Vous n’en n’avez pas marre… de la vacuité du discours de la tour ? / Chroniques d’architecture – 2019

Franck Gintrand

Publié le :

  • 9 janvier 2019

Des tours pourquoi pas ? Mais pourquoi faire au juste ? Telle est la question. La vraie question….

Rarement forme architecturale aura acquis une telle puissance symbolique. Né aux Etats-Unis, repris et acclimaté aux exigences du communisme international par l’Union soviétique, le gratte-ciel est aujourd’hui l’icône de la mondialisation triomphante en même temps que l’indicateur le plus visible d’un nouveau rapport de force. Sur ces points les chiffres sont éloquents : sur les 11 mégalopoles qui comptent le plus de tours, aucune n’est européenne, ni africaine. Et seules trois sont américaines : New York (plus de 500 mètres), Chicago (300 mètres) et Toronto (une centaine de mètres). Les autres, toutes les autres, sont asiatiques. Hong-kong est même celle qui compte le plus de tours au monde (un millier). La plus riche des villes chinoises est suivie par Tokyo, Shanghai, Dubai, Singapour, Bangkok, Guangzhou (également en Chine) et Seoul.

L’hégémonie de la culture américaine et l’adoption enthousiaste de la tour par le continent le plus dynamique, l’Asie, explique l’incroyable succès de la tour au niveau planétaire. Comme à la plus belle époque de la renaissance, quand les villes italiennes rivalisaient à coup de campaniles, les métropoles qui se conçoivent une ambition économique mondiale semblent ne plus pouvoir se passer de gratte-ciels. La récession rend le jeu plus coûteux et plus risqué. Les projets les moins rentables peuvent être différés ou annulés. Certains, comme « Burj Khalifa », à Dubaï, sont inaugurés dans une ambiance de déprime. Des voix ne se privent pas de dénoncer le coût environnemental des immeubles de grande hauteur. Mais, depuis la décision de construire la One World Trade Center à l’emplacement du Word Trade center, aucun doute n’est permis : les tours ont encore de beaux jours devant elles. Cette résistance aux modes comme aux attentats ne doit rien au hasard.  Evidemment. Depuis Babel, la tour est un acte prométhéen, « s’élançant fièrement et triomphalement vers le ciel, de sorte que de sa base à son sommet il est une unité sans aucune ligne discordante » (L. Sullivan). Une ode à l’homme et à l’absence de limite. Un défi de l’Humanité à Dieu. La confrontation de deux architectes… La France n’échappe pas à cette fascination.

Une puissance symbolique indéniable 

Vantée par Le Corbusier et inaugurée par la Tour Perret à Amiens, la construction des immeubles de grande hauteur français se développe entre les années 50 et le début des années 70. Après une longue période de désamour, elle redémarre au début des années 2010. Pas plus que les autres pays européens, la France n’ambitionne de participer à la course frénétique à la hauteur que se livrent les grandes villes asiatiques et accessoirement américaines. Même à La Défense, aucune tour n’est en mesure de rivaliser un tant soit peu à l’international. Le projet Signal ambitionnait les 301 mètres de haut avant d’être enterré. Le projet actuel de plus grande tour prévu à l’horizon 2024, Hermitage, vise les 320 mètres. Impossible de rivaliser alors que la plus haute tour des Etats-Unis, One World Trade Center, frôle les 550 mètres, que la Burj Khalifa atteint les 800 mètres et que la tour de Djeddah, prévue pour livraison en 2020, dépassera les 1000 mètres.

Se pose dès lors une question : s’il ne s’agit plus d’entrer dans une compétition mondiale, d’avoir – ne serait-ce que quelques mois – la plus grande, pardon la plus haute, tour du monde quel est l’intérêt pour une ville de favoriser la construction des tours ? Première réponse, le gratte-ciel « donne de la lisibilité » à un morceau de ville en créant un « repère » que Jean Nouvel n’hésite pas à qualifier de « clair » (ce qui est préférable pour un repère) et de « dominant » (ce quia priori semble constituer la vocation d’une tour) pour vanter son projet Duo. Repris en coeur par les promoteurs et les architectes, cette réthorique de la « tour-repère » soulève un sérieux problème : elle confine au truisme. Pourquoi des tours ? Pour offrir des repères. Autrement dit, il faut des tours parce qu’il faut des repères et donc des tours. Fermez le banc ? Evidemment non. Si la question ne se pose pas – ou en tout cas pas dans les mêmes termes – pour les quartiers de tours (toute nouvelle construction intégrant dans ce cas un ensemble existant), elle laisse en suspens une interrogation fondamentale : pourquoi certains quartiers auraient-ils besoin d’un repère qui ne serait pas nécessaire pour d’autres quartiers ?

Pourquoi une tour ici précisément ?

