Marseille, la ville bunkerisée

Franck Gintrand

Publié le :

  • 19 août 2017

Le très chic parc du Talabot où séjourne le président de la république et sa femme est à l’image des résidences et lotissements sécurisés qui se multiplient à Marseille. Ajouté à la volonté de privatiser certains espaces publics, ce phénomène récent illustre la difficulté croissance des Marseillais – et plus largement des Français – à vivre ensemble…

Même dans une ville habituée aux annonces fracassantes et aux débats vigoureux, le projet de privatisation de 20% des plages du Prado à l’horizon 2020 a fait l’effet d’une véritable bourrasque au début de l’année. Tandis que l’adjoint aux plages, Didier Réault exprimait la volonté de la ville de Marseille « d’offrir des lieux de loisirs agréables qui soient aussi des lieux de création de richesses et d’emplois », le président du collectif de défense du littoral 13, Gérard Jeanson, sonnait le tocsin de la mobilisation : « si on laisse faire la politique de la ville, on aura bientôt plus rien et ils pourront faire tout ce qu’ils voudront ».

La privatisation des espaces publics est une tendance nette

Il faut dire que ce projet de privatisation des plages venait s’ajouter à un autre projet de cession d’un espace public, la célèbre Villa Valmer, propriété de la Mairie de Marseille depuis 1967. Cette imposante bâtisse de 1865, qui était occupée jusqu’à maintenant par des institutions internationales comme le Centre de Marseille pour l’intégration en Méditerranée, fait l’objet d’un appel à projet lancé par la municipalité l’hiver dernier. La ville de Marseille souhaite favoriser un « projet innovant permettant de développer l’attractivité et le rayonnement » de la ville. Seulement voilà, si Mme Vlasto, adjointe au maire de Marseille en charge du tourisme, ne cache pas son souhait de voir s’implanter un hôtel de luxe sur la Corniche, la population ne semble pas de cet avis. Une pétition a notamment été signée par près de 15 000 personnes opposées à la privatisation des 4000m2 d’espace public. Hervé Menchon, conseiller municipal d’opposition, déclarait sur le sujet en décembre dernier : « Personne n’a hélas pu discuter de l’appel à projet avec l’adjoint de la délégation concernée. Il eut été préférable qu’une véritable concertation soit engagée en amont sur l’opportunité de lancer un appel à projet et sur la teneur de son cahier des charges. Que ce soit avec une enquête publique préalable ou une autre forme de consultation citoyenne en amont, les mairies doivent cesser d’avancer seules sans les citoyens et cesser d’étouffer les protestations sincères des habitants par des polémiques stériles. Quel que soit le projet retenu, l’espace aujourd’hui public devra rester entièrement accessible au public. Et notamment que les promeneurs puissent continuer à accéder à 100% de l’espace public, jusqu’au pied des façades de style Renaissance, là ou posent les jeunes mariés, sur les marches qui font gradins. »

Le boom des résidences fermées

Impossible de ne pas faire le rapprochement entre cette privatisation des espaces publics et la multiplication des résidences fermées. Le phénomène a pris une ampleur particulière depuis quinze ans. Un groupe d’universitaires d’Aix Marseille Université animée par Elisabeth Dorier, Sébastien Bridier, Isabelle Berry-Chikhaoui, Virginie Baby Collin, Julien Dario, Gwenaëlle Auden ou encore Damien Audren, en a même fait un sujet d’étude et de recherche. D’après les deux enquêtes qu’ils ont réalisées jusqu’à aujourd’hui, 1500 logements, soit près de l’habitat local, sont situés en résidences fermées. En 2009, ils ne représentaient que 20%. Leur nombre croît mais leur situation géographique se diversifie également. Si ces fermetures touchent principaleament les quartiers Sud de la ville (les 8ème et 9ème arrondissements), elles s’étendent effectivement en périphérie, au nord et à l’Est de Marseille (les 11ème, 12ème, 13ème, 14ème et 15ème arrondissements). La généralisation du phénomène est sans équivoque.

Logements sociaux et lotissements se sécurisent depuis peu

Plus inquiétant encore, 55% des résidences de la cité phocéenne ont été fermées après leur construction. La majorité d’entre-elles sont des copropriétés datant des années 1950 et 1970, des ensembles de logements sociaux ou encore de petits lotissements pavillonnaires des années 1930. C’est le cas notamment du lotissement des Castors du Merlan dans les quartiers Nord datant des années 1945. Voisins de la cité des Oliviers connue pour ses divers règlements de compte liés au trafic de drogue, les riverains de ce lotissement ont décidé il y a quelques années de restreindre son accès par l’installation de quatre portails électriques et d’une double clôture. Un système de vidéosurveillance a aussi été mis en place afin de contrôler les allées et venues dans le quartier. Coin-joli, lotissement du quartier Sainte-Marguerite dans le 9ème arrondissement de Marseille, a également cédé à la tentation de l’enclosure en 2012. Près de l’école et du collège Sainte-Marguerite, cet îlot résidentiel a vu, suite à une décision de l’association de copropriété, ses voies, qui jusqu’à maintenant étaient publiques, privatisées. Dans le 8ème arrondissement de Marseille, le phénomène prend une forme plus poussée. Les résidences fermées les « Alpilles », les « Oréades » ou encore les « Jardins de Thalassa » jouissent d’un gardiennage par des sociétés privées, de navettes scolaires spécifiques…

