L’industrialisation de l’habitat… et de l’architecture

Franck Gintrand

Publié le :

  • 12 septembre 2017

Avantages

La production industrielle des éléments constitutifs ne permet pas seulement de reproduire les bâtiments à l’identique, avec si nécessaire quelles variantes. Cette solution représente un gain d’argent et de temps.  La construction devient une affaire d’ouvriers et non plus d’artisans, d’assembleurs et non plus de producteurs. Hector Guimard, qui a connu son heure de gloire autour de 1900, dépose en 1920 un demande de brevet pour un procédé qui, dit-il, permettra de « n’employer dans la construction que des éléments standardisés oeuvrés  complètement en usine, interchangeables, et permettant leur montage, sans ajustage ni retouches sur le chantier, par des ouvriers non spécialisés, qui n’auront plus besoin d’utiliser le mètre ordinaire pour exécuter ces travaux. »

Habitations préfabriquées et colonisation

Précédant le modernisme, la standardisation est d’abord favorisée par le génie militaire. Afin de faciliter l’installation des colons en Australie ou dans les Antilles, les capitaines d’industries britanniques imaginent des habitations préfabriquées. Une de ces compagnies, la Sierra Leone Company, se fait connaitre en envoyant en Australie, une immense cargaison comprenant église, entrepôt, boutiques, hôpitaux, et toute une panoplie d’habitations préfabriquées. C’était en 1792, alors que la révolution industrielle prenait son envol aux quatre coins de l’empire britannique.

Le fer et le bois

Le principe du bâtiment préfabriqué repose d’abord sur un double principe. Premier principe, les éléments constitutifs sont fabriqués en usine, puis transportés et assemblées sur le site de l’ouvrage. Second principe, la construction ne repose pas sur l’érection de murs porteurs mais sur celle d’une ossature en fer ou en bois, déjà appliqué pour les serres et les bungalows notamment. Premier bâtiment important entièrement préfabriqué, clou de la première exposition universelle de 1851, le Crystal Palace est construit suivant ce principe. La conception des pavillons de Baltard, comme tant de halles de l’époque en fer, fonte, verre et briques, également.

Les architectes montent au front

En 1861, François Coignet estime que le béton « est à la construction ce que l’imprimerie est à l’écriture ». Dès 1908, Edison projette de construire en dix jours des maisons de dix pièces. En 1914, Gropius défend l’idée de la préfabrication pour « redonner à l’architecture, ainsi qu’aux techniques dépendantes, l’importance universelle qui était la leur au temps où la civilisation était harmonieuse. »  Une quête défendue par Le Corbusier au nom d’une société enfin égalitaire et utilitaire : « La maison ne sera plus cette chose épaisse et qui prétend défier les siècles et qui est l’objet opulent par quoi manifester la richesse : elle sera un outil comme l’auto devient un outil. » (Vers une architecture, 1923)

Premier essais d’Eugène Beaudouin et Marcel Lods

En 1928, Hector Guimard utilise pour un immeuble de la rue Legendre des éléments de béton moulés à l’avance, aussi bien pour la charpente, que pour les planchers et les panneaux de remplissage. En 1932, Eugène Beaudouin et Marcel Lods tentent la première expérience française de logements à bon marché intégralement préfabriqués. Cette expérience est rendue possible par l’importance de la commande (800 appartements). Préfabriqués en usine, montés à sec sur le chantier, les éléments donnent corps au fantasme de la maison montée comme une voiture. A cette première cité en succède une seconde, conçue et construite de la même façon, la cité de la Muette à Drany. Le procédé retenu ? Une ossature métallique à laquelle sont accrochés des panneaux en béton fortement inspirée d’un procédé mis au point par Le Corbusier quelques années plus tôt.

Tentatives avortées de Le Corbusier et du Bahaus

Dès 1914, une annonce publicitaire de Gabriel Voisin fait rêver : « Nous construisons des maisons transportables (…) livrées par nos soins sur camion, prêtes à être habitées trois jours après la commande. » A la fin de la Première Guerre mondiale, l’industriel va permettre au jeune Le Corbusier de présenter son système d’habitation breveté sous le nom de Dom-Ino (1914) qui consiste en une ossature poteaux / poutres en béton armé, les propriétaires étant libres de l’habiller à leur gré de fenêtres, portes et cloisons. Corbusier n’aura pas plus de succès avec les prototypes « Monol » ou « Citrohan » dévoilés en 1919 et 1921 ou encore la maison du gardien de la villa Savoye qu’il présente en 1929. Outre-Rhin, les échecs se succèdent également qu’il s’agisse du prototype entièrement meublé que le Bahaus expose à Weimar en 1923 ou de la maison préfabriquée de Gropius, qu’il s’agisse de la version en ossature métallique de 1927 ou de celle en ossature cuivre de 1931. De même que le Cristal palace, ces prototypes et ces réalisations restent sans lendemain.

