Pour une réhabilitation de l’opinion

Franck Gintrand

Publié le :

  • 25 mai 2019

L’opinion n’a pas bonne réputation. Opposée au savoir qui relèverait de la vérité et de l’objectivité, elle ne serait qu’une « croyance » animée par la subjectivité et le mensonge. Ce qui fait écrire à Bachelard – en une formule curieusement contradictoire – « l’opinion pense mal; elle ne pense pas ». Fermez le banc. Tout serait-il dit ? Heureusement non.

On l’oublie souvent : l’opposition entre le savoir et l’opinion n’est elle-même qu’une opinion. Si la science établit des vérités (qui ne sont elles-mêmes que temporaires), elle est aussi une quête, une succession d’hypothèses qui peuvent être vraies ou fausses, voire indémontrables (on parle alors de « conjectures »). Avant d’être identifié en tant que tel, le savoir se constitue donc inévitablement sur la base d’opinions. Une fois établi, il peut n’être aussi que relatif, c’est-à-dire probabiliste. Le principe de précaution n’est d’ailleurs que la conséquence logique de la prise de conscience de cette relativité du savoir.

La sphère du savoir est par nature restreinte : elle est même largement plus restreinte que celle celle de l’opinion. Tout ce qui a trait à la vie sociale, à la morale et à la politique échappent au savoir. Non pas par ignorance mais de façon définitive. La tentation de caler les sciences humaines sur les sciences dites « dures » ne peut déboucher au mieux que sur des réflexions métaphoriques, intellectuellement fructueuses mais limitées au seul cheminement de la pensée, ou pire, sur une folie totalitaire animée par la volonté d’imposer une vérité unique, absolue, indiscutable.

Après un détour par le positivisme et une confrontation avec le totalitarisme, les démocraties sont moins assoiffées de vérité et de réalité que d’information et d’opinion. Quand bien même l’opinion n’aurait pas, voire rarement, conscience de son statut relatif. Sur ce point, Kant s’est radicalement trompé. Pour le philosophe, « l’opinion est une croyance qui a conscience d’être insuffisante aussi bien subjectivement qu’objectivement ». Le problème de cette définition ne réside évidemment pas dans l’insuffisance objective de l’opinion mais dans la conscience qu’elle aurait de cette insuffisance. Pour une raison sans doute mécanique : toute croyance ne peut perdurer que si elle tend à la certittude. Non pas à vouloir s’imposer comme la seule certitude possible (à l’exception des extrêmistes animée par une vérité ultime). Mais en tout cas le devenir.

La tentation de l’opinion à se prendre pour ce qu’elle n’est pas (à savoir une certitude) n’est finalement endiguée que par la coexistence d’autres opinions. « Coexistence » plutôt qu' »échange » car l’opinion résiste et s’impose dans le vide à moins qu’elle ne disparaisse au profit d’une autre mais elle change rarement.

Franck Gintrand

Article en cours de rédaction

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