Et je dessinerai la maison la plus célèbre du monde – Introduction

Franck Gintrand

Publié le :

  • 14 juillet 2019

N’allez pas là où le chemin peut mener. Allez là où il n’y a pas de chemin et laissez une trace.

Ralph Emerson

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De cette ville qui fut autrefois un haut lieu de la sidérurgie mondiale et des chemins de fer, Brian O’Neill dit qu’elle n’est ni le Midwest, ni la côte Est mais « juste Pittsburgh ». Ce qui n’est pas si mal sans être extraordinaire pour autant. Comme d’autres villes américaines comparables, Pittsburgh a ses célébrités – en l’occurence, Carnegie et Heinz -, possède un Cultural District d’un bon niveau et offre des espaces verts où il fait bon se promener. Mais, sauf à être fan de football américain, de hockey ou de Warhol – on y trouve le seul musée au monde qui lui soit exclusivement consacré -, rien ne justifie vraiment le déplacement. Il faut s’y être égaré et s’ennuyer ferme ou se passionner pour l’architecture pour savoir que le plus intéressant n’est pas à Pittsburgh, mais non loin, à une heure de voiture au sud-est. Certains sites internet oublient d’en parler, d’autres en font état sans vraiment insister. Et pourtant. On a beau l’avoir vu mille fois en photographie, sous le soleil ou sous la neige, dans la nuit ou pendant l’automne, et s’attendre à la voir surgir à mesure que le vacarme du torrent se rapproche, l’apparition au détour d’un chemin en lacets de la plus célèbre maison du monde tient à la fois du miracle et de la sidération. Les terrasses massives semblent posées en équilibre sur un rocher d’où jaillit une cascade. La présence d’une construction aussi démesurée dans une nature aussi foisonnante crée un choc. Les volumes épurés, la disposition asymétrique murement réfléchie, la palette limitée de couleurs –ocre pour le béton, rouge pour l’acier–, les parements en pierres irrégulières… tous ces éléments concourent à une intégration hors du commun dans un site exceptionnel. Mais si Fallingwater (ou «Maison sur la cascade») représente un événement majeur dans l’histoire de l’architecture, ce n’est pas seulement parce qu’elle constitue une magnifique déclaration d’amour de l’homme à la nature, ni même parce qu’elle s’avère être «la plus belle œuvre» de Frank Lloyd Wright, comme le proclame le Time magazine peu après son achèvement, voir la maison «la plus célèbre du monde» comme l’affirme la revue House and Home en 1958. Si elle s’impose aujourd’hui comme une étape majeure de l’histoire de l’art, c’est aussi parce que, construite entre 1936 et 1939, soit vingt ans cinq ans après la réalisation d’un premier chef d’oeuvre, la Robie house, elle valu à son architecte, FL Wright, de sortir de l’oubli à 60 ans passés et d’engager une seconde partie de carrière, plus prolifique encore que la première. C’est l’histoire de ce sursaut aussi improbable qu’exceptionnel que ce livre se propose de raconter et d’éclairer, la résurrection d’un homme que je ne pourrais pas rencontrer, tout juste voir et entendre tant les interviews télé ou radiophoniques sont rares. Cet homme à tout jamais perdu dans un espace temps hors de portée ne peut être connu qu’à travers ce qu’il a bien voulu raconter de sa vie et ce que quelques témoignages directs en rapportent. Il me faudra donc faire avec ce que d’autres en ont écrit et les interprétations qu’ils ont donné de tel ou tel épisode. Ou ne pas faire. Car la vie de Wright telle que Wright l’a racontée et telle qu’elle a été reprise partout de la même façon semble n’avoir pour seule fonction que d’occulter une réalité : Wright n’était pas seulement un grand architecte, c’était également un homme qui sut se mettre en scène et forger sa légende pour mieux rebondir.

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