Premier sujet d’étonnement : aucun partisan d’un projet de tours en France ne se donne la peine de justifier son projet. Passé la double symbolique du repère et de la modernité, aucune explication n’est donnée sur la valeur ajoutée des projets de tours et leur fonction urbaine. Au vu des enjeux, ce serait pourtant la moindre des choses. Second sujet d’étonnement : à défaut de justifier leurs projets, les architectes et les promoteurs concernés passent en revanche beaucoup de temps à expliquer en quoi leur tour ne constitue pas une atteinte à l’environnement immédiat. Ce n’est pas un hasard si les projets sont présentés de loin et vus du ciel, ce qui ne correspond pourtant pas à la perception la plus courante du piéton. Il arrive même qu’une tour soit figurée de nuit ou selon une luminosité qui n’a pas grand chose à voir avec la réalité. Dans tous les cas, les dessins s’attachent à limiter et relativiser l’impact sur l’environnement urbain. Ceux que le caractère massif de la tour Triangle continue d’inquiéter seront-ils rassurés par le site internet d’Unibail-Rodamco ? A en croire celui-ci, « depuis la ville, on ne (verra) qu’une tranche extrêmement fine, la large façade (n’étant) visible que depuis le périphérique. » Le meilleur sera-t-il réservé au périphérique ? Ou le pire épargné à la capitale ? Difficile à dire. Quant à ceux qui contestent l’intérêt architectural, le promoteur se fait fort de rappeler que « le projet a été imaginé par l’agence suisse Herzog et de Meuron, mondialement reconnue ». Argument d’autorité. Point final.

Ces deux partis pris – taire les avantages et relativiser les inconvénients – sont évidemment liés : si un projet de tour vise à rassurer c’est parce que sa nécessité, dans un contexte donné, un morceau de ville clairement identifié, échappe à tout le monde y compris à ses propres promoteurs et concepteurs. Adepte du « geste créatif », Jean Nouvel préfère s’attarder sur les ressorts poétiques de son projet plutôt que d’expliquer laborieusement sa nécessité. Soliloquant sur son Aventin, notre grand architecte nous délivre son rêve éveillé : « Les trains qui roulent sur les voies ferrées, les phares blancs et les feux rouges des voitures sur le périph’ se réfléchiront sur les façades miroitantes. La légère inclinaison permettra d’aller chercher ces jeux d’optique et de multiplier les images en mouvement. Les tours se pencheront, comme à Pise, comme si elles passaient la tête par la fenêtre pour regarder la perspective de l’avenue de France. Et elles dialogueront, comme deux danseuses en équilibre qui se préoccupent de leur environnement. »

Risible poétique de la tour

Le premier qui rigole… Passons. Le propos n’est pas de s’interroger sur l’intérêt de la pensée et de l’œuvre de Jean Nouvel auxquelles j’ai déjà consacré une chronique. L’histoire jugera. Contentons de nous constater que si le gratte-ciel est un défi au ciel c’est par qu’il écrase la terre et ses modestes habitants. L’un ne va pas sans l’autre. La tour fait les deux en même temps. Et c’est inévitable. Comme pour toute construction, et sans doute plus que pour un immeuble classique, l’esthétique de la tour ne résulte pas seulement de sa forme propre mais aussi de son insertion urbaine. On peut ne pas aimer les tours. On peut les apprécier à la Défense mais pas à Paris intra-muros. On peut préférer les voir de loin que de près, et d’en haut plutôt que d’en bas. Dans tous les cas, l’impact d’une tour isolée sur l’environnement urbain – ou d’un nouveau quartier de tours – n’est pas anodin. Il ne peut pas l’être et soyons, franc, il ne veut pas l’être. Si Jean Nouvel comme tous les archistars rêvent d’avoir une tour à leur actif, c’est bien parce que de toutes les réalisations architecturales c’est celle qui peut s’imposer au même moment au plus grand nombre. Il y a dans la réalisation d’une tour une volonté de toute puissance évidente. Ce n’est pas un hasard si Jacques Herzog, un de deux concepteurs de la tour Triangle, dit vouloir dépasser la tour Montparnasse en précisant que ce n’est pas par « mégalomanie ». Et que dire de Jean Nouvel lorsqu’il donnait involontairement prise aux critiques en comparant sa tour Signal à un « donjon » avant de s’employer laborieusement à rectifier « J’ai dit que, dans la symbolique urbaine, cette tour étendard pouvait se lire comme un « beffroi » ou un « donjon », parce qu’elle doit se voir de loin, jouer un rôle de centralité à la Défense. »

Un acte de mégalomanie à l’état pur, un pur symbole, voilà finalement à quoi se trouve réduit la tour quand elle omet de justifier sa nécessité. Ce qui est aujourd’hui le cas. Comment s’étonner dans ces conditions que l’élan vertical se trouve ramené à un écrasement horizontal et l’idée de repère à une agression urbaine ? Ayons au moins la lucidité d’y voir la rançon d’un silence ou d’un pure arbitraire artistique qu’en réalité rien ne peut excuser. Que la France n’ait plus l’ambition de construire une tour exceptionnelle par sa taille ne discrédite pas d’emblée tout nouveau projet. De même qu’une tour doit apporter la preuve de son caractère environnemental au regard des défis planétaires que nous connaissons, elle doit montrer non pas en quoi elle ne nuit pas à son environnement urbain mais en quoi elle apporte une réelle dimension supplémentaire à la ville. Et sur ce point, ni le simple mot de « repère », ni un discours poétique ne sauraient tenir lieu d’explication. La tour n’est pas une gigantesque sculpture que l’on peut poser sur une table, ranger sur une étagère ou planter dans un jardin privé. C’est un acte d’architecture et d’urbanisme. Un acte dont l’utilité ne peut être évacuée d’un revers de main.

Franck Gintrand

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