1936 – 4 – Emancipation

Franck Gintrand

Publié le :

  • 29 juin 2019

Où est le maître qui aurait pu former Shakespeare ? Où est le maître qui pu guider Franklin, Washington, Bacon ou Newton ? Chaque grand homme est unique. Le scipionisme de Scipion est précisément cette part de lui-même qu’il ne pouvait emprunter. Ralph Waldo Emerson

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La société traditionnelle repose sur un habitat particulier. Impossible d’imaginer vouloir changer l’une sans espérer changer l’autre.

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La parcelle limitrophe de la maison de mère, à l’angle de Chicago avenue et de Forest avenue, est à vendre. J’ai demandé à Sullivan de m’avancer 5 000 dollars. Je devrais pouvoir acheter le terrain pour 1200 dollars. Pour tenir dans les 3 800 dollars restants, j’utiliserai en façade des bardages et de la brique de Chicago. Elle est réputée poreuse ce qui lui vaut d’être habituellement utilisée en intérieur mais je pense avoir trouvé un moyen de l’imperméabiliser. Concernant la décoration intérieure, les murs des cinq pièces principales seront peints en deux teintes de vert. Je prévois de dessiner les vitraux des fenêtres et les meubles qui seront en ronce de chêne. Pas de porte au milieu de la façade. Cela briserait le dessin de la maison. Mère est ravie. Jane et Margret, aussi. Clark et Flora prévoient de se rapprocher en achetant une maison à un mille de chez nous.

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Depuis son arrivée, ses collègues moquent sa tendance à singer l’air hautain du patron, ses goûts vestimentaires, sa réserve naturelle, ses manières affectées ou encore ses cheveux qu’il porte plus longs que ne l’exige une mode urbaine attachée à souligner une virilité par définition moins évidente dans une société de services. Plus que tout, le régime de faveur dont il bénéficie, l’indépendance que lui accorde Sullivan et la complaisance dont bénéficient ses « extras » l’exposent à la jalousie et à l’hostilité de ses collègues. Il n’est pas rare que les insinuations et les sarcasmes tournent aux insultes, les insultes aux brimades, les brimades aux affrontements physiques. Pour se défendre, il choisit de suivre des cours de boxe et sort vainqueur par KO d’un match organisé à la salle d’armes pendant l’heure du déjeuner. Pour sortir de son isolement, il fait recruter un ancien de chez Silsbee, un Ecossais qu’il apprécie pour sa « pensée lente mais raffinée », son caractère « calme et timide ». Mais rien n’y fait. « Un jour que nous étions avec Georges, Ottenheimer qui, la veille encore avait jeté mon chapeau en bas des escaliers, sifflait et raillait comme à son ordinaire. Irrité par mon absence de réaction, il a fini par me lancer : « Vous n’êtes qu’un lécheur de Sullivan, Wright, nous le savons tous. » J’en avais supporté, sans broncher, et de bien pires. Mais ce jour-là, je n’ai pas réfléchi. Avant même qu’il ait compris mes intentions, je m’étais levé et précipité sur lui. Un uppercut le propulsa au sol. Tandis qu’il se relevait, je me précipitais sur lui. Ceux qui nous entouraient se mirent à hurler. Sa tête heurta la porte. Il se releva de nouveau et, poussant un cri qui aurait tout aussi bien pu être celui d’un animal ou d’un Japonais ivre de saké, se saisit d’un couteau et se précipita sur moi. Je pris le té posé sur ma planche et lui plantait dans le cou. Il porta sa main au col, la regarda et me fixa avec un regard incrédule avant de s’effondrer. J’étais à bout de souffle, interloqué, je pensais l’avoir tué. Ce n’était fort heureusement pas le cas mais, à compter de cet instant, j’ai su que mon expérience chez Sullivan était terminée. » Wright ne hait pas seulement ses collègues, il en est venu aussi à  détester, viscéralement son patron. La haine prolonge et amplifie l’amertume. Wright espérait que Sullivan ferait de lui ce qu’il était devenu pour Adler, à savoir un ami, un partenaire, un égal. Au fil des mois, il doit se rendre à l’évidence, Sullivan, ce « génie rebelle des Beaux-Arts de Paris » comme il aimait le qualifier, ne voit finalement en lui qu’un assistant, certes indispensable et brillant, mais un assistant quand même. Bientôt, il ne le voit d’ailleurs plus, oublie jusqu’à son existence tant il est absorbé par son travail, tant il lui semble plus simple de s’en remettre à Mueller pour distribuer les tâches aux uns et aux autres. Alors, forcément, le regard de Wright se fait plus dur. « Sullivan se pavane comme un paon, ne manifestant de respect que pour Adler, d’admiration que pour Richardson, d’adoration que pour Wagner et de curiosité que pour Spencer. Sorti de cercle restreint, il ne connait rien du monde et de ses réalités ». Le sentimentalisme et la prétention de son dernier livre l’insupportent. En son fort intérieur, et contrairement à ce qu’il n’aura de cesse d’affirmer jusqu’à la fin de sa vie, Wright ne lui pardonne pas de ne pas l’avoir estimé à sa juste valeur. Et il ne lui pardonnera jamais. « Servi par la chance, Sullivan ne s’est pas montré à la hauteur d’un enjeu qu’il n’aura fait qu’entrevoir. Il n’est pas le prophète de l’architecture nouvelle que l’Amérique attend ». 

Ce prophète, Wright en a finalement toujours été convaincu, c’est lui. Autant par goût que pour donner corps à l’image qu’il se fait de la réussite, il ne veut pas attendre pour avoir une grande famille, un train de vie et bien sûr une maison dignes de ce nom. De bien grandes ambitions pour le salaire d’un modeste employé. Il lui faudra donc plus que jamais trouver d’autres sources de revenus. Entre 1891 et 1893, Wright conçoit ainsi les maisons de McHarg, McArthur, Flower, Emmond, Thomas Gale, Parker et Harlan, Orrin Goan, Peter Goan et Walter Gale… sans oublier un hangar à bateaux municipal. Pour un homme censé consacré l’essentiel de sa journée aux dossiers du cabinet et qui ne peut compter que sur lui-même pour faire ses extras, le rythme est pour le moins soutenu. Mais si le jeune homme s’autorise de nombreuses libertés avec son employeur, il met un point d’honneur à faire preuve de rigueur et de professionnalisme dès lors que sa réputation personnelle est engagée. Wright travaille vite et bien mais surtout, et ses clients lui en sont gré, il sait les écouter, quitte à s’inspirer de ce qui existe déjà. La Robert Parker House de style Queen Annela ou la George Blossom House de style néo-géorgien sont des réalisations conventionnelles – a fortiori si on les compare à la maison Charnley, conçue avec Sullivan l’année précédente. Mais les clients se disent satisfaits et, à ce stade, c’est la bien seule chose qui compte. De son côté, Sullivan a compris que Wright ne respecterait jamais sa parole. Mais il préfère fermer les yeux plutôt que de le voir partir. Ne l’a-t-il pas encouragé dans ce business parallèle en lui confiant des chantiers privés dont il n’avait ni le temps, ni l’envie de s’occuper ? A compter de ce moment, la frontière entre ce qui était permis et simplement toléré se révélait particulièrement délicate à rappeler…

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Nos bureaux sont situés dans la tour de l’Auditorium. Celui d’Adler occupe l’angle de la tour. Sur le côté Ouest, la vue porte jusqu’au lac. Quelques tableaux, un grand canapé en cuir passablement fatigué et une immense table de travail où s’empilent notes, réflexions personnelles, plans. Je m’y assois tandis que, dos tourné, debout devant la fenêtre, Adler commence à me parler d’une voix lente.

– Paul vient de me dire que la démission de Ottenheimer et Gaylord nous pendaient au nez si Wright ne débarrassait pas le plancher. Je me fiche de leurs motivations. Le fait est qu’ils lui reprochent de travailler pour nos clients à titre personnel et qu’ils te reprochent de le protéger. Paul leur a dit qu’il m’en parlerait mais je suis certain qu’il s’est gardé de les contredire. Il m’a suffisamment répété ne pas pouvoir compter sur lui. La plupart du temps, il ne sait même pas où il se trouve. Tous les trois en ont assez et je les comprends.

– Laisse moi avoir une discussion franche avec Wright. Ce serait une erreur de donner le sentiment de céder au chantage. Ottenheimer et Gaylord respectent nos projets à la lettre. Wright en interprète fidèlement l’esprit. Tous les trois sont d’excellents seconds. Wright peut nous apporter des idées, un regard différent et…

– Louis, je t’en prie, arrête ! Inutile de me rappeler combien tu le trouves doué. Tu m’en as suffisamment parlé. J’ignore si tu as raison et, à la limite, je vais te dire, je m’en fous complètement. Oui, je m’en fous. En ce moment, l’entreprise n’a pas besoin de jeunes prometteurs. Nous avons besoin de bons exécutants, d’assistants fiables, de collaborateurs sérieux. Tout le reste est secondaire. Les perspectives sont inquiétantes. Les cours du blé sont en chute libre et je viens d’apprendre que le Congrès s’apprête à abroger le Sherman Silver Purchase Act. Les prochains mois s’annoncent tendus. Nous ne pouvons pas nous payer le luxe d’accumuler les retards et de mécontenter nos clients. Sois lucide, on ne peut pas avoir confiance en Wright. Il n’est pas fiable, son attitude désinvolte fiche la zizanie, il use et abuse de ta confiance. Tout le monde en est conscient. Tout le monde en assez assez. Ton autorité, notre autorité est en jeu. Maintenant, fais moi plaisir…

– …

– Vire-le. Et vire-le aujourd’hui.

