La fin des librairies (pourquoi Amazon a bon dos) – Agoravox – 02/11/13

Franck Gintrand

Publié le :

  • 27 mai 2017

Pour les libraires, aucun doute, la situation dramatique dont souffre leur métier est à mettre sur le compte du dumping fiscal et de la concurrence déloyale d’Amazon. La réalité est pourtant plus dérangeante : si les librairies sont sur le point de disparaitre c’est surtout parce qu’il y a de moins en moins de lecteurs mais aussi parce que ces lecteurs ont de moins en moins envie de rentrer dans une librairie…

Située au bas des Champs Elysées, 49 bis avenue Franklin Delano Roosevelt, la librairie Livre sterling aura peut-être eu raison du colosse Virgin megastore mais cette étonnante victoire aura été de courte durée. Il fallut bien se rendre à l’évidence. La disparition d’un concurrent, aussi énorme fut-il, n’y changeait rien. L’avenir de Livre sterling ne s’annonçait pas plus radieux pour autant. Et rien n’y faisait. Ni la passion sincère et totale de son propriétaire pour la littérature, ni les best sellers permettant de boucler des fins de mois difficiles, ni la fidélité d’une clientèle vieillissante mais profondément attachée à « sa » librairie.  Après s’être battu durant trente ans et avoir écrit un livre (1) affirmant sa confiance dans « l’avenir du livre papier » et l’espoir de « tenir longtemps encore »,  Emmanuel Delhomme du bien admettre que sa librairie ne survivrait pas à son départ.

L’agonie de l’écrit

Gagné par la lassitude, Emmanuel Delhomme a décidé de jeter l’éponge et de vendre son commerce. Impuissant, il a vu les Champs-Elysées se transformer en quartier d’affaires et la France basculer de la civilisation de l’écrit à celle de l’image. Professionnellement déclassé, à l’instar des professions intellectuelles, il ne se reconnaissait plus dans une société qui, en l’espace d’une génération, avait perdu l’habitude de fréquenter les librairies. 

Bien sûr la concurrence redoutable d’Amazon est dans tous les esprits.

 

Mais la réussite du géant américain et celle beaucoup plus relative des rayons livres des hypers ne font que dissimuler un phénomène insidieux et autrement plus redoutable : la chute dramatique du nombre de lecteurs. Pour l’immense majorité des Français, lire suppose désormais une concentration et une absence d’interaction qui ne sont plus dans l’air du temps. Surtout, en devenant moins partagée, la lecture s’apparente à une activité solitaire et égoïste. C’est ce reflux inexorable qui explique avant tout la fermeture de 250 librairies chaque année et la santé vacillante des 2500 que compte encore l’hexagone.

Des commerçants incapables de s’unir

Emmanuel Delhomme le reconnaissait lui-même – quoi que du bout des lèvres et sans s’attarder -, les libraires sont en partie responsables du drame qu’ils connaissent aujourd’hui. Jaloux de leur spécificité, ils se sont révélés incapables de s’organiser collectivement – et à grande échelle – pour être plus fort. Contrairement à d’autres commerçants qui se sont regroupés au sein de réseaux volontaires, ils n’ont pas su, ni voulu concilier la force de l’indépendance et celle de la mutualisation. L’existence d’un prix unique ne les a pas incité à faire ce que d’autres commerçants ont fait par nécessité, simplement pour survivre. Maintenant que la crise est là, et bien là, il est largement trop tard (2). La solution n’est plus collective. Elle est pour l’essentiel entre les mains de chaque libraire. Et le moins qu’on puisse dire c’est que, face à la gravité des chiffres, les réactions sont particulièrement contrastées. Il y a d’abord les libraires réalistes. Constatant l’impossibilité croissante de vivre exclusivement sur la vente de livres (2), ces professionnels décident de mettre de l’eau dans leur vin en jouant la carte de la diversification. Certains misent sur la papeterie et la presse, d’autres conjuguent restauration et vente de livres dans des quartiers plus bobos et plus intellos que la moyenne. Sur le principe, rien ne dit que ces commerces soient encore de « vraies » librairies, ni que la recette soit suffisante pour sortir de l’ornière. Mais la volonté de continuer à vivre de sa passion reste le moteur de ces commerçants.

