Le bon goût de la bourgeoisie libérale

Franck Gintrand

Publié le :

  • 12 septembre 2017

L’art moderne n’aurait jamais vu le jour sans une bourgeoisie et une aristocratie avant-gardistes, adeptes d’une esthétique en accord avec la société industrielle, opposé à l’art officiel qualifié de « pompier ». A l’inverse du style surchargé des beaux-arts, la culture de cette élite veut se caractériser par une certaine « retenue » et un rejet du passé.

Sans sous-estimer les fondements philosophiques d’une démarche qui s’efforce de concilier une fascination romantique pour la nature  (dont la logique est jugée « impeccable ») et un positivisme hérité des Lumières (pour Guimard, « l’art devrait s’appuyer sur la science »), la réaction contre l’éclectisme de l’époque relève d’un réflexe de classe, celle des aristocrates et des fortunes établies depuis plusieurs générations sur une bourgeoisie nouvellement enrichie.

La sobriété contre le clinquant

Balzac attaque en creux ces parvenus, ces « nouveaux riches » qui consacrent la victoire de l’argent et de la bourgeoisie sur les valeurs de aristocratie. L’architecte Fayol déplore que « l’idée de richesse ait pris, au cours du XIXe siècle, une force telle qu’elle est parvenue à jouir d’un réel prestige moral et à prendre une place dans l’échelle des valeurs (…) Beaucoup de choses “font riche” — et c’est dommage — car cela “ne fait pas” noble, cela “ne fait pas” distingué. On a perdu la notion de dignité, de simplicité, d’élégance, pour consacrer la notion de richesse, et surtout celle de son simulacre, la richesse bourgeoise. » Quand l’aristocrate séduisait naturellement par son ascendant, le bourgeois est obligé d’en rajouter pour témoigner de sa réussite. Le style cultive la profusion et le brillant, pour ne pas dire le voyant et le clinquant.

Le présent contre le passé

L’avant-garde met à l’index le culte du passé.  L’idée est déjà présente dans la définition que donne l’Encyclopédie du mot « moderne » : « Moderne se dit encore en matière de goût, non par opposition absolue à ce qui est ancien, mais à ce qui est de mauvais goût », comme l’était, précise l’article, l’architecture gothique. Enfin ça c’était au XVIIIe siècle. Car au XIXe siècle, la modernité consiste moins à dénigrer le moyen-âge par rapport à l’Antiquité qu’à dénoncer un art fondé sur le passé quel qu’il soit. En 1885, la jeune revue littéraire belge, l’Art moderne, déclare ainsi détester « et les monuments en maussade Renaissance flamande, et les maisons en néo-gothique prétentieuse et apoplectique d’ornements, et les portes cochères à tête de lions, et les sonnettes en gueule de tigre… ». Ces styles anciens revisités sont critiqués pour leur absence d’originalité ou a contrario pour leur caractère débridé, sinon caricatural comme le kitsch, un terme d’origine bavaroise apparu au XIXe siècle, à l’époque des architectures pâtisseries de Louis II de Bavière.

L’expression de soi contre l’imitation d’un style 

Dans le droit fil de Louis XIV, l’Académie est la gardienne de l’art officiel, le seul habilité à répondre aux commandes officielles et à définir les canons de la beauté artistique. Basé sur la formation technique et un système de concours, cet art marque une nette prédilection pour la religion, l’histoire et la mythologie, l’étude du nu ou encore l’imitation des anciens. L’Antiquité est le sujet de référence absolu ; le dessin et la copie d’œuvres sont les deux moyens privilégiés. Ces principes qui privilégient les références au passé, tant du point de vue des techniques utilisées que des formes privilégiées, finissent par renvoyer un art du pouvoir, d’autant plus dérisoire, prétentieux et ridicule qu’il est adopté par un particulier.

La fonction contre l’ornement

L’art officiel se diffuse à toute la société à la faveur de la fabrication industrielle et de l’apparition d’une classe moyenne disposant d’un pouvoir d’achat suffisant pour acquérir des articles de prix mais insuffisant pour s’acheter des oeuvres de maîtres. La dénonciation du mauvais goût est une critique de la copie et de l’imitation. Le phénomène prend de telles proportions que comte Léon de Laborde s’attaque à ces « fossoyeurs qui, depuis 1789, sont occupés exclusivement à fouiller les tombeaux des générations passées, à les copier aveuglément, servilement, sans choix et comme poussés par un fétichisme fanatique ».

La simplicité contre la pompe 

L’art académique se voit qualifié de « pompier » à partir des années 1880. Comme le gothique, le maniérisme, le baroque ou encore le rococo, le terme n’a rien d’un hommage et tout d’une désignation péjorative. Mettant dans le même sac le néoclassicisme, l’éclectisme, l’orientalisme ou le « Victorian-neoclassicism », l’art pompier se caractérise par la dimension théâtrale et grandiloquente, le faste et la profusion, le goût de la performance et la volonté d’impressionner le spectateur. Premier théoricien de la culture populaire, Nietzsche dévalue « l’art de l’étalage [en français dans le texte], la volonté de faire de l’effet par l’amour de l’effet », dont il tient Wagner pour le plus grand représentant du « goût des masses ».

Avènement du « chic »

Pour une nouvelle esthétique

Face à ce qu’une certaine élite considère comme une dégénérescence du goût s’affirme une esthétique fondée l’adéquation de la forme avec l’usage et avec le matériau. En architecture, elle fait dire à Chevreuse : « Construisez un porte-à-faux en pierre de taille, de même gabarit que celui qui sera construit en béton à côté du premier et en l’armant de telle manière qu’il tienne. Le premier sera laid, le second sera beau ». Laid parce que « mensonger », « beau » parce que vrai. A l’inverse, Richard Kurdiovsky note au sujet du couple Stoclet qu’ils « étaient habitués à vivre dans un luxe raffiné et de bon goût, leur objectif étant de donner à leur existence une forme esthétique. »

La tentation romantique

Il y a incontestablement du dandysme dans les notions de bon et de mauvais goût. Voire même une nouvelle forme d’art officiel et aristocratique qui n’aurait pour seul objectif que de marquer sa distance avec le vulmum pecus.  Victor Hugo ne s’y trompe pas. Dans un texte sobrement intitulé « Le goût », l’écrivain note que si « l’idéal antique produit dans l’art, la mesure, la proportion, l’équilibre des lignes », l’idéal moderne ce n’est pas la ligne correcte et pure, c’est le vaste,  le puissant, le sublime, l’indéterminé (…) quelquefois le monstrueux, quelquefois le divin… »

La fausse piste de l’art nouveau 

Par sa volonté de rompre avec l’académisme, l’art nouveau semble répondre à cette aspiration. Las ! Cet art qui voulait faire table rase du passé et des conventions sociales est récupéré par cette bourgeoisie tant décriée pour son mauvais goût. Assimiler l’histoire à un passé révolu garantit peut être de ne pas y succomber mais la substitution de la nature aux styles anciens ne suffit clairement pas à être moderne. Et si la meilleure façon de cultiver le bon goût consistait à être de son temps ?

Franck Gintrand

Bibliographie

« Le kitsch : une histoire de parvenus« , Christophe Genin, 2007

« L’art du mauvais goût ou le réenchantement du kitsch« , Zagury Nelly, 2010 / 2011

« Les malentendus du design et du kitsch« , Jocelyne Leboeuf

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