La délinquance ne faiblit pas  

Les situations géographiques des exemples évoquées précédemment sont différentes, toutefois les raisons invoquées pour la fermeture des espaces tournent toutes autour de la sécurité. Les riverains des Castors du Merlan justifient l’enclosure du lotissement pour des motifs de délinquance. Proches de la cité des Oliviers, ils souhaitaient faire cesser le trafic de drogue, les vols ou les agressions dans leur résidence. Les habitants de Coin-Joli, lequel est situé sur le boulevard Michelet, se plaignaient à la fois des allées et venues des enfants et de leurs parents en raison de la proximité d’établissements scolaires mais également des impacts de la prostitution présente sur les bords de l’axe routier. Il convient de rappeler que la métropole marseillaise, d’après des chiffres publiés par le ministère de l’intérieur en 2015, se distingue par le nombre élevé de décès lors de « règlements de comptes entre malfaiteurs » : 274 depuis 1996. Le rapport Criminalité et délinquance constatées en France en 2012 de la Direction centrale de la police judiciaire révélait que les Bouches-du-Rhône avec 30 387 infractions et un taux de 15,45 infractions pour mille habitants étaient le quatrième département le plus délinquant. Marseille, quant à elle, se positionne première toutes catégories de délinquances confondues. En 2012, la police a recensé 20 143 atteintes aux personnes dans la circonscription, soit 22,63 cas pour 1 000 habitants, quand ce taux est de 15,64 à Paris et de 12,69 à Lyon. Elle conserve cette position pour les atteintes aux biens : 70,5 pour 1 000 habitants à Marseille, contre 66,7 dans la capitale et 56,62 dans la cité rhodanienne.

Fermetures unilatérales de voies

Si la recherche de tranquillité est compréhensible dans un tel contexte, la fermeture abusive des voies transversantes n’est pas sans soulever de sérieux problèmes. Selon la thèse de Julien Dario intitulé « Fragmentation urbaine et qualité environnementale, une étude des continuités et discontinuités de la trame viaire à Marseille », 214 résidences bloquent effectivement un ou plusieurs axes traversants, lesquels jouent un rôle primordial dans les déplacements quotidiens à pieds, en vélo ou encore en voiture. C’est près de 11% du linéaire des voies marseillaises qui est impacté. Et c’est notamment la source principale de contestations de la fermeture des lotissements. Aux Castors du Merlan ou encore à Coin-Joli, des voies de circulation ont été privatisées imposant aux usagers quotidiens étrangers de la résidence de réaliser des détours de parcours parfois sur des chemins inadaptés ou surchargés. A Coin-Joli, les riverains et les parents d’élèves des établissements scolaires proches ont porté l’affaire en justice en 2013. La « bunkérisation » du quartier était dénoncé par ces derniers. Ils s’opposaient également à la fermeture progressive de l’ensemble des voies de circulation contraignant les enfants à effectuer des détours par le boulevard Gustave Ganay et la rue Augustin Aubert, très fréquentés des automobilistes et aux trottoirs étroits. Toutefois, quatre ans après le début du procès, les requérants se sont vus notifiés en mars dernier le refus de leur requête à savoir la réouverture partielle des accès aux établissements scolaires. Le juge administratif estime que : « les requérants se prévalent de leur seule qualité de voisins du lotissement et de parents d’élèves des établissements scolaires du Coin-Joli, situés à proximité et à l’extérieur du lotissement » alors que « les voies dont la clôture a été décidée sont des voies privées ». Ils ne sont donc pas légitimes à contester les décisions de l’association de copropriété du lotissement.