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Une fois de plus, personne ne savait où il était, et encore moins ce qu’il était censé faire. C’est finalement Mueller qui, le lendemain, sourire en coin, lui a demandé de prendre ses cliques et ses claques, de passer prendre son solde à la comptabilité et de débarrasser vite fait le plancher. Wright n’a posé aucune question. Lorsqu’il a traversé l’espace central avec son carton, les employés ont fait mine d’ignorer ce qui se passait. Même Georges, son ami, s’est débrouillé pour paraitre débordé. Quant il voulut saluer Sullivan, Miss Peal lui répondit sèchement qu’il était en rendez-vous à l’extérieur et qu’elle doutait de le voir revenir d’ici la fin de la journée. Simple affaire de convenance. Wright s’en fiche de saluer Sullivan. Il a déjà tourné la page. Il aura beau citer abondamment Sullivan dans ses écrits et le présenter comme son maître, il ne lui pardonnera jamais d’avoir cédé à la pression de son associé et de ne pas l’avoir averti lui-même. Lorsque Sullivan mettra fin à son partenariat avec Adler l’année suivante puis finira sa vie dans l’oubli et la plus extrême pauvreté, il ne cherchera ni à le revoir, ni à l’aider. Présent à son enterrement, il ira jusqu’à soutenir dans ses mémoires lui être resté fidèle en déclinant l’offre de Burnham. Celui-ci lui aurait proposé de financer des études à Paris et de le recruter dans la foulée. L’histoire est pour le moins invraisemblable. Peu importe : lorsque il en fait état, les acteurs de l’époque sont morts et Wright commence à écrire sa légende.

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Je ne pouvais pas lui pardonner mais je compris que ce qu’il avait fait était justifié à ses propres yeux. Mon renvoi n’était qu’une concession faite à Adler pour tenter de ralentir une relation qui ne cessait de se désagréger entre associés. L’un comme l’autre étaient des gens négligents, ils brisaient les choses et les êtres, par simple lâcheté, en laissant à d’autres le soin de faire le ménage…

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Il en a tant rêvé, tant aspiré ! En prenant les rennes de l’exposition universelle, Burnham devient le roi de Chicago. Après lui avoir mordu les mollets et soufflé quelques belles commandes, ses concurrents devront se contenter des miettes d’un repas dont il a élaboré le menu et réparti la confection des plats. Même Sullivan devra se contenter du chantier du pavillon de l’industrie. Ultime manifestation de dépit, Sullivan le conçoit en couleurs alors que le cahier des charges impose le choix du blanc. Lorsqu’il l’apprend, Burnham  esquisse un sourire et demande à sa secrétaire de prendre note d’un courrier d’invitation. Il a eu vent des dissensions entre Sullivan et Adler, des difficultés de leur cabinet et du récent départ de Wright. L’idée de débaucher l’ex-bras droit de son concurrent le séduit. Il l’invite lors d’une soirée organisée dans le magnifique manoir qu’il s’est fait construire au nord de la ville.

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Les chaines, les noyers et les érables qui peuplent l’entrée du parc et abritent la maison des vents dominants se sont délestés de leur feuilles rouges et or, alourdies par la bruine automnales. La pelouse en est jonchée ce vendredi de fin novembre. Des torches éclairent l’allée que remontent les invités. 

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La liberté a un prix. En faisant cavalier seul, Wright renonce aux commandes prestigieuses et aux grands chantiers qui font la réputation d’un grand cabinet. Il devra se contenter d’une clientèle de particuliers et se faire un nom en l’attachant à des projets de maisons que les architectes les plus demandés dédaignent ou n’acceptent de prendre en charge qu’à titre de service rendu. De sa position marginale d’entrepreneur individuel, Wright va pourtant faire une force. En se mettant à son compte, il n’aura plus à s’effacer derrière un autre ou à composer avec un associé plus expérimenté. Pour un architecte de moins de trente ans au caractère bien trempé, c’est finalement le choix le plus censé. Certes, Frank n’a pas décidé de quitter le cabinet mais il n’a rien fait non plus pour y rester. L’enthousiasme des premiers mois avait laissé place à l’inquiétude et à un vent de pessimisme. Du jour où  la supervision de l’exposition universelle échoue à Burnham et Root, Sullivan se voyant confier la réalisation d’un unique bâtiment,  il semble évident que Chicago a fait son choix. La crise de 1893 ne fait que renforcer la bourgeoisie d’affaires dans ses préventions à l’égard d’une modernité balbutiante, a fortiori lorsque celle-ci s’incarne dans un aussi curieux attelage qu’un vieux juif associé à un jeune original. Burnham, lui, offre l’image inverse. Marié avec la fille d’un des hommes les plus riches de Chicago, il parle d’égal à égal avec ses clients. C’est un ambitieux qui sait combien les industriels et les négociants de Chicago attendent de l’architecture qu’elle affiche leur réussite et leur respectabilité, un pragmatique qui sent l’air du temps moins ouvert à la remise en question des conventions. Wright pressent depuis plusieurs mois qu’un nouveau chapitre va s’ouvrir dont ni Adler, ni Sullivan ne feront partie. Par prudence autant que par nécessité, il a maintenu coûte que coûte une activité parallèle. L’essor de la classe moyenne supérieure lui en a donné les moyens sans lui permettre de développer un style propre.

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Les esprits les plus avant-gardistes de Chicago suivaient avec beaucoup d’intérêt les travaux de William Morris et John Ruskin. MacKintosh en Ecosse, Van de Velde en Belgique, Berlag en Hollande, Adolf Loos et Otto Wagner à Vienne, tous partageaient la réputation d’être « d’authentiques protestataires ». Or c’est sur ce point, sur l’avenir de la société et le rôle dévolu aux classes laborieuses qui s’entassent en nombre croissant dans les villes que Wright et ces avant-gardes européennes ne peuvent s’entendre et encore moins se comprendre. Quand William Morris prêche la révolution sociale et s’insurge, dans le sillage de John Ruskin, contre la division du travail, Wright s’inscrit dans une société ouverte où tout semble possible et où il s’agit avant tout de forger une identité nationale distincte de l’ancienne puissance coloniale. Moderne, Wright l’est par « (s)a haine du pilastre, de la colonne dressée pour elle-même, de l’entablement, de la corniche, bref, de tout le bazar architectural de la Renaissance. » Convaincu comme Victor Hugo que « l’art ne peut se répéter », il rejette le style Beaux-Arts. Ses références architecturales, il veut les puiser directement dans l’Amérique éternelle, les maisons toutes simples des pionniers, non dans l’histoire et la tradition européenne, ni dans les symboles de la société industrielle qui prend son essor sous ses yeux. A la différence de Morris, il n’aspire qu’à une chose, réussir, et ne caresse qu’une ambition, libérer son pays des influences étrangères. A l’image de Sullivan, inspiré par le poète Walt Whitman, il rêve de créer un langage spécifiquement américain. Une grande partie de sa défiance à l’égard des avant-gardes européennes s’explique par son rejet viscéral des idées révolutionnaires, collectivistes et socialistes qui animent les architectes modernes. Du mouvement Arts and Crafts, Wright ne veut finalement retenir qu’un mot d’ordre : rien n’est plus noble et plus beau que l’architecture populaire. Le contexte s’y prête : la célébration du centenaire en 1876 renoue avec l’esprit pionnier et favorise l’émergence d’un style en rupture avec l’historicisme et ses multiples déclinaisons (style victorien, néo-tudor, néo-renaissance, néo-gothique…)

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Qui n’a pas lu, dévoré, fasciné les « Sept lampes de l’architecture », sorte de prélude au non moins célèbre « Pierres de Venise » ? Son appel à faire preuve d’authenticité dans l’usage des matériaux et l’affichage de la structure, à considérer l’architecture en termes de volume et comme l’expression d’une culture nationale donnée résonnent en Wright comme des évidences. Et peu importe s’il ne partage pas l’attachement de Ruskin à l’artisanat, au fait main. L’essentiel est dit. Reste à imaginer ce qui pourrait exister au delà du style Beaux-Arts.

