Jean Nouvel, du refus de la filiation à l’absence de postérité / Chroniques d’architecture – 2017

Franck Gintrand

Publié le :

  • 25 octobre 2017

Jean Nouvel, le plus célèbre des architectes français de sa génération, enchaîne les commandes à l’étranger et s’apprête à livrer enfin des tours à Paris, un homme qui ne doit rien à personne et se fiche bien de transmettre un quelconque héritage.

Rarement architecte aura aussi bien porté son nom : Nouvel comme nouveau, du latin novellus. Nouveau comme un créateur sans modèle. Ou encore comme un architecte sans référence. Car Jean Nouvel s’imagine ainsi, même lorsqu’il manifeste son attachement à Claude Parent chez qui il a fait ses débuts.

Aussi lorsque Claude Parent assume ouvertement l’héritage du Corbusier, dont il épouse la modernité et l’obsession théorique, Jean Nouvel assure que «Parent (lui) a tout appris» avant de préciser aussitôt qu’il ne parle pas d’architecture. De là à imaginer que la référence à celui qui fut successivement son employeur et son associé procède d’un hommage convenu, il n’y a bien sûr qu’un pas.

@Odile Fillon

L’architecte ex nihilo

Jean Nouvel en est convaincu : il s’est construit et continue de se construire seul. Seul contre tout, seul contre tous. Contre les fonctionnalistes d’abord dont il se démarque dès ses débuts avec ce même radicalisme, cette même virulence dont les modernes ont eux-mêmes fait preuve à l’égard des académiques. Ne va-t-il pas jusqu’à déclarer avoir été «traumatisé par la place du style international, par les recettes qui dispensaient (les architectes) de penser dans les années ‘60» ?* Ne dit-il pas détester une «architecture générique» conçue hors sol, notamment par des «architectes-artistes» enfermés dans le systématisme de leur style ?

Puisque la modernité ne lègue rien de bon, quel architecte mérite l’intérêt de Jean Nouvel ? En réalité aucun avant lui. Tout juste accepte-t-il de saluer le travail de quelques confrères de sa génération, des amis, des compagnons de route tels que Renzo Piano ou, plus étonnant, Frank Gehry qui pourtant présente toutes les caractéristiques de ces «architectes-artistes» avec lesquels Nouvel se conçoit pourtant en opposition totale.

Collège Anne Frank @ Kristo

Le style c’est moi

Logiquement, ce rejet de toute filiation conduit Jean Nouvel à chercher ses sources d’inspiration en lui-même. Invoquant la citation de Niemeyer, elle-même inspirée de Baudelaire, selon laquelle «l’inattendu est une part essentielle de la beauté», ne déclare-t-il pas sur un ton bravache «je ne suis pas du genre à recycler mes idées» (délicate allusion à ses confrères) avant d’insister sur sa volonté de «se mettre en situation de réinventer un petit monde à chaque projet» ce qui est «à la fois plus passionnant et plus compliqué» ? «C’est cela le style Nouvel, rien d’autre (…), je ne peux pas faire abstraction de mes propres désirs et sensations. Je ne peux même travailler qu’avec ça», dit-il.

Comme Louis XIV déclarant «L’Etat c’est moi», Nouvel affirme «le style c’est moi». Au point qu’il est permis de se demander si Jean Nouvel, à force d’écouter avec tant d’attention ses propres désirs, n’en finirait pas par oublier tout le reste.

Reproche lui ait fait de n’avoir aucun respect des budgets, de sous-évaluer le coût de ses projets les plus prestigieux quitte à entrer en conflit avec ses commanditaires, avant de se rattraper au Moyen Orient avec des maîtres d’ouvrage moins regardants. Des accusations, pour partie fondées, mais qui ne sont pas l’exclusivité d’un Nouvel et dont il ne restera évidemment rien dans un siècle, sinon sous la forme d’anecdotes sans importance.

Opéra de Lyon @Prométhée

L’alibi du contexte

Au plus fort des critiques qui lui reprochent d’avancer à marche forcée sans se soucier des contraintes ou des avertissements, Jean Nouvel se dit facilement calomnié. Partisan d’une architecture «spécifique» contre une architecture générique, il répète à longueur d’interviews combien son ambition est d’intégrer ses projets le plus parfaitement possible dans leur environnement.

