Vous n’en avez pas marre… de la smart city ? / Chroniques d’architecture – 2019

Franck Gintrand

Publié le :

  • 20 juin 2019

Et si le défi posé à la smart city consistait à surmonter le soupçon d’une vaste fumisterie permettant à quelques grandes entreprises d’abuser en toute impunité de la naïveté d’élus épris de «high technology» ? L’exemple de «On Dijon» soulève une fois encore une question qui, décidément, reste bien taboue.

Le poste de pilotage de «On Dijon» ressemble à la salle de crise du Pentagone reconstruite après la fin du monde et une sérieuse vague de restriction budgétaire. Fort heureusement, il ne s’agit pas d’y décider du lancement de contre-missiles, ni de suivre à distance le déroulement d’une intervention armée mais plus modestement de faire basculer Dijon dans l’ère de la smart city. La cause est moins dramatique et, en apparence au moins, plus consensuelle.

Le programme «On Dijon» ne se limite pas à une «smart room». Mais cette salle de commandement en représente logiquement l’élément le plus visible et le plus symbolique. «Il s’agit, précise l’article du site Les Smartgridsde l’hyperviseur, un poste de pilotage centralisé, qui va regrouper en un seul lieu les cinq centres de supervision des services municipaux : la police municipale, la sécurité, la circulation, le service d’information aux habitants Allo Mairie, le service de déneigement».

Des données très différentes, difficiles à agréger et à traiter

Simple mutualisation des moyens consistant à mettre les écrans utilisés par différents services dans une même pièce ? Officiellement, non. La mission du poste se veut beaucoup plus ambitieuse. Les données y sont… y seront (difficile de départager ce qui est de l’ordre du réel et ce qui relève du projet) agglomérées et traitées afin de rendre un service globalement plus efficient.

Mais comment cet objectif sera-t-il atteint ? En fait, c’est là que les choses se compliquent, à compter du moment où le néophyte tente d’aller au-delà du discours général de la smart city.

Agréger des données issues de sources différentes, admettons. Mais quelles données précisément ? Et pour faire quoi exactement ? C’est à ce point précis que le programme smart city s’obscurcit d’un coup.

Constatons d’abord que toutes les données que «On Dijon» sera chargé de mouliner ne sont pas de même nature. Des données sont transmises par des capteurs. D’autres par des caméras. D’autres encore résultent de signalements verbaux effectués par des représentants du service public ou des usagers.

Parmi ces données, certaines – relatives à la circulation par exemple – sont automatiquement mises à jour pour délivrer des informations basiques tandis que d’autres – issues par exemple de signalements effectués par des administrés – requièrent une saisie manuelle et un traitement spécifique pour pouvoir être utilisées.

Des données pour quoi faire ?

Comment des données aussi différentes peuvent-elles être traitées pour délivrer une information utile ? A première vue, cela semble très compliqué. Mais admettons. Quand bien même cette agrégation serait techniquement possible, une question n’en continuerait pas moins de se poser : à quoi serviront ces données, quelles informations utiles sera-t-il possible d’en tirer ?

A titre d’exemple, qu’apportera une gestion combinée des demandes d’intervention adressées à Allo Mairie (enlèvement de tags, d’encombrants, etc.), des informations sur la circulation ou sur la sécurité ? En quoi la vidéo protection peut-elle être utilisée à d’autres missions de service public ? Et en admettant la possibilité de coupler les données du déneigement avec celles de la circulation – alors que celles-ci ne sont ni produites de la même façon, ni dans les mêmes délais – que pourrait bien apporter leur agrégation ?

A l’heure où j’écris, aucune expérience de ce type n’a été tentée ou ne s’est avérée suffisamment concluante pour faire l’objet d’une communication. Seule expérience connue, l’application permettant d’informer les Montréalais sur l’état du déneigement de leur ville. Ces informations sont fournies via une carte interactive accessible depuis un ordinateur, une tablette ou bien un portable.

Si le système a souffert de problèmes au démarrage liés à une actualisation insuffisante des données, il semble qu’aujourd’hui il fonctionne mieux. Pour autant, Info Neige MTL n’a rien de très révolutionnaire : l’application consiste ni plus ni moins qu’à assurer le suivi du planning d’intervention des services de déneigement sous forme de carte interactive. Pratique dans une métropole où la neige constitue un problème majeur durant plusieurs mois de l’année mais, techniquement, l’application n’a rien de futuriste.