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En guerre contre l’art officiel qu’il assimile à une esthétique de classe, William Morris n’a de cesse de le répéter : « les maisons où habitent aujourd’hui des gens ordinaires et ces églises qu’ils ne remarquent guère constituent la part la plus riche de notre patrimoine architectural. L’église embellit le paysage, la maison fait rêver les amants du romantisme et de la beauté. Cet art de paysan, plutôt que de princes du commerce ou de courtisans, cet art jamais grossier, doux et naturel sans affectation, il faudrait un coeur de pierre pour ne pas l’aimer et le préférer à ces demeures tout en « raffinement à la française ». D’une vie simple naissent des goûts simples, c’est-à-dire l’amour des choses douces et nobles. Rien n’est plus essentiel pour assurer la venue du nouvel art, de l’art meilleur que nous désirons : de la simplicité partout, dans les palais et dans les chaumières. »

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Que connait Wright des écrits, des meubles, des vitraux ou des papiers peints de Morris ? En réalité, peu de chose sinon ce qu’en rapportent des revues telles que The CraftsmanHouse Beautiful et Ladies Home Journal. Quelles idées partage-t-il avec l’Anglais ? Quasiment aucune. A la différence de Morris, Wright ne professe ni « haine de la civilisation moderne », ni rejet de la machine. D’abord parce qu’il lui parait évident qu’un retour en arrière est impossible, ensuite parce que la machine constitue à ses yeux « le pionnier de la démocratie (…), le serviteur de l’ordre nouveau et le libérateur de l’homme s’il sait l’utiliser dans un esprit de création ». Cette condition remplie, « la standardisation et son instrument, cruel mais honnête, la machine (…) peuvent embellir notre civilisation d’une façon neuve et noble. ». En d’autres termes, la machine exige de s’affranchir du passé et d’inventer de nouvelles formes. Wright est sur ce plan en désaccord avec les Arts and Crafts et proche du Deutscher Werkbund qui verra le jour en 1907 avec l’ambition de concilier l’industrie et l’artisanat. Quant aux convictions socialistes de la pointe avant-gardiste de l’architecture européenne et à l’idéal coopératif de Morris, l’Américain ne veut bien entendu même pas en entendre parler.

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Pour Wright, le nom de Morris est surtout associé au choix de faire de la  maison le point de départ d’un retour aux sources de l’architecture dans ce qu’elle peut avoir de moins symbolique et de plus fonctionnelle, de moins vaniteux et de plus vertueux. Avec son toit de tuiles et ses arcades en ogive, la maison de Morris, bientôt surnommée la Red House, doit sa célébrité à un mélange inédit de style vernaculaire et médiéval mais surtout à une sobriété, sinon une austérité revendiquée. Devenue l’acte fondateur des Arts and Crafts, elle inspire notamment les maisons de l’anglais Charles Voysey : Broadleys (1898), près du lac Windermere, The Orchard (1899-1900), à Chorleywood, tout près de Londres, et The Pastures (1901) dans le Leicestershire… Ces réalisations dont les plans et les représentations sont largement diffusées par les revues britanniques et européennes annoncent un mouvement architectural austère, sans courbes, ni moulures.

Le mouvement gagne la côte Est dans les années 80. S’épanouissant dans un univers de rectitude morale, à l’écart des vices urbains, dans un paysage entre ville et campagne, le style «Prairie School» est à Chicago ce que le « shingle style » est à l’ensemble des Etats-Unis et le style « Arts and Crafts » à l’Angleterre : l’affirmation en cette fin du XIXe siècle d’une architecture domestique inscrite dans la tradition rurale et la nature environnante, à l’écart des villes industrielles. Ces maisons d’un nouveau genre affirment une simplicité formelle aux antipodes du style « Second empire », « Queen Anne », coloniale et néo-coloniale. Finis les fenêtres doublées de lourds rideaux de damas, les murs couverts de papiers peints à motifs, les larges vestibules, aux portes à double battants ornées de motifs de fruits et d’épis de blé, les toitures surmontées de tours et de tourelles, de contreforts garnis de bois sculptés, parfois même de flèches et de gargouilles… Place à la simplicité rusticisante du shingle style popularisée par deux grands cabinets McKim, Mead et White et Peabody and Stearns. La  grande bourgeoisie de la côte Est l’adopte pour ses résidences secondaires à Newport, Rhode Island et East Hampton, à la pointe sud-est de Long Island. Dans la foulée de Silsbee, Wright adapte cet idéal pastoral aux résidences principales de la classe moyenne supérieure de Chicago.

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L’élite n’est, matériellement, ni plus avisée ni meilleure que la masse. Il est possible de connaître des heures plaisantes, palpitantes, somptueuses, même dans un asile de pauvres. La lumière du couchant se reflète de façon tout aussi éclatante dans les fenêtres de l’hospice que dans celles du manoir…

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La simplicité retrouvée n’est pas seulement une question d’architecture mais plus largement de mode de vie. A l’instar de Morris, Wright idéalise et sublime la nature. « La ville évanescente », publié en 1932, évoquera avec nostalgie le temps où l’homme vivait en harmonie avec « le chant des oiseaux, le vent bruissant dans les arbres, le cri des animaux et les voix et les chants de ceux qu’il aimait (…) sous un ciel pur dans une verdure en croissance (…) au bord des cours d’eau, forêts et champs. » Cette vision idéalisée puise ses racines dans le romantisme européen et traverse l’histoire américaine. Depuis l’indépendance, les Etats-Unis se conçoivent comme un pays de fermiers. La nature à laquelle Henry David Thoreau consacre l’essentiel de son oeuvre forge l’identité américaine de la même façon que le patrimoine constitue un des vecteurs essentiels du sentiment national qui se développe au même moment en Europe. Ce n’est pas un hasard mais au contraire tout un symbole, lorsque le 30 juin 1864, en pleine guerre de Sécession, l’Amérique promulgue la première loi de l’histoire protégeant un espace naturel – la forêt de séquoias géants de la vallée de Yosemite – renvoyant de la ville l’image d’un lieu de perdition et de production, indispensable mais dépourvu de valeurs et plein de dangers. 

Il ne faut pas voir dans cet imaginaire en voie de cristallisation une condamnation de la ville en tant que telle mais de l’habitat dense et vertical de la ville européenne. A rebours de l’idéal hausmannien qui inspire le quartier des affaires de Chicago, l’Amérique rêve d’une cité diluée par la nature environnante, à la fois horizontale et suburbaine. En ce sens, Wright n’est pas le disciple de Morris. Il n’aspire pas à ressusciter un monde pré-industriel qu’il sait et conçoit comme définitivement révolu. Lui qui compare les métropoles du vieux continent à «des villages sur-développés, sous-équipés, désordonnés, bref, des clichés hypertrophiés, surpeuplés et sur-gadgétisés de la ville antique» se projette au contraire dans ces banlieues en plein essor à Boston, Los Angeles et Chicago, là même où il décide de s’installer avec sa femme en 1889 et de travailler jusqu’en 1909, date de son départ pour l’Europe. C’est là que réside son idéal tout entier, à Oak park, Riverside, dans cette banlieue, mi-rurale, mi-urbaine, qui s’étend par tâches successives au-delà du Loop et de sa ceinture d’entrepôts le long des lignes de tramway puis des chemins de fer et enfin des routes. 

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Imaginez des autoroutes spacieuses, bien aménagées (…) des routes géantes (…) Elles unissent et séparent – séparent et unissent les séries d’unités diversifiées : fermes, usines, marchés du bord de route, écoles vertes, habitations (chacune bien établie sur son acre de terrain individuellement orné et cultivé), lieux de divertissement et de loisirs (…) Plus de cris stridents mécaniques, de fumée ou de grincements. Plus de publicité monstrueuse et criardes (…) Plus rien du tout.

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Conçue en opposition à l’urbanisme parisien, la banlieue américaine se veut également une alternative bourgeoise au complexe du Grand-Hornu en Belgique, à la cité de la Société industrielle de Mulhouse en Alsace ou au Familistère de Guise dans l’Aisne qui inspirent à leur tour la cité ouvrière de Chicago fondée et gérée d’une main de fer par George Pullman. L’industriel, inventeur des « wagons-lits », veut, lui aussi, en finir avec « les immeubles surpeuplés et malsains » ainsi qu’avec « les tentations et les pièges de la grande ville ». Sa cité, la « première ville du pays réalisée entièrement en brique », ne prévoit pas seulement des logements mais aussi des équipements publics.

Mais quand la cité de Pulmann vise à renouveler la ville en l’organisant à proximité immédiate du lieu de production, la banlieue de Wright repose sur une séparation inédite dans l’histoire entre le lieu de résidence et le lieu de travail. Cette dissociation est permise par l’immensité des espaces disponibles autour de la ville mais aussi par le développement du train et du tramway. Chicago n’est pas un exemple isolé. D’une ville dense groupée autour de son port, concentrant en 1850 deux-cents mille habitants dans un rayon de trois à quatre kilomètres, qui pouvait se parcourir facilement à pied, Boston devient cinquante ans plus tard une métropole industrielle tentaculaire d’un million d’habitants dispersés sur plus de seize kilomètres de rayon. C’est ce modèle spécifiquement américain que la voiture permettra de parachever en zones bien distinctes reliées par d’immenses autoroutes au lendemain de la seconde guerre mondiale avant de s’étendre en quelques années au reste du monde occidental. A une différence notable néanmoins : quand l’Amérique du Nord, avant même l’apparition de la voiture, fait de la banlieue le lieu de villégiature des classes supérieures puis de résidence des classes moyennes, l’Europe, elle, transformera la périphérie en zone de relégation des classes populaires au lendemain de la seconde guerre mondiale. 

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La banlieue puise sa principale source d’inspiration dans les clubs house. Le « Tuxedo Park » aménagé par Bruce Price en 1886 donne une idée assez exacte de ce qu’est un « club house ». Le propriétaire d’un vaste terrain(trois hectares) y construit de petits chalets qu’il loue ou vend dans un premier temps à ses amis et à sa famille. Le temps passant, le projet attire des notables en quête d’un lieu de villégiature. Le club de tuxedo et l’association du parc de tuxedo sont alors créés et la propriété entourée d’une haute clôture. 

