principe se justifie-t-il encore dans une économie tertiaire ?

Le New Urbanism plaide en faveur de la densité et de la mixité des fonctions comme un facteur de mixité sociale. Or l’efficacité de la mixité fonctionnelle pour favoriser la mixité sociale n’est pas plus démontrée que ne l’est la réduction des déplacements habitat/emploi ou habitat/commerce dans le cas d’une plus forte présence des activités économiques.

Par ailleurs, comme le concept de fonction urbaine, le parti pris du zonage interroge la définition de la ville :

– Si la ville fonctionnelle est constituée de quatre zones, peut-on encore parler de ville si on en trouve que deux ou trois ? 

– Ne faut-il pas alors envisager un territoire plus large que l’échelon communal pour intégrer, par exemple, la fonction travail ? C’est d’ailleurs ce que laisse entendre la charte.

http://www.urbanisme-puca.gouv.fr/mixite-fonctionnelle-versus-zoning-de-nouveaux-a430.html

Centre historique et ville moderne

Contrairement à ce qui a été si souvent affirmé, la charte et Le Corbusier n’éliminent pas les centres historiques.

La circulation en tant que principe unificateur de la ville

Si la charte d’Athènes fait de la production la raison d’être de la ville et de l’habitat l’objet de toute son attention, elle conçoit la circulation comme la condition première d’un bon fonctionnement urbain. Depuis il semble que cela n’ait guère changé. Rocades, voies rapides de contournement, secteurs piétons, transports en sites propres… la circulation sous toues ses formes s’est imposée comme la préoccupation première des villes jusqu’à les pousser à réhabiliter le tramway qu’elles avaient démonté quelques décennies plus tôt. Mais les objectifs, eux, ont radicalement changé. La charte d’Athènes accorde toute sa place à la voiture et à la vitesse quand les villes d’aujourd’hui limitent son accès et sa vitesse. Les grandes villes y gagnent en qualité de vie mais qu’en est il des villes moins importantes dont le réseau de transports en commun s’avère largement insuffisant ?

Dans le droit fil des grands travaux d’Haussmann, la charte préconise l’élargissement des voies pour faciliter la circulation et aérer la ville. Cette même philosophie témoigne de la montée en puissance des ingénieurs pour qui la ville n’est plus un paysage de constructions mais un ensemble de flux. Même la conception différenciée des voies de circulation en fonction de leur usage remonte au XIXe siècle qui généralise les trottoirs et aménage les passages couverts pour mettre les piétons à l’abri des voitures à cheval et des intempéries, creuse des tranchées pour le train et les voies ferrées afin d’éviter la multiplication des passages à niveau.

Mais c’est à l’automobile que la Charte accorde la priorité absolue. Quelques années plus tôt, la première autoroute a été inaugurée entre Milan et Varèse et la planification du premier réseau d’autoroutes en région parisienne est contemporaine du IVe CIAM. De la même façon qu’elle découpe le territoire en zones, la charte prend acte de l’incompatibilité des vitesses « naturelles » (piétons, cycles, chevaux, etc.) avec les vitesses « mécaniques » en distinguant différents types d’artères adaptés à chaque usage. La « rue », telle qu’elle existait alors, est la cible à abattre et la cause de tous les maux. On l’accuse non seulement d’entraver la circulation, mais aussi de nuire à la santé et de provoquer des nuisances : le thème de l’hygiène, maintenant très secondaire dans les villes occidentales, était au cœur du dis- cours, ce qui paraît actuellement dépassé. Des autoroutes pour relier des grandes villes à grande vitesse, des nationales et des départementales pour desservir des destinations de moindre importance, des rocades pour éviter de traverser inutilement les villes, des rues piétonnes pour les piétons… Une vitesse et un mode de transport par voie, quoi de plus rationnel ? En apparence du moins.

Car dans les faits, la multiplication des voies et la fluidité des flux aboutit aux résultats inverse à ceux imaginés par la Charte. L’expérience montre que créer de nouvelles voies de circulation se traduit le plus souvent par une augmentation globale de la circulation, aboutissant à plus ou moins brève échéance à une nouvelle situation de congestion. Par ailleurs, l’accroissement de la vitesse de déplacement, notamment entre les villes et leur périphérie, se valorise davantage en gain d’espaces parcourus qu’en gain de temps. Les temps de déplacement quotidiens sont en effet pratiquement constants depuis “l’ère” de Le Corbusier ; en revanche, les distances de déplacement ont très fortement augmenté. Autrement dit, élargir le spectre des zones accessibles est un encouragement à l’étalement.