La météo et ses capacités prédictives restent autrement plus bluffantes. Que la smart city promette beaucoup et tienne pour l’instant relativement peu, ce n’est pas nouveau. En 2015, je soulignais déjà le bilan ô combien décevant de Lyon pourtant considéré comme la plus smart des cities ou encore les illusions du big data prédictif.

On Dijon
@On Dijon

De la smart city pas franchement futée

Mais revenons à «On Dijon». La smart city à la sauce bourguignonne ambitionne de réaliser 65% d’économies d’énergie à la métropole. Impressionnant. Formidable. A une réserve près : les économies ne seront pas réalisées grâce à un traitement centralisé de la donnée mais, plus prosaïquement, grâce à l’installation de lampadaires dotés de capteurs permettant de moduler l’éclairage en fonction de la luminosité naturelle et des passages.

Le rapport avec la salle de commandement ? Aucun. Et c’est bien le problème.

En théorie, un équipement de ce type n’a d’utilité que pour gérer les situations d’urgence ou assurer un suivi en temps réel. Dans une collectivité, peu de problèmes relèvent en fait de ces catégories. A Dijon, l’hyperviseur sera ainsi chargé de suivre les chutes d’arbres, les dépôts sauvages ou les équipements défectueux.

Passons rapidement sur les «chutes d’arbres» dont la fréquence peut difficilement justifier un investissement de plusieurs millions d’euros. Pour le reste, il est absurde et impossible de vouloir diligenter «en urgence» une équipe à chaque fois qu’un encombrant, un nid-de-poule, un panneau de signalisation vandalisé ou un lampadaire hors-service sont signalés. Le nombre de techniciens disponibles n’y suffirait pas. Quant aux accidents graves affectant les réseaux, on voit mal ce que l’hyperviseur apportera par rapport aux systèmes d’informations et aux processus d’intervention existants.

En fait, le problème majeur des services techniques chargés de la maintenance des réseaux et des espaces publics réside moins dans la capacité à agir vite qu’à programmer et coordonner efficacement les interventions de maintenance. Rien que l’hyperviseur puisse assurer, celui-ci se contentant d’assurer un suivi.

Mais alors à quoi servira vraiment cet équipement flambant neuf, cette salle de crise ? C’est toute la question à laquelle les différents partenaires à l’origine de l’initiative ont tant de mal à répondre ou, plutôt, se donnent tant de peine à ne jamais répondre de façon claire.

Un joujou à 150 millions ?

Reste une hypothèse. Et si l’hyperviseur était avant tout un jouet ou plus exactement une image destinée à incarner «On Dijon» ? Un jouet coûteux certes (50 personnes sur 1 200 mètres carrés quand même) mais permettant de centraliser les demandes adressées aux services municipaux. Un «Allô mairie» intercommunal combinant standard et écrans télé. Ni plus, ni moins.

Abstraction faite du montant et de la durée du contrat signé avec un consortium de quatre grandes entreprises, après tout pourquoi ne pas gérer depuis une même pièce services techniques et police municipale ? Ce choix n’apportera pas grand-chose mais il y a également peu de risques pour qu’il se révèle contre-productif.

Quant au traitement des données qui donneront lieu à des applications nouvelles et feront de la métropole de Dijon une ville intelligente, il sera toujours temps de voir. Après tout, l’avenir ne s’invente pas en un jour. D’ailleurs, l’écosystème de start-up de la métropole a été invité à plancher sur de nouvelles applications et valorisations des données générées.

En ressortira-t-il vraiment quelque chose ? C’est un peu tôt pour le dire. En attendant, la plupart des responsables des stratégies smart city des grandes villes françaises se sont montrés sceptiques sur «On Dijon». Parmi les griefs, le montant du contrat, 105 millions d’euros, et la difficulté d’assurer un retour sur investissement, alors que les membres du consortium choisi par Dijon réalisent eux aussi pour la première fois un projet à cette échelle**.

A notre humble avis, on ne saurait dire plus sans devenir désagréable.

Franck Gintrand

Revenir à la rubrique :