Etat d’une reflexion

Franck Gintrand

Publié le :

  • 11 octobre 2017

Jésus ne représentait pas une menace pour l’ordre établi. Fort de ses seules convictions et adepte avant l’heure de la non violence, il a aspiré au martyr et s’est vu condamné pour l’exemple, à savoir pour dissuader des risques insurrectionnels beaucoup plus dangereux, tant pour les autorités romaines que pour les prêtres du temple. Lorsqu’il s’agit de relater l’histoire, les tenants du Christianisme, ce qui aurait pu n’être qu’une énième mouvance du judaisme, devient une nouvelle religion à part entière, à la fois universelle et conquérante, basée sur le divorce avec la religion juive.

Quelles raisons pousserent les autorites religieuses et romaines a se debarasser d ‘un obscur nazareen, persuade d’etre messie et fils de Dieu ? En quoi et pour qui cet homme constituait-il une gene ? Et en quoi cette gene justifiait-elle un jugement express et une condamnation à mort ?

Aucune raison avancee jusqu’a aujourd’hui ne tient reellement. Vivant Jesus ne representait ni un risque politique, ni une remise en cause frontale de la religion juive defendue par les Sadduceens et les Pharisiens, les deux principales mouvances de l’epoque. En tout cas beaucoup moins que ne le faisaient les Esseniens qui, eux, etaient de veritables fanatiques, susceptibles a tout moment d’enclencher un durcissement de la politique romaine a l’egard des Juifs.

En fait, la condamnation de Jesus apparait a maints egards comme une decision qui risquait de crer le probleme qu’elle entendait resoudre.

En faisant condamner Jesus, les Sadduceens aurait pu provoquer une reaction violente de la part de ses adeptes et en faire la premiere erreur judiciaire de la religion juive. Ce risque, les Sadduceens ont pourtant decide de le prendre. Et la suite des evenements leur a donne raison. Jesus meurt seul, abandonne de tous, ou presque. Difficile dans ces conditions de continuer d’y voir le dangereux contestataire dont les autorites civiles ou religieuses auraient a tout prix voulu se debarasser.

Les Evangiles ne sont pas d’un grand secours pour savoir comment les evenements se sont reellement deroules et sans doute encore moins pour tenter de comprendre ce qui s’est passe.

Contrairement a ce que pensent bon nombre de croyants, l’objectif des redacteurs des  Evangiles n’est pas de denoncer un simulacre de proces pour expliquer ce que seraient les veritables motivations de l’execution de Jesus et donner un sens a sa mort. Pour une raison simple : a leurs yeux, le sens de cette mort ne fait aucun doute et il tient tout entier dans la resurrection.

Ce que les evangelistes doivent en revanche ne plus tarder a expliquer, c’est le refus des autorites juives de reconnaitre le caractere messianique et divin du Christ. Une refus d’autant plus problematique qu’il persiste 30 ans apres la crucifiction et que les chretiens ne peuvent plus le mettre sur le compte de l’aveuglementou d’une simple erreur d’appreciation. A ce moment la, le christianisme n’est qu’un mouvement marginal et precaire, rejete par la majorite des Juifs et la quasi totalite des Romains.

Et puisque les Pharisiens ne semblent pas disposer a se rallier et que les Romains sont en revanche decides a faire preuve de la plus grande fermete vis-a-vis des Juifs et de leurs responsables, les Evangiles vont donc devoir expliquer l’attitude des premiers et menager les seconds…

Menager les Romains est, et de loin, la tache la plus facile. Aux yeux des apotres, le proces de Jesus ne peut pas etre la mise en  accusation d’un constestataire politique. Ce serait diminuer la nature messianique de l’homme, denaturer son message evangelique et prendre le risque de presenter le christianisme comme un mouvement historiquement, et par consequent fondamentalement, hostile aux Romains.

La charge contre les religieux juifs procede, en revanche, d’une absolue necessite. Mais elle se heurte a un probleme historique : entre le proces de Jesus et l’ecriture des Evangiles, le mouvement religieux dominant a change. Aux Sadduceens ont succede les Pharisiens. Mais, a la limite, peu importe : les Evangelistes melangent les seconds aux premiers, les font critiquer par Jesus et participer a sa condamnation.  Bref entre les religieux qui ont condamne Jesus et ceux qui s’opposent a son message, il n’y a aucune difference fondamentale mais, au contraire, une absolue continuite. Ce principe etant pose, les redacteurs des Evangiles explique l’hostilite des religieux juifs par deux raisons. La premiere tourne autour du Temple. Cette question est meme fondamentale puisqu’entre la mort de Jesus et la redaction des Evangiles, un veritable cataclisme s’est produit et a tout change : la destruction du Temple. Avec lui c’est l’ordre ancien, celui des dignitaires du Temple, des Sadduceens, qui est balaye. Dans l’esprit de l’epoque, la destruction aurait du inaugurer la fin des temps et le jugement dernier. Rien d’etonnant a ce que la deception qui s’en suit entraine la disparition des zelotes. Il ne reste plus, face a face, que les partisqns de Jesus et les Pharisiens. Et encore, ceux de Jesus ne pesent pas lourd car, pour bon nombre d’entre-eux, la disparition du Temple aurait du provoquer le retour du Messie. Or rien ne s’est produit. Et si ce « rien » n’a pas des effets aussi devastateurs que pour les zelotes, il est evident qu’il risque de stopper net la progression du christianisme chez les Juifs.

Il y a donc urgence pour les apotres a fournir une explication qui tienne la route. Celle-ci tient en quelques mots : Jesus a critique le Temple et revendique le pouvoir de le detruitre. Cette possibilite est meme presentee comme une facon de convaincre les incredules. Et bien voila qui est fait. Si l’evenement a un sens c’est bien celui-la : Jesus est bien le Messie. A la foi par son caractere prohetique et son pouvoir surnaturel.

S’approprier la Torah et condamner ces religieux qui refusent de reconnaitre le Christ, tel est en fait la strategie des chretiens. Ce qui revient a faire un double saut perilleux : le premier consiste a dessiner les contours d’un nouveau testament, d’une nouvelle alliance; le second a differencier le peuple incarnant l’avant et le peuple incarnant l’apres. L’exercice est delicat. Tres delicat meme. Bien ciblee, la charge est terrible pour les tenants du pharisianisme. Trop evasive – ou enoncee dans un milieu paien qui ne connait rien des subtilites du judaisme – elle peut tourner rapidement a la damnation de ceux qui s’obstinent sciemment dans l’erreur. Par ailleurs, Jesus n’a-t-il pas dit qu’il etait venu, non pas pour abolir la Loi, mais pour l’accomplir ?

En cours de redaction

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