Dès lors qu’elle se veut un espace dense, et par conséquent contraint, la ville est condamnée à rester le lieu d’un ralentissement des flux et des conflits d’usage. Dès ses origines, le tramway a beau se déplacer sur des rails, il doit partager la chaussée avec les autres modes de transport. Et puis la spécialisation à l’extrême des réseaux de circulation, pour peu qu’elle soit possible, n’est pas sans inconvénient. La dissociation des voies réservées aux piétons du reste de la rue peut engendrer un sentiment d’insécurité. Au point que les zones trente sont aujourd’hui préférées à l’interdiction pure et simple de la voiture.

En fait les objectifs actuels de la planification sont à la fois plus complexes et plus flous. Complexes car il faut ménager l’efficacité économique (maximiser les flux) en même temps que la qualité urbaine. Plus flous car aucun objectif précis et explicite n’est énoncé pour les villes : on ne veut pas trop de voitures, mais on ne cherche pas non plus à les éliminer… Les dalles, dont la gestion est difficile et dont certaines caractéristiques sont justement décriées (insécurité, manque de repères), furent le prix à payer pour combiner des attentes peu compatibles.

Les articles de la Charte

48. Les zones industrielles doivent être contigües au chemin de fer, au canal et à la route.

Le logement en tant qu’objet architectural

En plaçant l’architecture vernaculaire au coeur de son programme, la Charte confirme l’importance croissante accordée par les architectes à la question du logement. Otto Wagner, le premier, tente de révolutionner l’enseignement de l’architecture à l’Académie en inscrivant au programme de la première année la conception d’un immeuble de rapport et d’une maison individuelle. La tentative n’aura pas plus de succès que celle de Viollet le duc. Exclus de la commande publique, les architectes modernes n’ont finalement pas d’autres choix que de se rabattre sur la réalisation de maisons et d’immeubles. Aux Etats-Unis, Wright voit l’habitation ordinaire comme le problème architectural majeur à résoudre.

L’habitat collectif comme choix

Mais s’il y a un parti pris qui reste attaché à la Charte, c’est le priorité absolue accordée à l’habitat collectif sur l’habitat individuel.

La Charte d’Athènes fait le choix de mettre le progrès technique au service de la démocratisation de l’habitat. Tout comme Le Corbusier en France, Gropius veut donner aux hommes le maximum de soleil, d’air, d’espace, de verdure tout en tenant compte de l’expansion démographique et du « droit à la ville » aux paysans et aux classes populaires. Pour cela, il mit au point, dans la construction d’un ensemble résidentiel à Berlin en 1929, le principe qu’il appelle « immeuble lamelliforme », construction étroite de huit à dix étages, bâties non pas parallèlement à la rue comme le veut la pratique urbaine jusqu’alors, mais transversalement, orientés en fonction du soleil et isolés par des zones de verdure. C’est l’ancêtre des immeubles collectifs construits parallèlement ou perpendiculairement aux courbes de nivaux à Alger par les architectes modernes dans les années 50.