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A l’inverse de Oak park ou du nord de Downtown qui se développent sans plan d’ensemble, Riverside est conçue d’un trait par le créateur de Central Park, Frederick Law Olmsted. Son projet prévoit d’emblée des rues curvilignes suivant les contours du terrain et le cours de la rivière Des Plaines, une place centrale, située à proximité de la gare principale ainsi qu’un réseau de 41 espaces verts. Un temps stoppé par la faillite du promoteur immobilier suite au grand incendie et à la crise de 1873, l’aménagement de la ville reprend après 1875. Le Riverside Golf Club, un des plus huppés et des plus anciens de Chicago, ouvre en 1893 et une impressionnante salle des fêtes en style roman est achevé en 1895. Si la population reste modeste (moins de 1500 habitants) à l’aube du XXe siècle, le lotissement devient en quelques années le prototype même de la banlieue américaine. La conception d’Edgewater, vingt ans plus tard, au nord de Chicago, suit la même logique. Ici aussi, le promoteur, John Lewis Cochran, obtient que son lotissement soit desservi par la Northwestern Elevated Railroad Company dont il est un des responsables. De la même façon, il garantit à ses clients le raccordement au réseau électrique. La commercialisation du quartier équipé de trottoirs, d’égouts et de réverbères constitue une première. Silsbee conçoit le plan d’ensemble et plusieurs maisons. Leur style ne fait du reste pas l’unanimité, les clients lui reprochant une inspiration trop rustique, ce qui explique que Cochran fasse de plus en plus appel à d’autres architectes dont un collaborateur de Silsbee, George Washington Maher, un architecte moins créatif mais plus en phase avec les aspirations de la classe moyenne. http://www.edgewaterhistory.org/ehs/local/cochran-they-built-chicago

Oak Park vers 1873

Alors que sa voisine Riverside marque provisoirement le pas, Oak park connait un développement spectaculaire au lendemain de l’incendie de Chicago. Un plan daté de 1873 montre le secteur découpé en parcelles géométriques inégales occupées selon les cas de deux à une dizaine de maisons qu’aucun mur ni barrière ne séparent. Suivant l’exemple  de Thomas Jefferson qui aurait été le premier Américain à doter son domaine d’un gazon de type Anglais, et s’inspirant des mémoriaux érigés au lendemain de la guerre civile américaine sur de vastes pelouses, il semble bien que les maison respectent le retrait d’au moins 30 pieds par rapport à la voirie. Ce retrait était-il occupé par un gazon ? Difficile à dire. A cette époque, le concepteur de jardins, Frank J. Scott n’hésite pas à affirmer : « Une surface gazonnée, lisse et soigneusement tondue, voilà de très loin le facteur beauté indispensable au terrain du pavillon de banlieue. » Quoi qu’il en soit, en l’espace de quelques années, Oak Park pave ses rues et se voit desservi par le train aussi bien que par les réseaux de la société Cicero Water, Gas et Electric Light Company. Lorsque Frank Lloyd Wright et son épouse emménagent en 1889, trente neuf trains quotidiens et une ligne de tramway relient Oak Park et Chicago. Si le secteur est incontestablement moins huppé que celui de Riverside, hommes d’affaires et professions libérales, attachée aux valeurs conservatrices et en quête de tranquillité, y font construire leur résidence principale à partir de cette époque.

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C’est ainsi que des maisons s’ordonnent sagement le long de rues arborées sans autre vision d’ensemble que de former un lieu de résidence calme, loin des centres de vie et de travail. Pour la première fois de l’histoire, des hommes et des femmes décident de se mettre en marge de la vie économique pour poser les bases d’un nouveau pacte social axé sur le calme et la bienséance. Dans son autobiographie, Wright note ainsi le nombre important d’églises qui valent au village d’être surnommé le «repos des saints ». L’endroit était « fort convenable », les habitants ayant choisi cette localité « afin d’élever leurs enfants dans une paix relative, à l’abri des poisons de la grande ville. »

A bien des égards, la banlieue est le Nouveau Monde du Nouveau Monde, sa promesse ultime, avec sa nature domptée et sa sociabilité maitrisée, excluant toute intimité à l’abri de lourds rideaux et de jardins clos. Dans cet univers, le regard règne en maître et rien ne doit lui faire obstacle. Le contrôle collectif y garantit une culture de la bienséance et de la bien-pensance caractéristique de cette nouvelle classe moyenne. Chacun se surveille et se jauge à l’aune de règles d’un civisme et d’un puritanisme de bon aloi qui vaudra à la prohibition de l’alcool de rester en vigueur jusqu’à nos jours à Oak comme à Hyde Park. Un nouvel arrivant y construit sa maison en tenant compte du style et du standing des maisons alentours. Pourquoi vouloir se distinguer puisqu’il s’agit de montrer sa volonté d’intégrer une communauté ? Plus qu’une faute de goût, ce serait un contresens. Autant dire que les clients de Wright prêts à s’affranchir du « qu’en dira-t-on » ne courent pas les rues ombragées d’Oak park. L’architecte se doit au contraire de les rassurer, se référer à des exemples dans des banlieues équivalentes, innover tout en restant dans les limites du raisonnable. L’exercice n’est pas seulement difficile, il est quasiment impossible. Wright ne va y parvenir qu’en prenant des risques.

Ce mythe de la suburb qui deviendra emblématique de l’american way of life et de la réussite sociale dans les années 50 incarne d’emblée le modèle de la famille américaine que saura si bien mettre en image Leave it to Beaver : « le père travaille dans la journée et donne, le soir venu, de grandes leçons de vie à sa progéniture, la mère se dévoue pour sa famille et les enfants font de gentilles bêtises sans conséquence, le tout dans une banlieue résidentielle coquette et paisible ». A l’écart du brouhaha de la grande ville, chaque jour ressemble au précédent. La vie y est peut-être banale et ennuyeuse mais elle aussi rassurante et confortable moyennant le respect de règles communes dont la plupart sont tacites. Si le vernis commence à craquer dans All in the Family et Maude, deux séries des années 70 avant d’exploser dans American beauty puis dans les Noces reblles, nul doute que la rigueur du contrôle exercé par le voisinage se fait sentir dès les origines. Au milieu du lotissement, l’individu est dominé par la communauté, soumis à son regard et à l’importance du paraître. Dans ce décor aseptisé, il faut afficher un bonheur parfait aux yeux de tous, non parce qu’il s’agit d’une obligation mais parce que c’est la condition première du bonheur. Tout en imaginant des maisons qui permettent de se vivre à l’abri du regard des passants, le jeune F.L. Wright se retrouve pleinement dans cet attachement au paraître et aux formes les plus conventionnelles de la respectabilité. Ce n’est qu’au fil du temps, après son installation à Oak park, qu’il prend progressivement conscience de la dimension totalitaire et oppressante de la banlieue. Sa liaison avec XXX le poussera au départ de même qu’elle sonnera définitivement le glas d’un mode de vie qui, il le réalisera, ne lui ressemble définitivement pas.

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Home religion

Défavorables au droit de vote des femmes, les soeurs Beecher défendent l’idée d’un « féminisme domestique ». Entourée d’un jardin, à l’écart de la ville et de ses maux, la maison constitue le domaine où chaque femme peut pleinement exercer son autorité, contribuer au bien-être et au développement physiologique et moral de son foyer. Déchargée de l’obligation de subvenir aux besoins du foyer, les femmes sont érigées en maîtresses de maison. On peut parler d’une véritable « home religion », d’un « domestic spirit » ou encore d’un « spirit of house » insufflé par les pasteurs et un littérature qui accorde une influence décisive à la maison dans la construction du parcours futur des enfants. Certains ouvrages vont même jusqu’à décrire les qualités de celles où ont grandi des écrivains célèbres et des hommes d’Etat comme George Washington, Thomas Jefferson et Andrew Jacskon. En tant qu’architecte, Catherine Beecher pense la maison pour assurer l’apprentissage de l’autonomie par les enfants : chacun d’entre eux se voit attribuer une chambre. Une pièce (living-room) est réservée à la famille pour se retrouver et partager la lecture de la Bible. 

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Il gagne bien sa vie. Personne ne s’étonne quand il achète un terrain, en face de sa pharmacie, pour y construire un imposant immeuble. Les habitants du quartier le surnomment « le château », tant il en impose.

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C’est au XIXe siècle que se développe le marché totalement nouveau de l’immobilier. Pour la première fois de l’histoire, des maisons commencent à se vendre et d’autres à se construire à grande échelle pour répondre à une augmentation spectaculaire de la population. Jusqu’alors, les maisons étaient conçues et construites par ceux qui les habitaient ou par de modestes artisans. Les rares architectes et les entreprises qui leurs sont liées ne s’intéressaient qu’à un marché restreint : celui des constructions d’exception, à savoir les résidences de l’aristocratie ou de la grande bourgeoisie et les monuments publics.

La croissance démographique ne suffit cependant pas pour que la maison – et non plus seulement le château, le manoir ou l’hôtel particulier -, devienne un marché à part entière. Il faut aussi qu’une classe moyenne apparaisse et que cette classe fasse appel à son tour à des professionnels de l’art pour concevoir un habitat qui au delà de la dimension strictement utilitaire renvoie une dimension statutaire. C’est l’essor du marché de la construction domestique permet alors à une nouvelle génération de pratiquer le métier d’architecte en dehors du circuit de la commande officielle sur laquelle règnent sans partage les tenants de l’éclectisme ou de l’art déco.

