La fin des idées : présentation

Franck Gintrand

Publié le :

  • 9 octobre 2017

On les pensait banales ou lumineuses, en tout cas évidentes au point d’être éternelles. Leur déclin, leur rejet ou leur oubli nous rappellent cette évidence : toutes les idées sont mortelles.  Au nom d’un principe, jamais explicité mais viscéralement optimiste, les idées apparaissent et se multiplient, se développent et se complexifient, s’ajoutent indéfiniment les unes aux autres. Ainsi que Schopenhauer l’a parfaitement résumé, “toute vérité franchit trois étapes. D’abord elle est ridiculisée. Ensuite, elle subit une forte opposition. Puis, elle est considérée comme ayant toujours été une évidence.” De la même façon, une opinion décline avant d’être reléguée dans le domaine de la superstition, de l’erreur ou de l’immoralité, ouvrant ainsi la voie à une nouvelle idée.

Les idées forment une jungle, un univers éminemment darwinien. C’est vrai depuis toujours mais l’idée que les idées sont en concurrence, cette idée sans doute plus révolutionnaire que les autres dans la mesure où elle ne se contente pas de constater le caractère mortel des idées mais aussi d’appeler à la mise à mort des idées trop installées, cette idée-là ne s’impose qu’à partir du XIXe siècle quand la nouveauté et la modernité se substituent à l’antiquité et à la tradition pour guider la création et la réflexion.

La fin des idées est indissociable de la fin des certitudes. Libérées du joug de la pensée religieuse, les découvertes scientifiques invalident des pans entiers de la pensée. Certaines idées basculent. La conception du temps n’est plus la même depuis la découverte de relativité. Mais des idées religieuses bénéficient également d’un regain de légitimité, comme la Création avec la théorie du big bang. Dans ce monde des idées en pleine effervescence, la seule certitude qui demeure c’est que plus rien n’est définitif. L’idée d’album plie sous la pression et la fragmentation du numérique sans rompre. En tout cas pour l’instant. L’idée classique d’intelligence se trouve remise en cause par la volonté de réconcilier passion et raison…

Peu d’idées disparaissent sous l’effet du progrès. Il n’y a pas d’un côté des a priori, des superstitions et de l’autre une vérité qui battrait soudainement en brèche des idées reçues et par nature fausses. Les idées peuvent naître de la science. Elles n’ont pas de caractère définitif. Toute idée se discute, s’argumente et s’appuie sur des faits. Il arrive  que des idées soient assimilées – de façon délibérée ou non – à des vérités. Mais au-delà du socle argumentaire sur lequel toute idée entend s’appuyer, aucune n’est à l’abri d’une sérieuse remise en cause.

Certaines idées disparaissent minées de l’intérieur. L’implosion est un phénomène courant dans les domaines politiques et religieux. Le communisme passe à la trappe de l’histoire à un moment où personne ne s’y attend, le catholicisme  perd son attrait quand d’autres mouvements issus du protestantisme se portent très bien, l’idée de « milieu » – « milieu de gamme » et « classe moyenne » – entre en crise sans que l’on puisse attribuer cette crise à la crise ou au contraire à la vitalité du capitalisme… Mais l’implosion  n’épargne pas les genres artistiques. Il suffit de se référer au western ou au peplum, à la poésie ou au théâtre pour imaginer qu’un jour où l’autre le roman et le film de science fiction seront à leur tour menacés d’obsolescence, sans être nécessairement victimes d’une concurrence nouvelle…

La fin s’annonce toujours un peu de la même manière. L’idée qui paraissait évidente le devient tout d’un coup beaucoup moins : le concept d’album est-il vraiment indispensable ? Le héros – lisse, positif, idéal – ne serait-il pas finalement ennuyeux ? Pourquoi un film d’horreur devrait-il nécessairement se dérouler dans l’obscurité ? Pourquoi n’y aurait-il pas de bande dessinée sans série ? Et si le visage n’était plus représenté de façon stoïque mais au contraire expressive ?

Certaines idées s’effacent non seulement contre toute attente mais aussi contre toute logique. L’architecte Perret était convaincu que le béton pouvait être un matériau aussi répandu et aussi noble que la pierre. Le béton a triomphé au niveau de son utilisation. Mais il a curieusement perdu la bataille de l’image. Et dans des proportions que l’architecte français n’aurait jamais imaginé. Il arrive aussi que des idées résistent contre toute attente comme le libéralisme (ou le « capitalisme ») après la crise de 2008, voire que des idées que l’on tenait pour mortes connaissent une nouvelle jeunesse, comme le fascisme…

Bref, si les idées ont une vie, elles meurent aussi selon des règles et pour des raisons que ce blog se propose d’analyser à travers 30 histoires qui commencent évidemment toutes par la fin.

Franck Gintrand

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