L’habitat individuel, lui, est défendu par Frédéric Le Play et plus largement par le courant conservateur. Convaincu que « la petite propriété ne se révolte pas », ce polytechnicien et ingénieur des mines, admirateur d’Auguste Comte et de Joseph de Maistre, initie une grande enquête sur les ouvriers européens à partir de 1865. Ouvertement conservateur, il conçoit l’accession du prolétariat à la propriété d’une maison et d’un jardin comme la meilleure façon de combattre ses velléités contestataires. Ces thèses sont largement reprises par le patronat progressiste qui y voit également une façon de fidéliser ses ouvriers. Les modèles de maisonnettes, diffusées à la même époque dans les expositions universelles ou nationales, servent à étalonner les réalisation de la cité ouvrière de Mulhouse, à partir de 1862, ou celle de la chocolaterie Meinier à Noisel, dès 1874. Le concept de la maison ouvrière avec son jardin potager est reprise en Allemagne par Leberecht et promue en Angleterre par Patrick Geddes à travers deux instituts, « Le Play house » et « Le Play society ». Mais c’est sur le plan de l’industrialisation et donc d’une généralisation de l’habitat qui aille au-delà du bon vouloir de quelques entrepreneurs désireux de s’attacher durablement leurs ouvriers que la maison semble la plus prometteuse. La Ford T et les premiers modèles d’automobiles accessibles à un grand nombre donnent à rêver : pourquoi ne pas imaginer une « machine à habiter » qui serait à la portée de à la portée de toutes les bourses ? Lorsqu’il écrit « Vers une architecture » en 1923, Le Corbusier ne doute pas un instant que « la maison ne sera plus cette chose épaisse et qui prétend défier les siècles et qui est l’objet opulent par quoi manifester la richesse : elle sera un outil comme l’auto devient un outil. » La standardisation ne surgit pas de nulle part. Elle est d’abord une affaire de génie militaire. Afin de faciliter l’installation des colons en Australie ou dans les Antilles, les capitaines d’industries britanniques proposaient des habitations préfabriquées dès la fin du XVIIIe siècle. Mais c’est avec l’industrialisation que le rêve d’une maison produite en série enflamme l’imagination des industriels comme des architectes. Dès 1908, Edison projette de construire en dix jours des maisons de dix pièces. En 1914, Gropius défend l’idée de la préfabrication pour « redonner à l’architecture, ainsi qu’aux techniques dépendantes, l’importance universelle qui était la leur au temps où la civilisation était harmonieuse. »  

En France, Gabriel Voisin, fils d’industriel, pionnier de l’aéronautique française, y voit une façon de reconvertir son activité au lendemain de la guerre. Après avoir envisagé de se lancer dans la construction de hangars gonflables, il élabore un projet de maisons préfabriquées et peu chères, destinées, entre autres, aux régions anéanties par la guerre. Un catalogue est édité proposant des maisons, composées d’une armature en bois et en acier, disponibles en 3 jours et en trois tailles. Pas vraiment échaudé par l’échec commercial de son idée, l’industriel permet au jeune Le Corbusier de présenter son système d’habitation breveté sous le nom de Dom-Ino, ossature poteaux / poutres en béton armé, les propriétaires étant libres de l’habiller à leur gré de fenêtres, portes et cloisons. Le projet ne convainc personne. Rebelotte en 1919 avec « Monol » puis en 1921 avec « Citrohan ». Au Salon d’automne de cette année-là, Le Corbusier expose une grande maquette de plâtre d’une maison reposant sur une standardisation systématique des éléments de construction: ossature, fenêtres, escaliers, etc. Le projet fait l’objet d’un rejet unanime. Tout comme sera rejeté par les autorités la maison type entièrement meublée que le Bahaus expose à Weimar en 1923 ou la maison préfabriquée de Gropius à ossature métallique en 1927 et en cuivre en 1931.

C’est en fait aux Etats-Unis que la maison individuelle se généralisera. Les procédés industriels n’y sont pas meilleurs qu’en Europe. Seule différence mais capitale : la classe moyenne fournit une clientèle qui n’existe pas encore sur le vieux continent. Avec son fils, William Levitt lance son entreprise l’année du krach, en 1929. Sa profession de foi : « Tout le monde ou presque peut construire des maisons. Le plus important est de pouvoir en vendre beaucoup, au prix le plus bas possible ». Fort d’une approche qui assume ouvertement son caractère commercial, Levitt parvient à écouler six cent maison au prix unitaire de 14000 dollars en trois ans malgré une conjoncture économique pour le moins difficile.

Après avoir conçu un certain nombre de maisons, certes modernes, mais réservées à une élite, Le Corbusier, comme l’ensemble des architectes se revendiquant de la modernité, a changé de fusil d’épaule pour se ranger du côté du peuple et tirer à vue sur les « maisonnettes de la banlieue de Paris » comme sur les « villas des dunes de Normandie ». Le cap est fixé : L’habitat de masse du XXe siècle sera collectif ou ne sera pas. L’idée d’habitat collectif n’est pas nouvelle. S’il se généralise au XIXe siècle pour accueillir toutes les catégories sociales, l' »immeuble de rapport », divisé en plusieurs logements, financé et loué par un ou plusieurs propriétaires, remonte à l’Antiquité. Ces premiers immeubles sont construits à Rome puis à Ostie pour accueillir des concentrations de populations inédites dans l’histoire. Sources de revenus locatifs, les propriétaires cherchent à rentabiliser leur investissement en montant toujours un peu plus haut au point que, pour des raisons de sécurité, l’empereur Auguste limitera l’élévation à 20 mètres, soit tout de même l’équivalent de sept à huit étages, une règle qui prévaudra aussi à Paris jusqu’à la fin du XIXe siècle.