Libraires passionnés… et intégristes

Et puis, il y a les autres, les libraires « intégristes ». Plus âgés que les « réalistes », ceux-là sont bien décidés à ne rien céder. Libraires ils sont, libraires ils resteront. Pas question de se transformer en salon de thé ou en maison de la presse améliorée. Le libraire n’est pas un vulgaire commerçant et il est bien plus qu’un simple vendeur de best sellers. Il a le devoir d’être un conseiller éclairé et d’éduquer ses concitoyens. C’est bien simple : sa passion a le pouvoir de déplacer des montagnes et de convaincre les plus récalcitrants. En tout cas, il veut le croire. On ne s’étonnera donc pas de la multiplication des avis destinés à promouvoir (et « vendre » le cas échéant) des « auteurs délaissés par les médias », de « jeunes talents qui gagnent à être connus », des « livres forts et singuliers ». Sur tous les rayons, notre « expert en littérature » interpelle le lecteur par voie de bristols rageusement écrits au feutre, soulignés deux, voire trois fois : « A ne pas manquer », « Attention : chef d’oeuvre absolu, « Un livre que vous n’oublierez pas »… Que ces formulations dithyrambiques renvoient l’image de libraires désespérés ne semble pas effleurer nos intégristes. Que l’époque préfère le jugement des pairs à celui des experts, non plus. Que cette attitude élitiste ait pour seul effet de complexer la majorité des clients et les encourage à fuire vers internet, encore moins. L’important n’est pas de vendre, c’est d’être et de rester un libraire, un vrai.

Un goût d’amertume

Chez ces professionnels, la passion a perdu toute joie et toute légèreté.  Elle a un goût d’impuissance et d’amertume. Dans un contexte aussi difficile, on ne voit d’ailleurs pas comment il pourrait en être autrement. Fatigué de voir sa librairie réduite au rang de curiosité, lassé de la voir fréquentée par des salariés du quartier qui, entre midi et deux, viennent jeter un regard distrait sur ses étalages en mangeant leur sandwich, Emmanuel Delhomme ne supporte plus ses visiteurs. Un phénomène aussi logique qu’inéluctable quand les clients hésitent de plus en plus à acheter. Le regard du libraire change. La plupart des questions paraissent idiotes. L’inculture semble gigantesque. L’absence de curiosité en devient navrante. Les quelques rares exemples de lecteurs conquis par la passion du libraire ne suffisent plus à compenser les jours passés à attendre qu’un visiteur veuille bien acheter un livre (fut-il de poche), les relations tendues avec la banque et le sentiment diffus d’être un indien en pleine ville. A quoi bon parler aimablement au client ? Et pourquoi mettre en avant ce que ce client aurait envie d’acheter ? Si le livre n’est plus qu’un commerce, alors autant mourir dignement. Droit dans ses bottes et ses certitudes.

Quitte à disparaître, mieux vaut que ce soit dans le respect de ses valeurs et par la faute des autres, l’inculture et la futilité d’une époque, la concurrence déloyale et inhumaine d’internet. Et tant qu’à faire, faisons-en un livre. Un livre sur la fin du livre…

Franck Gintrand

(1) Un libraire en colère – Emmanuel Delhomme = l’Editeur, 94 pages, 11 euros (2) La plupart des réseaux de librairies indépendantes ont une assise géographique limitée et un petit nombre d’adhérents. A titre d’exemple, deux réseaux dynamiques comme Librest et Lira ne comptent respectivement que neuf librairies (dans l’Est parisien) et une vingtaine de librairies (en Auvergne) (3) Trois quart des libraires gagnent moins que le SMIC – source : « Libraire indépendant, un job en voie de disparition » – arnauld bernard – Sud Ouest

Pour en savoir plus : la critique de Un libraire en colère par Les Echos et Les librairies font de la résistance – Mariella Esvant La Nouvelle République

La librairie Livre Sterling est située 49 bis avenue Franklin Delano Roosevelt 75008 Paris, métro Franklin D. Roosevelt. Ses horaires d’ouverture : mardi au samedi de 10h à 12h et de 14h à 19h. Son tel : 01 45 63 61 08

 

Revenir à la rubrique :