La maison peut alors devenir le lieu de toutes les innovations mais aussi de tous les hardiesses esthétiques. Pour Wright, cela tombe bien. Lorsqu’il commence son activité d’indépendant, il ne peut, ni veut se prévaloir que d’une réalisation : son domicile. Ecartés de la commande publique monopolisée par les tenants de l’art officiel, contraints de composer avec les goûts de leurs clients qui sont loin d’être toujours les leurs, de nombreux modernes s’attacheront à montrer ce dont ils sont capables en concevant leur propre maison. Concernant Wright, et contrairement à ce que l’on aurait pu imaginer, la maison du 951 Chicago Avenue à Oak park est moins marquée par l’influence de Silsbee que par deux cottages de Bruce Price, un architecte de la côte Est, lui aussi visiblement inspiré par les fermes des pionniers. Mais il n’est pas non plus exclu que Wright ait copié une maison construite un an plus tôt à Oak park par Frederick Schock. Dans un cas comme dans l’autre, ces maisons portent la marque des Arts and Crafts et de l’art nouveau qui caractérisent le passage du XIXe au XXe siècle en Europe.

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A peine établi à son compte dans un bureau du Schiller Theater Building – une réalisation d’Adler et Sullivan à laquelle Wright a lui-même contribué -, W.H. Winslow, dirigeant d’une fabrique d’ornementations, dont le jeune architecte a fait la connaissance chez ses anciens patrons, lui demande de concevoir sa résidence à River forest. A 26 ans, Wright a beau en avoir réalisé une quinzaine, seules deux d’entre-elles trouvent grâce à ses yeux : celle qu’il s’est construite à Oak park et la James Charnley house à Chicago. La première, un maison de cinq pièces achevée à l’automne 1889, agrandie en 1895 et complétée par un cabinet de travail en 1898, n’a pas eu le succès escompté. A son tour, Winslow la juge trop rustique, sans doute adaptée aux ressources et aux besoins d’un jeune architecte mais, ne serait-ce que pour cette raison, indigne de son statut et de sa réussite. La seconde, la James Charnley house, construite en 1892, en revanche, le fascine. Seul problème pour Wright : cette maison a été conçue chez et en collaboration avec Sullivan, un an avant son départ du cabinet. Hors de question pour le jeune architecte de s’inspirer d’une réalisation du maître dont il ne pourrait revendiquer seul la paternité. Wright va donc s’employer à convaincre Winslow de modifier substantiellement la James Charnley house pour aboutir à une habitation finalement très différente et, par ailleurs très proche, de deux maisons conçues par Sullivan mais qui ont un immense avantage : l’une comme l’autre se situent loin de Chicago, à Ocean Springs, dans le Mississipi. En 1890 et 1891, Sullivan, secondé par Wright,  a imaginé ces deux maisons quasi identiques. Le climat du Mississipi n’ayant rien à voir avec celui de l’Illinois, leur architecture est logiquement très différente de ce qu’ont pu faire les deux architectes à Chicago. Alors pourquoi se priver ?

Reste néanmoins convaincre le client. Deux facteurs vont aider Wright. D’abord, et ce n’est sans doute pas le moindre des arguments de Wright pour s’affranchir du modèle initial, les besoins de Winslow ne sont pas les mêmes que ceux de Charnley. Son budget non plus. Un indice ne trompe pas. Chez Charnley, des salles de bain équipent chaque chambre à l’exception des deux chambres réservées aux domestiques qui se partagent une salle de bain commune. Winslow, comme Wright du reste, doit se contenter d’une seule salle de bain pour les quatre chambres de la maison sachant et aucune n’est prévue pour des domestiques. Dans un tradition qui susbiste jusqu’à aujourd’hui, ces pièces sont compacte et minimaliste et les installations ne sont ni camouflées, ni ornées.

Ensuite, et c’est sans doute le plus important, le terrain de River forest donne beaucoup plus de possibilités que la bande étroite de Chicago sur laquelle Wright et Sullivan ont du construire. La maison de Winslow pourra donc comporter des pièces plus spacieuses et une distribution plus pratique tout en étant moins haute, ce qui conviendra mieux à l’esprit général des maisons du moment. En deux temps, trois mouvements, Wright simplifie la façade de la Charnley house. Il supprime l’entresol, le balcon et le dernier étage. Il conserve le principe de …

Au final, cette première commande, qu’il achève en 1894, ne ressemble à rien de connu. Du moins, rien qui ait déjà été construit à Chicago. L’ultra-modernité de la maison Winslow s’impose si on la compare aux maisons Arts and Crafts ou Art nouveau construites à la même époque  par les Français Hector Guimard et Henri Sauvage, le Belge Victor Horta, l’Autrichien Josef Hoffmann ou l’Ecossais Charles Rennie Mackintosh. L’extrême simplicité de la façade, le dessins de trois niveaux nettement distincts ainsi que le choix d’une brique orange, toutes ces caractéristiques font de la Winslow house la maison la plus moderne de cette période de la vie de Wright. Moderne, elle l’est d’ailleurs trop dans ces banlieues où le conformisme ambiant interdit de se distinguer radicalement. Dans l’autobiographie qu’il rédige en 1932, Wright admet que si la maison devint vite une attraction que l’on venait admirer de loin, elle fut autant l’objet d’admiration que de moqueries. Du reste lorsqu’un avocat lui commande, quelques temps plus tard, la construction de sa maison, il prend bien soin de préciser : « je ne veux pas que vous fassiez quelque chose comme cette maison que vous avez faites pour Winslow. Je ne veux pas passer par des rues détournées pour prendre mon train du matin, afin d’éviter qu’on se moque de moi. »

Pas plus que dans sa vie amoureuse, Wright n’a le goût de la provocation. Disons qu’il n’est pas homme à composer. Il ne recherche pas à produire un effet – ou en tout cas, il ne veut ni l’envisager, ni en tenir compte. Seul importe la satisfaction que lui procure une création en phase avec sa conception de l’américanité. C’est la mort dans l’âme que, contraint par l’expérience de la Winslow et son échec relatif (elle lui aurait valu d’être remarqué par Burnham), il lui faut composer. Heureusement, à la différence des autres architectes américains ou anglais s’inscrivant dans la mouvance Arts and Crafts, Wright sait éviter le piège de la rusticité et de la nostalgie. Et c’est finalement ce qui n’aura de cesse de le sauver…

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Il s’en sera fallu de peu pour que la Winslow house ne compromette définitivement la réputation naissante de Wright. Les remarques désobligeantes du voisinage sur l’esthétique de la maison et le mécontentement du client que Wright tournera en dérision quelques années plus tard le contraignent à modérer sa hardiesse et ses ardeurs créatives. Les maisons qui succèdent à la Winslow house ne renouent pas seulement avec des réalisations antérieures beaucoup plus sages. Leur extrême banalité traduit une volonté affichée de se conformer aux attentes du client.

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En 1901, Wright obtient son premier article d’importance dans la presse, et pas n’importe quelle presse. Ladies Home Journal, un magasine féminin créé en 1883, tire à plusieurs centaines de milliers d’exemplaires. Ce succès, le journal ne le doit pas seulement à ses illustrations mais aussi à un parti pris mêlant art de vivre et exigence morale. Quand il l’estime nécessaire, Ladies Home Journal n’hésite pas à dénoncer les politiciens véreux et les institutions conservatrices. A l’instar de The Craftsman ou House Beautiful, le journal privilégie l’architecture avant-gardiste sur le style dominant des Beaux Arts et les formes plus anciennes encore en vogue. Pour Wright, la publication dans ce magasine constitue une publicité inespérée.

La maison conçue pour le vice-président d’une fonderie de cuivre, Ward Winfield Willits, dont la construction est lancée, fait l’objet d’un article dans le numéro de février 1901. Cette «maison dans une ville de prairie» est agrémenté par sept dessins. Quatre ailes s’étendent en forme de croix à partir d’un foyer central en brique, offrant plus d’espace que ce qui pourrait être réalisé dans une disposition carrée ou rectangulaire. Ceci, avec de larges avant-toits en surplomb et un toit en croupe, deviendrait un aliment de base de la maison des Prairies. L’organisation spatiale de la Maison Willits a également établi la manipulation de l’espace de marque de Wright, en alternant des espaces intimes et expansifs. En plus des vitraux et des paravents en bois, Wright a également conçu la plupart des meubles de la maison. Derrière la résidence Willits se dresse une maison de jardinier avec des écuries de style Prairie. 

https://fr.wikiarquitectura.com/b%C3%A2timent/maison-ward-w-willits/

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Curieuse époque que ce début de XXe siècle où les trains côtoient les diligences, les premières automobiles croisent les fiacres, les premières réalisations Art and Craft puis Art nouveau défient l’architecture éclectique. Dans le secteur automobile, la France joue un rôle pionnier mais c’est aux États-Unis que le phénomène prend toute son ampleur. En 1901, la très célèbre « Modèle T » de Ford devient la première automobile populaire et la voiture la plus vendue au monde. Plus de 1 millions de voitures circulent en 1913 aux Etats-Unis. Elles sont près de 20 millions en 1926. En comparaison, l’architecture moderne, elle, reste pendant longtemps réservée à une petite classe de privilégiés.