L’hyper centre ne réussit pas à attirer les classes moyennes

A la multiplication des résidences fermées s’ajoute la paupérisation du centre-ville marseillais. Victime de l’hypertrophie commerciale à sa périphérie (Centre commercial du Grand Littoral ou encore Centre commercial de la Valentine), le centre-ville de Marseille est en crise. Consciente du problème, la Mairie de Marseille a entrepris dans les années 2000 un projet de rénovation du centre-ville intitulé « Euroméditerranée ». Au cœur de ce programme, est initiée en 2002 une vaste opération programmée d’amélioration de l’habitat dans la Rue de la République à destination des classes moyennes et supérieures. Quinze ans après, le constat s’avère relativement mitigé. Alors que le tramway a été installé dans la rue, que des travaux de rénovation et d’assainissement ont été réalisés, cette artère de 1,2 kilomètres au cœur de la Ville est loin d’afficher le succès escompté. Bon nombre de nouveaux logements et de locaux restent vides. Les classes moyennes et aisées ne sont pas venues ou alors dans une proportion très faible. Elles préfèrent le calme de la périphérie. Pour l’urbaniste, la cause de cet échec serait lié à la multiplication effrénée des logements dans les anciens bâtiments haussmanniens : « La découpe massive et systématique des anciens appartements haussmanniens, réalisée en raison du taux de rentabilité plus élevé des studios et T2, a conduit à une structure d’appartements biscornus et souvent inconfortables ». L’insécurité régnante dans la ville ne joue pas aussi en faveur de l’attractivité du centre-ville.

Quelques signes positifs ?

Mais le combat continue et la ville peut malgré tout se prévaloir de quelques beaux succès. Le quartier de la Joliette a muté en un véritable quartier d’affaires dynamique et attractif suite à l’investissement de près de 3,5 milliards d’euros investis. D’envergure internationale, il accueille environ 12 000 salariés de 800 entreprises appartenant aux domaines du tertiaire, du commerce international et des télécommunications.  Combiné à l’ouverture du centre commercial Les Terrasses du Port en 2014, l’émergence de ce nouveau quartier d’affaires permet le drainage d’une toute nouvelle population dans un quartier resté pendant longtemps à l’abandon. Plus récemment, la Ville de Marseille a affirmé sa volonté de redynamiser le centre-ville à travers des nouveaux travaux sur la rue Paradis ou le Cours Lieutaud par exemple, par l’organisation de manifestations culturelles comme Les Dimanches de la Canebière ou encore par la mise en place d’un périmètre de sauvegarde du commerce et de l’artisanat. Sur ce dernier point, Yves Moraine, président du groupe LR au Conseil municipal exprimait en avril dernier au journal web marseillais MadeinMarseille, la volonté de la majorité de « « conserver un centre-ville de qualité et agréable, avec des petits commerces indépendants et attractifs ».

Le vivre ensemble fonctionne de moins en moins partout en France

Privatisation de son espace public, fermeture des quartiers résidentiels et centre-ville boudée par les classes moyennes… Si ces phénomènes se manifestent de façon exacerbée à Marseille, ils sont n éanmoins visibles partout en France. Les résidences collectives fermées ne cessent de croitre depuis les années 1990. En 2010, une étude menée par un collectif de chercheurs spécialistes des questions d’urbanisme relevait un boom des résidences privées. Près de 13% des nouvelles résidences commercialisées sont privatisées en France. Dans le sud de la France, ce chiffre atteint les 20%. Ces chercheurs soulignaient la banalisation de ces quartiers fermés, lesquels reposent sur la volonté de restreindre et/ou de réguler l’accès aux espaces résidentiels. Cette dynamique ne semble pas avoir faibli puisqu’actuellement tous les grands groupes immobiliers appliquent presque systématiquement l’enclosure dans l’offre de logements neufs destinés aux classes moyennes françaises. Le phénomène s’étend également aux étudiants et aux seniors par la construction de logements répondant à leurs besoins spécifiques. Le marché des résidences étudiantes privées est notamment plus que florissant puisqu’il représente près de 30% du parc global de logements étudiants en France.

La sécurité. Voilà l’un des arguments mobilisés par les habitants de ces espaces pour justifier leur achat ou leur location. Vivre dans un espace sécurisé par un accès réglementé et souvent sous surveillance vidéo rassure. Et contrairement à ce que certains pensent, faire le choix de vivre dans une résidence privée ne peut se justifier par le rejet de l’autre et la volonté d’entre-soi volontaire. Plusieurs auteurs dont Céline Loudier-Malgouyres ont qualifié ce retrait résidentiel de désir de « s’isoler sans être seul ». Cela repose sur un souhait de tranquillité. L’enclosure permet pour Michel Capron : « de créer un cocon, un espace tampon, intermédiaire entre le domicile et l’espace public permettant de neutraliser toutes les situations « d’imprévu », de côtoiement non désiré propres à la rue. ». A cela il faut ajouter la crise des centres-villes qui subissent l’exode des classes moyennes et supérieures vers la périphérie. La paupérisation provoquée par la crise du commerce s’en trouve amplifiée avec la cascade de conséquences que l’on connait bien désormais : chute des prix de l’immobilier, la dégradation du patrimoine privé non entretenu par les propriétaires et, là encore, montée de l’insécurité…  Les incantations répétées au «  vivre ensemble » seraient-elles en passe de devenir le signe d’un échec manifeste ?

Franck Gintrand

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