Le rêve de Jean Prouvé

Il faut attendre le lendemain de la seconde guerre pour que l’idée resurgisse. S’inspirant ouvertement du Corbusier, Jean Prouvé n’hésite pas à affirmer, au tout début des années 50, qu’il est « prêt à fabriquer des maisons en grande série, comme Citroën l’a fait dès 1919 pour les automobiles ». En 1956, Prouvé et son équipe réalisent une maison de 52 m2 susceptible d’être produite en six semaines et montée en une seule journée sur le chantier. Cette « maison des jours meilleurs » ne sera pas toutefois homologuée par les pouvoirs publics et seulement trois prototypes seront érigés sur le site. Le bilan que fait Gropius de cette quête consacre la position dominante de l’ingénieur : « aujourd’hui ce n’est plus l’architecte qui fait autorité en matière de construction (…) L’architecte est en grand danger de perdre son influence au profit de l’ingénieur, du technicien, de l’entrepreneur (…) Les événements obligeront sans doute l’architecte d l’avenir, soucieux de reconquérir sa place prépondérante, à prendre une part beaucoup plus active au marché du bâtiment. »

L’inquiétude de Gropius

Dans une lettre au New York Times, Gropius, s’inquiétant sans doute d’une tendance à l’uniformisation, se veut néanmoins confiant en prédisant que « les hommes se révolteront toujours contre toute tentative de « supermécanisation » opposée à la vie (…) (et c’est pourquoi) l’architecture de l’avenir aura à sa disposition une sorte de jeu de construction, un choix très riche d’éléments de construction interchangeables, fabriqués à la machine, qui s’achèteront librement dans le commerce et seront assemblés en bâtiment de formes et de grandeurs diverses. »

Triomphe de la préfabrication après-guerre

La maison préfabriquée va finalement être concurrencée par la standardisation du logement collectif. La première sera assimilée au pavillon sans âme, le second au grand ensemble inhumain, l’un et l’autre à une architecture sans âme et sans talent. L’opération des « 4 000 logements de la région parisienne » en 1953 inaugure la généralisation de la préfabrication pour la construction des grands ensembles de logements en France. L’avènement des grands ensembles correspond au triomphe du béton qui, à travers la constitution de grands groupes de bâtiment et l’industrialisation, toutes deux soutenues par l’État, devient, en France, le matériau universel. Cette essor de la production s’accompagne d’un appauvrissement architectural. La volonté d’abaisser les coûts par « l’industrialisation lourde » conduit à ce que Bruno Vayssière appelle le « hard-French »: des réalisations répétitives, dures, dépouillées, dans lesquelles la composition est sensée suivre le chemin de grue. Cette période du triomphe quantitatif du matériau est celle de nombreux renoncements.

Béton : des potentialités laissées de côté

Les potentialités structurelles du béton sont oubliées: plus de porte-à-faux ni de fenêtres d’angles ou de pilotis. Les balcons eux-mêmes souvent disparaissent. Le béton est employé au minimum de ses capacités: un matériau économique qui permet de monter haut. Pour rentabiliser les coffrages et vendre plus de matière au détriment d’autres corps d’état, les entreprises de gros œuvre qui montent en puissance abandonnent au profit du voile l’ossature béton qui dominait dans l’entre-deux-guerres.

SOMMAIRE

En bref : les réalisations majeures de la première moitié du siècle sont des immeubles et des villas. Les architectes d’avant garde mènent une réflexion indispensable sur l’habitat pour tous. Mais l’effort entrepris dans la première moitié du XXe siècle tourne court ou tourne mal dans la seconde moitié.

https://patricehansperrier.files.wordpress.com/2012/05/dossier-prc3a9fabrication-formes.pdf

http://www.archives-orales.developpement-durable.gouv.fr/docs/Manifestation/0000/Manifestation-0000014/Texte_de_la_conference_de_Pierre_Chemillier.pdf

https://tel.archives-ouvertes.fr/tel-00727276

https://www.build-green.fr/la-maison-en-construction-son-histoire-au-travers-des-materiaux/

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