Mais les éléments du confort domestique se mettent en place dès la fin du XIXe siècle. Alors que les sociétés européennes encore inégalitaires continuent de recourir au personnel de maison pour assurer le confort des plus privilégiés, l’Amérique investit massivement dans l’industrie pour répondre aux attentes d’une classe moyenne en plein essor. Après la démocratisation spectaculaire de l’eau courante assurée par des compagnies privées, le développement des réseaux d’assainissement financé par les municipalités, l’invention de la salle de bain par les constructeurs, l’équipement de la cuisine par les fabricants industriels concentre toutes les attentions et tous les progrès. La cuisinière à gaz ou à charbon commence à se généraliser. Les dépliants publicitaires soulignent le gain de temps pour la ménagère : « une femme d’intérieur passe une journée par semaine à nettoyer les boiseries de la cuisine. Si elle utilise le gaz, sa cuisine est bien moins sale au bout de quinze jours qu’elle ne l’est en une semaine avec le charbon. »  Mais les femmes y gagnent-elles vraiment ? En fait, rien n’est moins sûr. En 1899, l’école domestique de Boston calcule qu’une cuisinière à charbon nécessite presque une heure de gros entretien par jour tandis que les repas se révèlent plus compliqués à préparer, le ménage plus exigeant, les lessives plus abondantes et fréquentes. Qu’importe. Le mouvement est lancé et d’autant plus fort qu’il s’appuie sur des considérations hygiéniques qui l’emportent sur toute autre considération. 

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Les pièces de devant étaient toujours plongées dans l’obscurité car Maman laissait tirés les lourds rideaux de dentelle et tenait baissés les store de toile jaunes garnis d’entre-deux dentelle.

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L’ensoleillement est une donnée importante. En 1911, les logements de Kansas City sont classés en trois catégories : ensoleillé, à la lumière du jour ou simplement « trop sombre pour lire »

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Située à environ 130 km au sud-ouest de Chicago sur une portion de la mythique route 66, la ville de Dwight, une des plus petites de l’Illinois, est aujourd’hui connue pour l’Ambler-Becker Texaco Station construite en 1933. Mais avant même d’être desservie par la mother road, c’est là que Frank Lloyd Wright conçu trente ans plus tôt, entre 1904 et 1906, une de ses deux banques, la First National Bank of Dwight (l’autre est dans l’Iowa), située en face de la gare édifiée en 1891. Dans la lignée de l’Auditorium, le bâtiment, inauguré, le bâtiment se caractérise par une porte et un hall d’entrée bas et étroit destiné à mettre en valeur les dimensions de l’espace intérieur. Le premier projet de Wright était un bâtiment de trois étages, mais Smith, lui, a préféré une structure plus horizontale d’un étage et demi. 

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En mars 1908, il écrit dans un numéro du Architectural Record: « Nous, les habitants du Middle West, nous vivons dans la Prairie. La Prairie possède une beauté qui lui est propre. Nous devons reconnaître et accentuer cette beauté naturelle, son étendue tranquille, A ‘aide de toits à douce inclinaison, de constructions basses, de silhouettes calmes, de cheminées larges et massives et de saillies, à l’aide de terrasses basses, de murs en prolongation des maisons et entourant les jardins individuels. »

Prédilection pour l’asymétrie et le plan ouvert, silhouettes sont basses et dominées par des lignes horizontales, toits à faible inclinaison afin de mieux s’insérer dans la verdure environnante… La Robie house est aujourd’hui reconnue comme le meilleur exemple du style Prairie School l’étalon par excellence auquel sont comparées toutes les autres maisons de ce mouvement. Dès 1956, The Archectural Record choisira la Robie House comme «l’une des sept résidences les plus remarquables jamais construites en Amérique». Et l’année suivante, un article du magazine House and Home n’hésite pas à affirmer que «sans cette maison, une grande partie de l’architecture moderne telle que nous la connaissons aujourd’hui ne pourrait pas exister».

La maison est arrimée tel un cuirassier sur une pelouse tondue ras à un angle de rue, à l’ombre de plusieurs grands arbres. Le plan symétrique classique percé de jours égaux est rejeté. Le plan se veut issu d’une stricte logique organisationnelle. La villa Majorelle d’Henri sauvage dans laquelle « les pièces acceptent loyalement leur destination particulière, les quatre façades sont rationnellement différentes, non par désir de bizarrerie, mais pour ainsi dire, par la mathématique résolution du problème présenté ; et ce manque de symétrie, non seulement permet de lire le plan et de préciser les distributions intérieures, naturellement et sans fatigue, mais il pare l’ensemble d’une fantaisie savoureuse et spirituelle » (Frantz Jourdain, cité par Dieudonné & al).

De son apprentissage chez Silsbee, Wright a retenu un certain nombre de principes. Le fait, par exemple, que la cuisine et de ses dépendances soient à l’écart du reste de la maison. Mais il va très vite proposer d’en simplifier l’organisation. Il écrit ainsi « à part l’entrée et les inévitables pièces de travail, il n’y a pas besoin de plus de trois pièces au Rez-de-chaussée : séjour, salle à manger, cuisine avec l’addition éventuelle d’un bureau social » », ajoutant presque aussitôt : « en réalité, une pièce suffit, le séjour, à condition d’en retrancher ou de masquer ce qui est malgré tout indispensable au moyen d’artifices d’architecture ». L’énorme massif de la cheminée coupe le séjour en deux mais une ouverture pratiquée dans le manteau laisse voir la ligne de fuite du plafond.

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« 55 mètres de long sur 18 mètres de large. Le terrain est relativement étroit comme c’est l’usage à Hyde Park mais nous l’avons choisi en raison de sa proximité avec l’université. Hier, nous nous sommes rendus au studio d’Oak Park pour que Wright et son équipe nous présente le projet. Les plans étaient étalés sur la table. « Les principaux espaces de vie de la maison se trouvent dans cette partie sud-ouest. C’est en quelque sorte le navire principal. Au premier étage se trouvent la salle de billard. Ici, la salle de jeux pour enfants … La partie nord-est du site, que j’appelle le navire mineur, contient les pièces les plus fonctionnelles et les services de la maison…  » Je demandais à Wright des précisions sur de la durée des travaux tandis que Lora l’interrogeait sur l’aménagement intérieur. Quand je me tournais vers père qui, jusque-là, avait scruté en détail les plans et écouté attentivement nos échanges, il laissa tomber : « elle est quand même bizarre, cette maison ». « 

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Lorsqu’il dessine la Robie house en 1908, Wright n’est pas loin de révolutionner l’architecture. Tous les ingrédients sont présents : la maison prolonge une toiture très peu pentue bien au-delà des murs tandis que la maison de Mrs Thomas Gale, dont la construction est quasi-simultanée, fait disparaître la toiture classique au profit d’un toit terrasse et opte pour des balcons en saillie. L’idée est bien en germe mais Wright devra attendre plus de vingt ans pour qu’un site hors du commun la fasse sortir de terre dans une forêt de Pennsylvanie. Pour l’heure, il est continue de mépriser l’Europe et tout ce qui s’y passe.

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– Voulez-vous dire que vous m’aimez, Jerry ?

– Je suis fou de vous mon enfant.

– Voulez-vous dire que…

– Que je veux me marier avec vous ? … Et pourquoi non, que diable ? J’s’pas… Supposons que nous soyons fiancés ?

– Voulez-vous dire que vous me voulez pour femme ?

– Si vous voulez… Mais ne comprenez-vous pas les sentiments d’un homme… par une nuit comme celle-ci… l’odeur du marais… Dieu, je donnerai tout pour vous posséder.

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Son coeur se mit à battre très vite. Elle voulut lui dire d’arrêter, mais elle ne put pas.

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Souvent, il prenait un bain froid et se disait qu’il devait se donner à son travail et ne pas s’inquiéter de ces choses-là, ni laisser une jeune fille lui entrer dans la peau de cette manière-là. Les rues de la basse ville étaient pleines de prostituées, mais il avait peur d’attraper une maladie ou de tomber dans une rafle ou un traquenard. Une nuit, après un bal, un ami l’emmena dans une maison qu’il déclara absolument digne de confiance où il coucha avec une jolie Polonaise brune qui ne pouvait avoir plus de dix-huit ans mais il n’y alla pas souvent. Jusqu’à ce jour où il remarqua une fille de son âge, au joli sourire, au corps généreux, à la démarche assurée. Se sentant observée, elle se retourna vers lui avant de se détourner presque aussitôt le regard. Elle n’était pas grande, plutôt ronde, les lèvres généreuses, sans vulgarité. Son sourire dévoilait de belles dents régulières. La couleur de ses yeux était occultée par les lumières brillantes de la salle mais en approchant il vit qu’ils étaient d’un bleu calme. 

