Quand Berlin se souvient aussi des bourreaux du nazisme / Slate – 2018

Franck Gintrand

Publié le :

  • 26 mars 2018

Après n’avoir eu de cesse d’effacer les traces de son histoire totalitaire pour ne conserver que le souvenir des victimes juives, russes et allemandes, Berlin accorde désormais toute leur place aux coupables. Quitte à en faire parfois trop?

Le Führerbunker se voulait indestructible et il a en grande partie réussi. La preuve. Les Soviétiques ont voulu le faire sauter en 1947. En vain. Le gouvernement de la République démocratique allemande s’y est essayé à son tour en 1959. Sans plus de succès. Redécouvert en 1990 et cette fois-ci partiellement détruit, ce complexe souterrain, qui relie en fait deux bunkers, sombre de nouveau dans l’oubli.

Ce n’est qu’en 2006, que la ville, qui redoute plus que jamais de voir le site se transformer en lieu de pèlerinage néo-nazi, se résout malgré tout à installer un panneau explicatif pour signaler son emplacement. Si rien n’a changé depuis, on peut désormais visiter le refuge souterrain où Hitler passa ses derniers jours en 1945. Comment est-ce possible? Il ne s’agit en fait que d’une reconstitution réalisée par le «Berlin Story Bunker» dans un abri aérien, près de Anhalter Bahnhof et la Potsdamer Platz. La scénographie a été conçue de façon minimaliste mais efficace: une horloge (pour symboliser le compte à rebours), une bouteille d’oxygène (pour exprimer la sensation d’étouffement), un portrait de Frédéric II de Prusse (histoire de rappeler que même les monstres ont des modèles) et une statuette d’un chien de berger (symbole de la brutalité nazie)…

Le musée d’Hitler?

Rien de spectaculaire mais la polémique était aussi prévisible qu’inévitable. D’autant qu’Ingo Mersmann, à l’origine du projet, avait déjà fait parler de lui en annonçant la reconstitution de la dernière cachette d’Oussama Ben Laden. Depuis ce personnage sulfureux a disparu du paysage.

À la tête de l’association qui gère le musée depuis son ouverture en 2017, l’éditeur Enno Lenze et l’historien Wieland Giebel se sont défendus de vouloir créer un «Hitlerland», expliquant qu’«en règle générale (sic), les néo-nazis ne veulent pas voir où Hitler est mort». Wieland Giebel a simplement motivé la reconstitution du bunker par la volonté de montrer «l’endroit où les crimes se sont achevés, où tout s’est achevé» tandis que son associé, Enno Lenze, brisait symboliquement un buste en argile d’Hitler avant l’ouverture du musée.

Reconstitution du bureau d’Hitler | Tobias Schwarz / AFP

Une affaire de gros sous? Peut-être. Cela dit, il est peu probable que le «Berlin Story Bunker» devienne jamais un lieu d’affluence. Les groupes de visiteurs sont limités à trente et le prix d’entrée à douze euros s’avère relativement dissuasif. L’historien et le journaliste se sont par ailleurs employés à multiplier les précautions en termes de scénographie. Pour voir le bunker d’Hitler, il faut d’abord emprunter un long itinéraire pédagogique, se confronter à une masse impressionnante de témoignages et de textes pour tenter de comprendre «comment cela a pu arriver».

Et pour que le lieu ne devienne pas rapidement le «musée d’Hitler», ses concepteurs ont choisi de l’appeler le Berlin Story Bunker en proposant un second itinéraire axé sur l’histoire de la ville (quitte à créer un doublon de «The Story of Berlin» qui, lui aussi, se termine par la visite d’un abri souterrain). Enfin, ultime précaution, les photographies ont été interdites.

Subsiste malgré tout une question: qu’apporte la reconstitution du bunker d’Hitler? Et le musée aurait-il attiré 20.000 visiteurs en deux mois s’il ne présentait que des panneaux explicatifs sur l’histoire de Berlin et du nazisme?

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