Si la Charte privilégie, elle aussi, la construction haute, ce n’est pas, a priori, pour des raisons liées au coût du foncier mais par souci d’occuper le minimum de surface au sol. Nulle mention donc des fameuses barres dont la multiplication sera mise sur le compte de la charte. Pas d’apologie de la tour, non plus. Certes l’invention de l’acier et celle du béton armé permettent d’élever des immeubles de plus de sept ou huit étages pour monter jusqu’à « soixante cinq étages et plus ». Mais la charte invite à la prudence. Il faut, précise-t-elle, « déterminer, par un examen sérieux des problèmes urbains, la hauteur qui convient le mieux à chaque cas particulier », sans oublier de ménager des distances suffisantes entre les constructions,  » faute de quoi leur hauteur, loin de constituer une une amélioration suffisante, ne ferait qu’aggraver le malaise existant ».

Chargés de superviser les grands programmes de logements après-guerre, les Claudius-Petit, Sudreau, Gibel, Prothin sont vent debout contre le laisser-faire supposé de la Troisième République qu’ils tiennent pour responsable de la »lèpre pavillonnaire » et de la multiplication des « taudis ». Les constructions élevées sont à leurs yeux la meilleure solution de résoudre d’un coup ces deux problèmes. A une condition. Au lendemain de la guerre, la réglementation réserve ces constructions au cœur de la ville centre suivant un dégradé de hauteurs du centre vers la périphérie. Mais les circonstances vont en décider autrement. D’abord, la pression démographique est très forte. Le programme d’urgence conduit à construire des logements seuls, sans équipements, car il faut lancer la machine. À ce démarrage dans l’improvisation – qui engendre le carrousel des solutions techniques évoqué plus haut – s’ajoutent deux autres facteurs : la faible productivité et le coût du foncier.

A l’inverse des grands ensembles qui sont critiqués dès les premiers temps de leur généralisation (le terme de Sarcellite apparait dès 1963), les tours d’habitation connaissent leur heure de gloire. Ariella Masboungi, architecte-urbaniste en chef de l’État, se souvient ainsi qu’à Beyrouth « l’apparition des tours libérant parfois le sol paraissait une solution à la surdensification nécessaire de la ville qui devait loger de plus en plus de monde » tout en précisant que « c’était également l’occasion d’exercices d’architecture dont certains assez brillants ». Plus encore, elle voit dans la reconstruction du centre de Rotterdam non seulement « une illustration parfaite des principes de La Charte d’Athènes » mais « une grande réussite ». A Paris, la construction des tours du XIIIe et de celles du quartier Beaugrenelle fut plutôt bien accueillie. « Dans les années 1970, le quartier (Beaugrenelle) passait pour chic. Une boutique Hédiard, des cinémas, une architecture moderne qui alignait une vingtaine d' »immeubles de grande hauteur » (IGH) en front de Seine – autour de 100 mètres de haut -, et la sensation grisante d’avoir pris son billet pour l’avenir. » Mais très vite, le programme se grippe. Dès 1972, un projet de tour de logements est remplacé par un projet de tour ORTF, lui même abandonné en 1974. En 1980, la consultation pour une tour de logements ne recueille aucune réponse. La crise est passée par là. Les tours sont énergivores et les charges très élevées. La construction des grands ensembles, répartis sur cinq ou dix années, est une façon d’obliger l’industrie du bâtiment à se concentrer. Les réserves de terrains à bâtir en possession de l’État et des collectivités locales manquent. Les sociétés HLM ont-elles aussi épuisé leur réserves foncières au milieu des années 50. Il faut donc rentabiliser au maximum les terrains et faire l’impasse sur les services. Dès, 1960 au Conseil économique et social souligne « les risques psychologiques et sociaux de l’absence de la plupart des services indispensables à la vie des groupes humains dans les grands ensembles ».

