La fin de la mort objective

Franck Gintrand

Publié le :

  • 27 mai 2017
En 1996, la mort cérébrale comme unique critère de la mort légale ouvre la boite de Pandore que le critère de l’arrêt cardiaque avait temporairement refermé. Diagnostiquer la mort ? Durant des siècles, la question ne s’est même pas posée. La mort, après tout, on la connait bien. On la côtoie régulièrement. Inutile d’avoir fait de grandes études pour savoir qu’à l’agonie succède l’immobilité, l’absence de réaction et de respiration, la pâleur, le refroidissement du corps… En cas de doute, on place un verre d’eau sur le diaphragme, un duvet ou un miroir sous le nez pour établir le décès. Au XVIIIe siècle, les certitudes vacillent. L’inquiétude d’être enterré vivant grandit. La déchristianisation n’y est pas étrangère. La putréfaction est-elle le signe le plus sûr du décès ou peut-on se fier à la rigidité cadavérique et l’affaissement du globe oculaire ? Les médecins s’interrogent, l’Etat réglemente. Plus question de laisser une affaire aussi sérieuse et aussi grave à l’entourage. Le décès doit être constatée par un officier d’Etat civil et, à Paris, par un médecin. C’est une première révolution. D’évident, le décès devient un sujet de débat. Tandis que les vivants prévoient des cercueils à cheminée ou à ouverture intérieure, les médecins rivalisent d’imagination pour trouver des critères indiscutables. Le signe du (dernier) souffle ne suffit plus. L’attention se déplace des poumons vers le coeur. On l’ausculte avec le stéthoscope de Laennec. Le milieu médical semble unanime. Voilà l’opinion rassurée. Les esprits s’apaisent avant que le débat soit relancé à la fin des années 50. Des états limites apparaissent avec les progrès spectaculaires des techniques de réanimation : les vivants en sursis que ces techniques permettent de prolonger et les morts en puissance que ces mêmes techniques permettent de ramener à la vie. Le cerveau et la l’activité cérébrale détrône les poumons et le souffle, le coeur et la circulation. . L’instauration de la mort cérébrale soulève des problèmes éthiques qui continuent et continueront encore longtemps de faire débat. D’abord parce qu’elle établit un distinction entre la mort cérébrale et la mort corporelle. Ensuite parce qu’elle fait du cerveau le siège de la conscience, de la conscience la caractéristique de la « personne » et de la « personne » le seul être en mesure de mourir et, par conséquent, véritablement digne de vivre. Dans ces conditions, comment ne pas s’interroger sur le statut d’êtres humains privés de conscience parce que plongés dans un état de coma profond, encéphales ou handicapés mentaux profonds ? S’il ne s’agit pas de « personnes » comment doit-on les qualifier ? Faut-il aller jusqu’à considérer qu’une personne sombrant dans un état végétatif persistant cesse d’exister ? Faut-il la considérer comme un organisme humain certes vivant, mais « inoccupé » ? Et si tel est le cas, pourquoi ne pas aller jusqu’au bout du raisonnement : considérer cette personne comme morte et la traiter comme telle, c’est-à-dire comme susceptible de faire l’objet de prélèvements ? En fait, les critères de la mort encéphalique ne sont pas sans rappeler la distinction chrétienne entre l’âme et le corps. A cette réserve près que ce n’est plus l’âme qui est censée survivre au corps mais le corps qui, survivant à la mort de l’âme, devient un ensemble de pièces détachées. Dès lors pourquoi ne pas conserver des morts encéphaliques comme réservoirs d’organes à l’instar des banques de gènes, d’embryons ou de sperme ? Quelle différence au fond avec le prélèvement à coeur arrêté ? Plus largement, les greffes d’organes soulèvent trois grands problèmes : qui sait si la mort encéphalique correspond vraiment à la mort ? Le consentement “présumé” est-il moralement admissible ?  En admettant que la conscience définisse la personne, un être humain privé de conscience (parce que plongé dans un état végétatif persistant) ne peut-il pas être considéré lui aussi comme mort ? A ces trois questions fondamentale, il est toujours possible de répondre non. Mais un retour en arrière est-il encore possible ? Face à l’augmentation vertigineuse des greffes et à celle des demande qui ne peuvent être satisfaites, on peut raisonnablement en douter. Franck Gintrand A lire

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