Vous n’en n’avez pas marre… de la vacuité du discours sur les tours ?

Franck Gintrand

Publié le :

  • 27 mai 2017

Alors que le la tour Triangle connait un énième rebondissement, les échanges (dans le XVe arrondissement) et celui de la tour Signal (à la Défense). Partisans et adversaires de ces projets peuvent-ils trouver un terrain d’entente ? C’est toute la question.  

Rarement forme architecturale aura acquis une dimension symbolique aussi forte. Né aux Etats-Unis, repris et acclimaté aux exigences du communisme international par l’Union soviétique, le gratte-ciel est devenu l’icône de la mondialisation triomphante en même temps que le signe d’un nouveau rapport de force. Sur les 11 mégalopoles qui comptent le plus de tours, aucune n’est européenne, ni africaine. Et seules trois sont américaines : New York (plus de 500 mètres), Chicago (300 mètres) et Toronto (une centaine mètres). Les autres, toutes les autres, sont asiatiques. Hong-kong est même celle qui compte le plus de tours au monde, tous continents confondus (un millier). La plus riche des villes chinoises est suivie par Tokyo,  Shanghai, Dubai, Singapour, Bangkok, Guangzhou (également en Chine) et Seoul.

L’hégémonie de la culture américaine conjuguée à l’adoption enthousiaste de la tour par le continent le plus dynamique, l’Asie, confère à ce type de construction une force peu commune. Comme à la plus belle époque de la renaissance où les villes italiennes rivalisaient à coup de campaniles, les villes qui se conçoivent une ambition économique mondiale semblent ne plus pouvoir se passer de gratte-ciels. La récession rend le jeu plus coûteux et plus risqué. Les projets les moins rentables peuvent être différés ou annulés. Certains, comme « Burj Khalifa », à Dubaï, sont inaugurés dans une ambiance de déprime. Des voix ne se privent pas de dénoncer le coût environnemental des immeubles de grande hauteur. Mais, depuis la décision de construire la One World Trade Center à l’emplacement du Word Trade center, aucun doute n’est permis : les tours ont encore de beaux jours devant elles. Cette résistance aux modes comme aux attentats ne doit rien au hasard.  Evidemment.

Depuis Babel, la tour est un acte prométhéen.  Une ode à l’homme et à l’absence de limite. Un défi de l’Humanité à Dieu. La confrontation de deux architectes… La France n’échappe pas à cette fascination. Vantée par Le Corbusier et inaugurée par la Tour Perret à Amiens, la construction des immeubles de grande hauteur français concerne l’Ile-de-France entre les années 50 et le début des années 70. Après une longue période de désamour, la construction des gratte-ciels a redémarré depuis le début des années 2010 à Paris et en province. En un siècle, l’enjeu a pourtant radicalement changé. L’époque où la France stupéfiait le monde avec la tour Eiffel semble de fait révolu. Pas plus que les autres pays européens, notre pays n’ambitionne de participer à la course frénétique à la hauteur que se livrent les grandes villes asiatiques et accessoirement américaines. Même à La Défense, aucune tour n’est en mesure de rivaliser un tant soit peu à l’international. Le projet Signal, un gratte-ciel de 301 mètres de haut qui devait être livré en 2015, a finalement été enterré. Le projet actuel de plus grande tour prévu à l’horizon 2024, Hermitage, atteindra 320 mètres. Impossible de rivaliser quand on sait que la plus haute tour des Etats-Unis, One World Trade Center, frôle les 550 mètres, que la plus grande tour du monde, Burj Khalifa, dépasse les 800 mètres et que les projets actuels ambitionnent d’atteindre les 1000 mètres dans la prochaine décennie. 