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Ils étaient si jeunes. Lui n’avait que 21 ans, elle seulement 18. Moins d’un an après s’être rencontrés lors d’une soirée costumée organisée par l’église unitarienne d’All Souls, à Hyde Park, au sud de Chicago, Frank et Catherine Lee Tobin se marient  en 1889. Quarante ans plus tard, Wright se souvient combien cette journée fut sinistre : « La superbe robe que portait Catherine de faille française, en soie blanche, avec de la dentelle en points d’Alençon, une traine et des fleurs d’orangers n’y changea rien. Les cieux pleuraient. Le père de la mariée versait des larmes. La mère du marié se trouva mal. » De là à imaginer que le mariage se justifiait par la venue imminente d’un premier enfant, il n’y a qu’un pas. Catherine étudiait encore à Hyde Park et Frank ne travaillait que depuis deux ans, tout juste assuré d’un contrat de cinq ans par son nouvel employeur et d’un prêt à taux préférentiel que lui accordait personnellement Sullivan pour se construire une maison. Depuis, six enfants sont nés : Frank Jr. en 1890, John en 1892, Catherine en 1894, David en 1895, Frances en 1898. Frank se consacre corps et âme à son travail pour faire vivre sa nombreuse famille mais aussi pour échapper aux vicissitudes de la vie domestique. 

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Tandis qu’une infime minorité s’employait à tenir son rang, l’immense majorité n’avait d’autre horizon que celui d’un labeur quotidien. Ce fut vrai pendant deux millénaires avant que tout ne bascule au XIXe siècle. L’avènement de la bourgeoisie crée un type nouveau de couple. La nouveauté étonne jusqu’à Marie Grandin : « La dame ne paraissait point s’attrister outre mesure des absences de son époux : le jour, elle se promenait, courait les magasins; le soir, très entourée, elle recevait chez elle ses amis et amies, et l’on s’y livrait à d’interminables parties de cartes. Ce désoeuvrement des jeunes femmes américaines est une des plaies de là-bas (…) La cause en est tout entière dans l’éducation qui n’enseigne rien aux jeunes filles de ce qui concerne leurs devoirs de mère de famille et de maîtresse de maison. Pour subvenir aux besoins si grands d’une telle famille, l’homme doit travailler sans espoir jamais de se reposer; car ce souci d’épargner qui tient chez nous la petite bourgeoisie est un sentiment inconnu, et l’on vit au jour le jour, ne comptant que sur le mari pour l’avenir comme pour le présent, l’épouse tranquillisée égoïstement par l’idée d’assurance qui la prémunit contre le malheur. »Marie exagère. Elle force le trait, omet certaines activités. Surtout, elle n’évoque à travers cet exemple que les Américaines dont l’existence n’a pas encore été boulversé par la maternité ou qui ne le sera jamais du fait de leur appartenance à la grande bourgeoisie de la côte Est. Mais, l’essentiel est ailleurs, il est dans l’éloignement, la prise de distance entre l’homme et la femme, chacun commençant à évoluer dans un cercle qui lui est propre et dont l’autre est pour l’essentiel exclu.

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Si les relations sont tendues avec sa belle-mère, Anna Lloyd Wright, Catherine Wright semble s’épanouir à Oak park. Elle aime les enfants. Les siens, bien sûr. Mais pas seulement. Elle accueille également ceux des autres, dans le jardin d’enfants qu’elle a créé dans la nouvelle salle de jeux de la maison. L’enseignement se base sur le jeu des Froebel blocs, celui-là même qui a tant marqué la propre enfance de son époux. Frank, John et, dans une moindre mesure, la petite troisième, Catherine, gardent de ces années le souvenir d’une période heureuse. « Notre père était absorbé par son travail, souvent absent ou reclus dans son atelier. On ne le voyait pas beaucoup. Il n’aimait que le travail. De longues plages de silence alternaient avec des discussions passionnées avec ses collaborateurs.  Nous n’entendions jamais parler des clients ou des chantiers, moins encore d’argent, sinon au travers de quelques bribes incompréhensibles, lorsque nous descendions les escaliers sur la pointe des pieds pour nous rendre au jardin ou plus tard à l’école. L’étage qui nous était entièrement dévolu durant la journée était un univers de livres, de musique, d’estampes japonaises, de jeux… Tout ce qui se trouvait prohibé à l’étage inférieur y était autorisé : les rires, les cris et le désordre. Cet univers occultait le fait que les voies suivies par nos parents, à force d’être parallèles, ne pouvaient que diverger. Mais cela, nous ne pouvions pas le comprendre, en moins encore le deviner. » Car l’implication de Catherine dans la vie locale ne se limite pas au jardin d’enfant. Membre actif du Nineteenth Century Women’s Club, elle y fait des conférences sur la littérature, les arts et l’éducation. Une d’entre-elle sur « les droits des enfants et les droits des autres » remporte même un franc succès en 1907. Catherine aime les enfants. Et tout le monde, ou presque, aime Catherine. Les hommes comme les femmes apprécient sa douceur et sa bonne humeur, sa modestie et son élégance discrète, ses convictions qui incarnent si bien la femme, la mère et l’épouse idéales. Grâce au réseau qu’elle s’est constitué, Catherine permet à Frank de signer ses premiers vrais contrats, ceux qui ne doivent rien à son travail chez Adler & Sullivan. Certains clients résident déjà à Oak park. D’autres, qui envisagent d’y aménager, demandent à lui être présentés. C’est par son intermédiaire que Wright rencontre plusieurs de ses clients : quelques entrepreneurs tels que Winslow, Charles E. Roberts ou George Furbeck mais aussi, sinon surtout des avocats (Francis Woolley, Robert Parker, Nathan G. Moore, Edwards Hills…), des agents immobiliers (Thomas Gale, Robert M. Lamp), un médecin (HW Bassett), un rédacteur en chef (William Cunningham Gray).

Catherine ne veut rien voir et rien savoir des écarts de son mari. Comme tant d’autres femmes, elle estime son mariage en mesure de résister à quelques écarts. Se confiant à une amie, elle avoir « eu du chagrin au début et puis après je m’y suis faite. Je me suis dit que c’était la règle et qu’il fallait la subir avec autant de dignité que possible. J’étais malheureuse mais amoureuse, amoureuse et donc malheureuse ». Les Américains ignorent encore tout des concepts d’inconscient et de sublimation que Freud exposera en 1909 à la Clark University, sur la côte Est, dans le Massachusetts. Mais comme Frank, Catherine trouve dans ses activités et dans la vie sociale une manière de canaliser une énergie qui trouve de moins en moins à s’exprimer sur le plan sexuel. C’est une fois de plus par son entremise que Frank rencontre le couple Borthwick en 1902. Le mari, Edwin, lui confie la réalisation de leur maison. Son épouse, Mamah, le séduit d’emblée. Diplômée, professeur d’anglais et de français au lycée de Port Huron avant de renoncer à son activité professionnelle pour se consacrer à son mari et à ses deux jeunes enfants, elle est belle, vive, curieuse, cultivée. Ils ont le même âge, à deux ans près. Elle est mariée depuis dix ans. Lui, depuis deux fois plus longtemps. Enseignante volontaire, devenue bibliothécaire à l’université avant d’arrêter de travailler, elle est l’incarnation avant gardiste de la femme désireuse de s’affranchir du rôle maternel dans lequel la société bourgeoise confine les femmes. Elle fait partie de cette infime minorité soutenant l’égalité des sexes dans tous les domaines alors que la plupart des féministes se soucient avant tout d’obtenir le droit de vote pour les femmes. Lors de leur séjour en Europe, Mamah rencontrera Ellen Key féministe suédoise, auteur d’un livre qui fait alors grand bruit, Le siècle de l’enfant, et deviendra sa traductrice américaine. Avec Wright, c’est le coup de foudre. Puis la rumeur. Souterraine, insistante. Enfin, le scandale. Abandonnant conjoints et enfants, ils décident de partir pour l’Europe. A la suite de son exposé sur les droits de l’enfant, et en guise de consécration pour son implication dans les activités du club, Catherine, folle de joie, venait d’apprendre son élection au Congrès de des mères de l’Illinois.

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Wright est las. Las de sa vie, de son travail, de sa famille… Chicago l’insupporte, Oak park l’étouffe. En dépit de variantes issues de quelques contraintes différentes, les clients n’aspirent qu’à lui demander la même maison. Mais pour combien de temps encore ? Le style Arts and Crafts est passé de mode en Europe, ce qui ne saurait tarder aux Etats-Unis. Comment éviter que tout ne s’effondre ? Pourquoi ne pas retourner sur les terres de sa famille dans le Wisconsin ? Peut-être pourrait-il s’y trouver lui-même. Cette expression, que l’on ne retrouve pas ailleurs qu’en Amérique, ne veut sans doute rien dire pour un Européen. Mais, sur le nouveau continent, elle témoigne d’une identité insensible au temps qui passe et que seul l’oubli et l’éloignement de soi peuvent affaiblir. Pour se retrouver, il faut donc nécessairement évoluer dans l’espace, partir pour mieux revenir.