Lorsqu’il clame que «chaque site, chaque ville a droit à une réflexion spécifique», qu’à ses yeux le travail de l’architecte «commence par analyser la situation, par écouter, dialoguer, rassembler toutes les personnes susceptibles d’enrichir un projet, avant de formuler une esquisse», le discours paraît attendu et suspect. Pour illustrer son propos, Nouvel n’hésite d’ailleurs pas à évoquer Frank Gehry qui en dépit d’un «vocabulaire à tout le moins reconnaissable (…) arrive à se jouer de toutes les situations (…). Son système est si riche qu’il s’adapte à toutes les échelles à tous les rythmes, à tous les contextes». Il va jusqu’à voir chez son confrère américain «un virtuose de l’intégration». Une affirmation qui a de quoi laisser songeur…

Quai Branly – Espace Océanie @ Andreas Praefcke

La hantise du «lieu commun»

Le «contexte» dont Jean Nouvel prétend être le plus fervent défenseur ressemble furieusement à un prétexte lui permettant de s’affranchir de toute contrainte autre que celle dont il reconnaît la légitimité. Ce n’est qu’au prix d’incroyables contorsions intellectuelles qu’il relie l’Opéra de Lyon à la ville en passant par les voûtes de Florence et de Vicence. Et c’est une vision bien naïve des arts primitifs lorsqu’il parle du musée du Quai Branly comme d’un «bois sacré ‘destiné à’ sacraliser le parcours du visiteur».

En réalité, rien ne figure tant au sommet de ses préoccupations que la nouveauté. Il a beau proclamer qu’une ville existe à 70%, il entend bien profiter pleinement des 30% restants pour laisser libre cours à son imagination. Jouant de l’ambiguïté, il affirme : «plus une idée est générale, ou elle est creuse, ou c’est un lieu commun. Or nous sommes plutôt pour des lieux qui ne soient pas communs en architecture !». Cela a le mérite de la clarté.

D’ailleurs lorsqu’il évoque son échec au concours du forum des Halles, il n’hésite pas à se contredire sur la nécessité de dialoguer avant de formuler une esquisse en estimant que «demander à une association de quartier ce qu’elle pense alors que rien n’a été discuté au préalable, c’est s’exposer à ce qu’elle demande le projet le plus bas, le moins dense, le moins possible de travaux et de perturbations…»

Palais de Justice @ Ile-de-Nantes

Bras d’honneur

Les exemples de cette réticence à écouter autre chose que ce que sa conscience artistique lui dicte sont légion, qu’il s’agisse du collège Anne-Frank d’Antony ou de la maison Dick, à Saint-André-les-Vergers. Et quand le Palais de Justice de Nantes est jugé trop carcéral par ses détracteurs, Jean Nouvel n’hésite pas à sortir l’artillerie lourde, la même dont il use pour expliquer son échec des Halles. La vision de l’architecte, sa vision, prime sur le reste : «La justice doit exprimer sa force. Rien de plus détestable que de faire croire à une justice bien gentille, anodine. Un palais de justice aux airs de maison de la culture trompe son monde. C’est même douteux au plan démocratique. Pour moi, la création architecturale n’a pas vocation au consensus. Seuls les bâtiments qui se font oublier ne provoquent pas de débat».

De l’inconvénient de se confondre totalement avec son œuvre

Sans autre paternité que lui-même, Jean Nouvel se veut également sans descendance. A vouloir privilégier la surprise et remettre l’ouvrage sur le métier à chaque projet, aucune ligne ne se dessine, aucun héritage ne se constitue. A défaut d’explication réelle sur ses choix et de constance dans ses partis pris, il n’est rien dont d’aucuns puissent dire : voilà ce que Nouvel a apporté de nouveau à l’architecture.

Suite à l’intervention d’Alain Trincal sur Jean Nouvel et ses ateliers publiée par le Journal de l’Ecole de Paris en 2009, les réponses aux questions des participants montrent l’étendue du malaise que fait peser l’absence de corps de doctrine constituée sur les équipes de l’architecte. A la question «Avez-vous mis en place un dispositif de formalisation permettant de capitaliser les enseignements d’un projet sur l’autre ?», Alain Trincal répond : «Non, et d’ailleurs, tout le monde ne connaît pas, au sein de l’agence, l’ensemble des projets en cours ou passés». Et lorsqu’on lui demande si l’on peut imaginer les Ateliers Jean Nouvel sans Jean Nouvel, il ne peut que répondre en toute logique : «C’est une question qui nous préoccupe beaucoup».

Une chose semble certaine : après Nouvel, il ne restera rien d’autre que des oeuvres singulières, uniques. Ce qui n’est déjà pas si mal lorsque l’œuvre se confond exclusivement avec son créateur…

Franck Gintrand

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