En 1973, le gouvernement interdit les ensembles de logements de plus de 500 unités. En opposant les grands ensembles aux villes nouvelles pour justifier l’arrêt des premiers et la poursuite des secondes, Olivier Guichard insiste sur ce qui lui semble être leur principal travers : la localisation. « Le grand ensemble échappe au centre, la ville nouvelle recrée un centre. Le grand ensemble est sans amarres. La ville nouvelle devient le nœud d’un réseau de liaisons. » Quatre ans plus tard la loi Barre de 1977 fait passer la priorité de l’aide gouvernementale de la construction collective à l’aide aux ménages : c’est le retour du pavillonnaire.

Aujourd’hui où en est-on ? Et surtout que peut-on imaginer en terme de logement de nouveau ? Pour la FPI, il faudra sans doute « construire des logements plus petits, mais avec plus d’espaces partagés (…) Le confort ne passe pas nécessairement par de grands logements, ni la qualité de vie par de grands jardins privatifs difficiles à entretenir, ni l’intimité par des obstacles physiques à l’échange et au partage (…) Ce qui va rendre obsolète (le modèle pavillonnaire), c’est moins le Zéro artificialisation nette (ZAN) que le vieillissement de la population : il sera difficile de vivre dans une maison de 120 m2 avec 1000 m2 de jardin pour un couple de septuagénaires, qui prendra sa voiture pour acheter son pain et faire 50 km pour trouver un rhumatologue.

Quel bâti conserver ?

« Nul peuple n’a autant démoli ou laissé tomber » observait déjà Viollet-le-Duc en 1851. Invité à préfacer un « Paris démoli » publié en 1855, Théophile Gautier justifiait cette inclinaison par l’état de délabrement et de pourrissement des quartiers historiques : « Le Paris moderne serait impossible dans le Paris d’autre fois… La civilisation se taille de larges avenues dans le noir dédale des ruelles, des carrefours, des impasses de la vieille ville; elle abat les maisons comme le pionnier d’Amérique abat les arbres… Les murailles pourries… s’effondrent pour laisser surgir des décombres des habitations dignes de l’homme, dans lesquelles la santé descend avec l’air et la pensée sereine avec la lumière du soleil ». La Charte, à son tour, ne voit d’avenir que sur les décombres du passé. Face aux nouveaux modes de transport, les croisements sont trop peu distants, les rues insuffisamment larges, les réseaux incohérents. Comment faire sinon redessiner, détruire, restructurer sur une base nouvelle ? Et au nom de quel impératif conserver des quartiers insalubres qui « ne méritent que la pioche » ? Seuls les monuments méritent d’être préservés. Et encore quelques-uns uniquement. Ainsi le plan Voisin de Le Corbusier consiste ni plus ni moins à raser toute la rive droite de Paris pour ne conserver que l’Ile de la Cité. 

Il faut attendre 1964 pour que la Charte de Venise se préoccupe de la question.

Mais dans les faits, la conservation du patrimoine relève donc plus d’un abandon, d’un choix par défaut que d’une nostalgie. Si, entre les deux-guerres, les responsables des politiques urbaines continuent de vivre sur des plans directement inspirés des grands travaux parisiens, l’opinion y adhère de moins en moins. Les moyens financiers font défaut. L’effet du blocage des loyers sur le rendement des immeubles populaires finit de gripper les grandes mutations urbaines.

– Que faut-il préserver ? 

– En fonction de quels critères et suivant quelles conditions ?

Si la charte énonce quatre fonctions, elle ne s’attarde réellement que sur deux d’entre elles : habiter et circuler. Elle ne dit pratiquement rien des fonctions travail et loisir. La partie consacrée au travail ne parle d’ailleurs presque que de circulation : “La liaison entre l’habitation et les lieux de travail n’est plus normale…”, “Les heures de pointe des transports accusent un état critique”. L’objectif est donc de réduire au maximum les temps de déplacement. Pour la partie loisirs, ce sont les espaces verts qui monopolisent l’attention de la charte. Dans la mesure où ils sont déjà largement explorés dans la partie habitation, la partie loisirs peine, elle aussi, à se justifier.