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La maison idéale à laquelle il s’est efforcé de donner naissance durant toutes ces années, cette maison qu’il concevait comme la base de la société et de l’architecture américaines devait être l’expression du bonheur conjugal et de l’épanouissement familial, l’accomplissement du Paradis sur terre. C’était un rêve qui n’attendait que lui pour se concrétiser. Après toutes ces années, la réalité n’en est que plus cruelle. Une fois ses collaborateurs partis à la fin de la journée, il appréhende de se retrouver face à Catherine. Tout lui pèse : devoir jouer le rôle du mari attentif et aimant, s’enquérir de sa journée, faire mine de marquer de l’intérêt pour des sujets qui l’inintéressent, évoquer le voisinage, parler de ses activités, des enfants, des obligations à remplir, des invitations à rendre. Tout le fatigue et lui pèse. Et s’il s’était trompé ? Et si la maison, de refuge se muait en piège ? Et si, au-delà de sa dimension rassurante, réconfortante, apaisante, cette maison tant rêvée, tant désirée, finissait toujours par posséder ses occupants, les réduisant à n’être que les personnages d’une pièce de théâtre écrite d’avance et pour toujours ? Et si elle n’était pas le lieu le plus rassurant et le plus familier qui puisse exister mais, au contraire, le lieu le plus inquiétant et le plus hostile qui soit ? A la même époque, Kafka n’a pas encore écrit La métamorphose mais, lui aussi, redoute de ne pouvoir s’extraire de cette double prison du statut professionnel et de la vie famiale famille. Pour la première fois depuis peu, les journaux américains font état de maisons habitées par des esprits. Le premier cas remonte à 1848. Des bruits se seraient manifestés de façon inexpliquée dans une maison en rondins de bois située à Hydesville, non loin des rives du lac Ontario, dans l’Etat de New York. Les deux filles de la famille Fox auraient engagé un dialogue avec l’esprit frappeur d’un colporteur qui aurait été égorgé dans une des chambres puis enterré dans la cave. L’aveu de supercherie des soeurs en 1888 n’y avait rien changé pas plus que la découverte de cabinets de médiums à double fond, de lévitations accomplies sur des tabourets dissimulés par de larges jupes, d’ectoplasmes qui se révélaient être de la gélatine ou du blanc d’oeuf. Les histoires de maisons hantées avait au contraire pullulé. Toutes les manifestations surnaturelles ne se limitaient pas à des coups frappés. Dans le cas de la maison hantée du Révérend Phelps, les esprits semblent bien plus violents qu’à Hydesville : fenêtres brisées, meubles et objets projetés d’un bout à l’autre des pièces, navets (turnips) qui poussent dans le salon et qui portent d’étranges inscriptions en hiéroglyphes, lettres tombant du plafond. Lorsqu’il achève la lecture de l’article du Chicago Tribune, Wright hausse les épaules. Il trouve ces histoires distrayantes et parfaitement ridicules.

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L’essor des maisons hantées aux Etats-Unis intrigue. Pourquoi les Etats-Unis ? Et pourquoi au XIXe siècle ? Le spiritisme offre un terreau favorable aux esprits frappeurs mais l’Amérique n’est pas le seul pays à se prendre de passion pour la communication avec l’au-delà. Une explication pourrait bien résider dans l’essor sans précédent du marché de la location immobilière sur le nouveau continent. Parce qu’ils n’ont pas l’envie ou le plus souvent pas les moyens de faire construire, des Américains en quête de travail se sont mis à louer leur habitat. On imagine le sentiment d’étrangeté et d’inquiétude que ces repreneurs éprouvèrent à investir des lieux qui leurs étaient totalement étrangers. Et c’est ce sentiment de malaise qu’exprime la maison hantée dont le thème se développe à la même époque, dans la littérature mais aussi dans l’actualité. La maison hantée est une maison ancienne, voire très ancienne, que ses occupants n’ont pas conçue. Ils ignorent à peu près tout de ses premiers propriétaires avec qui ils n’entretiennent le plus souvent aucun lien de parenté. Ils ne savent généralement rien de son histoire et des drames qui ont pu s’y dérouler. Pour saisir la portée de la nouveauté, il faut tenter d’imaginer l’histoire de ses premiers locataires. La maison de leur enfance, la seule qu’ils connaissent, est une maison de famille. Elle a été construite par leur parents ou par les générations précédentes. Il ne leur a jamais traversé l’idée qu’il puisse en être autrement. Et puis par un concours de circonstances, ils ont du s’exiler, partir avec leur femme et parfois même leurs enfants pour chercher un emploi, vendre ce que Marx appelle la force de travail. Les voilà arrivés dans une ville où ils vont pouvoir subvenir à leurs besoins. Ils n’ont pas les moyens d’acheter un lopin de terre pour y construire. A quoi bon d’ailleurs car rien ne dit qu’ils puissent rester ou qu’ils n’aient pas intérêt à aller voir ailleurs. Dans une situation précaire, la location est finalement le plus logique. Ils sont dans une ville inconnue. Les voilà désormais dans une maison inconnue. Bien sûr ils vont s’y faire. La dureté de la vie ne donne pas l’opportunité de se laisser aller à la mélancolie. Mais il va suffire d’un phénomène inattendu et inexpliqué pour que le caractère particulier de la maison se rappelle brutalement à eux : cette maison n’est pas la leur, elle leur est étrangère comme ils lui sont étrangers. En fait ils ne savent rien de son histoire.

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Qu’en de rares occasions, la maison de Dieu puisse être l’antre du Diable ne fait guère de doute depuis 1893. Alors que Jack l’éventreur hante les rues de Londres à la même époque, H.H. Holmes démontre qu’avant même d’être une machine à habiter, une maison peut constituer une redoutable machine à tuer. L’hôtel qu’il construit à la veille de l’exposition universelle et dont il est seul à connaître les plans compte plus de 100 chambres. Les pièces sont dépourvues de fenêtres. Les portes s’ouvrent sur des murs de briques. Les escaliers ne mènent nulle part. Après avoir été gazées dans leur chambre insonorisée ou asphyxiées dans un énorme coffre-fort insonorisé, les victimes sont jetés par une trappe au sous-sol. Lorsqu’elle arrête Holmes, la police de Chicago perquisitionne le château. Les enquêteurs découvrent des couloirs secrets qui courent derrière les murs, avec des trous cachés derrière des glaces sans tain. Des lames de parquet recouvrent des contacts électriques branchés à un tableau indicateur installé dans le bureau de Holmes. Personne ne peut se déplacer dans l’hôtel sans qu’il en soit informé. Dans le bureau, les détectives trouvent des manettes commandant des robinets de gaz. Dans la cave, les policiers découvrent une table de dissection, des instruments chirurgicaux, un four crématoire, une grande cuve pleine d’acide sulfurique, au fond de laquelle un certain nombre de restes humains sont en train de se dissoudre. 

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Soudain sa maison d’Oak park lui apparait pour ce qu’elle est devenue : un lieu étouffant, le conservatoire de sentiments révolus, le symbole de l’hypocrisie bourgeoise, le reflet d’un siècle dont les dernières lueurs faiblissent alors que le nouveau semble incapable de tenir aucune de ses promesses. Il lui traverse l’esprit qu’au lieu de protéger des regards et des intempéries, ses maisons devraient s’ouvrir largement sur l’extérieur. Après tout n’était-ce pas le parti pris des gratte ciels qui s’étaient multipliés ces dernières années. Le procédé s’était depuis étendu à d’autres types d’édifices. Il y avait là matière à réflexion. Mais ailleurs. Forcément ailleurs. 

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Chaque soir, il appréhende de se retrouver face à Catherine. Ses activités au Nineteenth Century Women’s Club ne l’intéresse pas. De son côté, elle n’a jamais éprouvé la curiosité d’en savoir plus sur ses interrogations et ses chantiers. Elle l’entretient des invitations qu’elle souhaiterait rendre et de ses premières rencontres avec de nouveaux résidents, l’informe de l’avancée des travaux de réparation et de jardinage, fait mine de ne rien savoir de ses écarts. Le silence des repas est oppressant. Les cris des enfants le fatiguent un peu plus.

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Wright est invité à Berlin. Pour lui et Mamah, ce déplacement constitue l’occasion rêvée d’échapper à l’atmosphère oppressante d’Oak park, de fuir un avenir qui serait encore une fois tout tracé. Ils embarquent à New York sur le RMS Scotia, un bateau à deux mâts et deux cheminées de la Cunard Line. Le Scotia étant le plus rapide transatlantique de l’époque et un steamer uniquement constitué de premières classes, la traversée ne prend que neuf à dix jours et s’effectue dans des conditions agréables. Avant de séjourner en Italie puis à Paris, lors de la grande crue de 1910, le couple se rend à Berlin.

La publication prochaine du Wasmuth portfolio, un recueil en deux volumes de 100 lithographies de ses oeuvres entre 1893 et 1909, fournit l’occasion d’une première exposition consacrée à Wright. L’architecte américain aurait rencontré à cette occasion deux confrères allemands, Walter Gropius et Mies van der Rohe. Les deux hommes se sont connus au sein de l’atelier de Peter Behrens que son recrutement en tant que designer par le fabricant d’articles ménagers AEG a rendu célèbre. Premier coup d’essai, dessiner une usine à turbine. Premier succès retentissant de Behrens. Avec son ossature en acier, ses larges baies vitrées, sa très grande simplicité formelle, l’usine s’impose comme une réalisation architecturale à part entière. Lorsque Wright arrive en Europe, Gropius s’est mis à son compte. Il planche pour l’entreprise Fagus sur un projet d’usine qui fera grand bruit, lui aussi, l’année suivante. Mies, de son côté, continue de travailler au sein du cabinet de Berhens. Si un échange eu bien lieu entre les trois hommes, il dut être courtois, Wright se contentant de répondre aux questions de ses deux confrères Allemands sans manifester le moindre intérêt à l’égard de leur travail. 

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