En conclusion

L’urbanisme d’aujourd’hui moderne est né en réaction à la ville médiévale. Ce n’est pas un hasard si la charte d’Athènes commence par le chapitre habitations et en ouverture de celui-ci par la dénonciation des taudis et de leurs propriétaires. La priorité donnée aux immeubles d’une certaine hauteur, indépendants les uns des autres, séparés par des étendues vertes, souhaitait rompre avec la rue tortueuse et sombre, la promiscuité d’un habitat insalubre que la charte appelle le « bloc bâti » avec ses cours intérieures étroites, son inadéquation face aux exigences minimales d’hygiènes et d’ensoleillement. De la même façon, l’essor du zoning de même que l’obsession pour la nature de la Charte est proprement incompréhensible si on oublie l’ampleur de la pollution et des nuisances sonores d’une industrie en plein essor. L’idéal d’ordre et de géométrie n’est pas une simple réaction face à la ville médiévale mais aussi aux banlieues, ces « descendantes dégénérées des faubourgs », ces « antichambres sordides des villes », étirant à l’infini des « maisonnettes mal construites », des « baraques en planches » et des hangars, source de « dépenses ruineuses » en réseaux et en services. Pour les modernes, la ville ne se renouvelle plus, elle est en proie à une croissance « sans contrôle et sans frein ». 

La radicalité de l’urbanisme moderne ne se comprend qu’au regard de ce chaos urbain difficilement imaginable aujourd’hui et d’une aspiration collective à plus de confort, de sécurité et de commodité. Comment construire cette ville moderne sinon en rasant des quartiers entiers et en édictant un plan d’occupation des sols ? Comment prétendre résoudre d’aussi graves problèmes que le surpeuplement, la maladie ou l’insécurité liée à des flux de plus en plus importants de circulation sans fixer des règles claires de densité, d’ensoleillement, de vitesse ? 

Il aura fallu le succès de la ville moderne, y compris et même si elle se concrétise en dehors et non en lieu et place de la ville historique, pour que par un de ces habituels retour de balancier, le futur accompli appelle un autre regard sur le passé, pour que ce qui paraissait sans intérêt revête soudain une valeur artistique ou pittoresque. C’est finalement le succès même de la modernité qui pose les germes de sa remise en cause par un retour de la nostalgie.

Le plus paradoxal c’est que les problèmes inhérents à la ville médiévale qui justifiait l’urbanisme moderne ont disparu sans que les principes qui les ont fait disparaître disparaissent avec eux. La rue actuelle n’a plus rien à voir avec le cloaque qu’elle était hier. Et pourtant, les immeubles indépendants restent courants. Les entreprises de service ont succédé aux usines et le nucléaire au charbon. Et pourtant, le zoning reste plus que jamais de mise. Plus personne n’envisage de passer toute une carrière dans une même entreprise pas plus que l’urbanisme n’est désormais conçu comme une façon de sédentariser des populations jugées trop mobiles. Et pourtant, la proximité travail-domicile est devenue une obsession. La qualité de l’environnement urbain n’a cessé de s’améliorer. Et pourtant le thème de la nature en ville continue d’alimenter une rengaine sans fin comme si rien n’avait changé depuis Le Corbusier.

À la différence de La Charte d’Athènes de 1933, la nouvelle charte publiée en 1998 subordonne la dimension technique au projet politique et social : « La ville du XXIe siècle ne sera pas tellement issue du rôle directif des plans d’aménagement général, mais beaucoup plus du résultat cumulé de processus de négociation ouverts à tous les citoyens et centrés sur leur bien-être et leurs besoins. » Ses recommandations insistent tout particulièrement sur : le caractère éminemment social et culturel des villes, et la nécessité de la prise en compte de la parole citoyenne ; l’enjeu du développement durable pour la ville ; l’encouragement de la diversité et de la variété; la
préservation de la sécurité et de la santé. Autant la Charte d’Athènes avait une tonalité combattante, autant ce nouveau document se veut consensuel. Qu’apporte-t-il en termes de réflexion ? C’est un peu le problème. Si les objectifs ne font pas débat, les moyens de les atteindre soulèvent quant à eux de réelles difficultés et ce sont ces points-là qui mériteraient des réponses claires, des partis pris forts. Mais l’époque est-elle encore à cela ?

Ce dont ne parle pas la charte

L’enjeu de la mixité sociale

La Charte n’aborde pas le sujet de la mixité sociale. Comme si, pour les architectes modernes, les nouveaux logements étaient destinés à accueillir indistinctement ouvriers et cadres supérieurs. La question de la capacité – ou de l’incapacité – de la ville à accueillir et brasser toutes les strates de la société est pourtant posée dès le XIXe siècle. En 1840, un conseiller municipal, s’inquiète des conséquences de la ségrégation sociale sur la cohésion urbaine : « le jour où nous aurons administrer de telle sorte que ces classes seront séparées, que nous aurons des quartiers aristocratiques et des quartiers prolétaires, des quartiers financiers et des quartiers indigents, et par suite des compagnies de garde nationale en gants jaunes et bottes vernies et d’autres aux mains calleuses, nous auront détruit la base essentielle de l’ordre public. » Même si la charte n’en fait pas mention, la tendance à la ségrégation sociale commençait à se poser.

Les hauteurs et l’apparence des immeubles

Déjà sous l’ancien régime, une législation en vigueur limitait les hauteurs de construction à 20 mètres et proscrivait rigoureusement les sailles et protubérances en façade. Les balcons eux-mêmes n’étaient autorisés qu’à partir de 5,75 mètres. L’assouplissement de ces prescriptions en 1882 et 1902 traduisit la crainte d’une monotonie urbaine.

Le centre-ville

La notion de « Cœur de ville »apparaît pour la première fois lors du VIIIème congrès des CIAM. Elle est l’objet d’un ouvrage publié en 1952 The Heart of the City dans lequel Siegfried Giedion expose la nature historique du cœur de ville : Historical Background to the Core. Nous trouvons ici l’usage des deux mots en anglais : heart (cœur au sens humain) et core (cœur au sens de centre, noyau). 

En 1956, Charles Abrams décrit la paupérisation des centres-villes américains lors de la conférence de Design urbain organisée par Sert : « Les centres des villes que les blancs ont désertés, se remplissent de travailleurs noirs, qui s’entassent par vagues successives d’immigrants colorés dans les maisons abandonnées. Avec pratiquement aucune nouvelle habitation construite pour eux, la surpopulation des « non-blancs » est six fois plus forte que celle des blancs. » De son côté, le maire de Pittsburgh prononce un vibrant plaidoyer en faveur du centre-ville : « Peut-être que certains pensent que la ville est techniquement obsolète. En ce qui concerne notre grand dessein pour Pittsburgh, nous ne le pensons pas. Nous pensons au contraire qu’une civilisation ne peut se réduire à un chapelet de maisons de campagne, ou à un étalement dans le paysage de villes satellites inachevées tournant autour de rien. Nous pensons qu’il doit y avoir un centre où les plus hautes compétences sont concentrées et où on échange idées et services; où le rare et le beau sont exaltés; où l’art de l’administration peut être pratiqué; où le besoin humain de se mêler aux autres est satisfait. »

Les transports en commun

Les gares étaient conçues par Haussmann comme les nouvelles portes de Paris tandis que les lignes de tramway contribuaient à unifier l’espace urbain.

Les places

Le grand sujet de Camillo Sitte.

https://orbi.uliege.be/bitstream/2268/227386/1/GBrausch_ChartesAthenes.UnClassique_D3.pdf

Histoire du 4ème congrès, de la croisière et des différentes versions de la charte :

John R. Gold, « Creating the Charter of Athens: CIAM and the Functional City, 1933-43 », Town Planning Review, 11 novembre 2010, https://doi.org/10.3828/tpr.69.3.2357285302gl032l. (£25, $35)

Etude sur deux versions de ce qu’on appelle “charte d’Athènes”

Cristina Iamandi, « The Charters of Athens of 1931 and 1933: Coincidence, Controversy and Convergence », Conservation and Management of Archaeological Sites, 18 juillet 2013, https://doi.org/10.1179/135050397793138934. (39€)

Probablement le livre qui a été mentionné lors de la réunion :

Eric Paul Mumford, The CIAM Discourse on Urbanism, 1928-1960 (MIT Press, 2002). (37€)

Ce livre semble retracer en détail chaque congrès.

Livre de 480 pages juste sur le 4ème congrès :

Evelien van Es, Atlas of the Functional City: CIAM 4 and Comparative Urban Analysis (THOTH Publishers, 2014). (448€)

Design urbain : approches théoriques – Volume 2 : Fondements de l’Urban Design

Un siècle et plus…d’aménagement urbain 1926-1950

Urbanisme et trame urbaine : ce que nous apprend l’histoire des villes

LES TEMPS DE L’URBANISME : ENQUÊTE D’HISTOIRE URBAINE

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