Se pose dès lors une question : s’il ne s’agit plus d’avoir la plus grande, pardon la plus haute, tour du monde quel est l’intérêt pour une ville de favoriser la construction des tours ? Première réponse, le gratte-ciel « donne de la lisibilité » à un morceau de ville en créant un « repère » que Jean Nouvel n’hésite pas à qualifier de « clair » (ce qui est effectivement préférable pour un repère) et de « dominant » (ce qui semble constituer la vocation a priori d’une tour) pour vanter son projet Duo. Repris en coeur par les promoteurs et les architectes et les commanditaires, cette réthorique de la « tour-repère » soulève un sérieux problème : elle confine au truisme. Pourquoi des tours ? Pour offrir des repères. Autrement dit, s’il faut des tours, c’est parce qu’il faut des repères et donc des tours. Si la question ne se pose évidemment pas – ou en tout cas pas dans les mêmes termes – pour les quartiers de tours (toute nouvelle tour intégrant dans ce cas un ensemble existant), elle laisse en suspens une autre interrogation : pourquoi certains quartiers auraient-ils besoin d’un repère qui ne serait pas nécessaire pour d’autres quartiers ? 

Premier sujet d’étonnement : aussi incroyable que cela paraisse, aucun partisan des tours en France ne répond précisément à cette question. Passé la double symbolique du repère et de la modernité, aucun ne se donne la peine d’expliquer précisément la valeur ajoutée, la fonction de telle ou telle tour à tel ou tel endroit. Au vu des enjeux urbains sous-jacents à des chantiers aussi importants, ce serait pourtant la moindre des choses. Second sujet d’étonnement : à défaut de justifier leur projet, les architectes et les promoteurs concernés passent en revanche beaucoup de temps à expliquer en quoi la tour ne constitue pas une atteinte à leur environnement immédiat.

Ces deux partis pris – taire les avantages et amoindrir les inconvénients – sont évidemment liés : si un projet de tour vise à rassurer c’est parce que sa nécessité, dans un contexte donné, un morceau de ville clairement identifié, échappe à tout le monde y compris à ses propres promoteurs et concepteurs. A défaut, ceux qui tentent de comprendre

 de savoir en revanche ce  pourquoi offrir ce type de repères ?  qui sont des repères pour offrir des repères. Avouez que nous ne sommes pas beaucoup avancés.  

Passons rapidement sur la poétique à laquelle sacrifient quelques architectes toujours prompt à chanter les louanges de leur propre travail et sur la réthorique promotionnelle des commercialisateurs. Les tours Sisters sont comparées à « trois feuilles incurvées semblant jaillir du sol qui et qui travaillent comme des consoles s’évasant sur une grande hauteur ». Il est vrai qu’en sortant de l’emphase, l’éloge d’un projet de tour peut rapidement friser avec quelques lapalissades bien senties. Ainsi Jean Nouvel qualifiant ses tours Duo de « point de repère clair » et « culminant » dans le paysage de la ZAC Paris Rive gauche. Passion aussi sur

Ainsi, pour Louis Sullivan, chef de file de l’école de Chicago au début du XXe siècle, le gratte-ciel ne peut que « s’élancer fièrement et triomphalement vers le ciel, de sorte que de sa base à son sommet il soit une unité sans aucune ligne discordante ».

Normal : la tour incarne la modernité, elle est le totem par excellence de la technologie et de la ville.

le discours est à ce point convenu que plus personne n’y prête vraiment attention. Quoi que…  

Il arrive que le discours poétique ne passe pas pour une simple et bonne raison : si le gratte-ciel est un défi au ciel c’est par qu’il écrase la terre à commencer par son environnement immédiat. Comme pour toute construction, et sans doute plus que pour un immeuble classique, l’esthétique de la tour ne résulte pas seulement de sa forme propre mais aussi de son insertion urbaine. On peut ne pas aimer les tours. On peut les apprécier à la Défense mais pas à Paris intra-muros. On peut préférer les voir de loin que de près, et d’en haut plutôt que d’en bas.

En fait, il existe des façons plus ou moins esthétiques de présenter une tour et les promoteurs l’ont bien compris. Ce n’est pas un hasard si les projets sont présenté de loin et vus du ciel, ce qui ne correspond pourtant pas à la perception la plus courante qui est celle du piéton. Il arrive même qu’une tour soit figurée de nuit ou selon une luminosité qui n’a pas grand chose à voir avec la réalité. Dans tous les cas, son impact sur l’environnement urbain est limité et relativisé. Or, la masse d’une construction frisant ou dépassant la centaine de mètres peut aussi bien boucher que valoriser une perspective et aussi bien occulter que refléter la lumière. De ce point de vue, la présentation de la tour Triangle (qui met habilement la tour Eiffel en arrière plan) est  un exemple de communication urbanistique que l’on jugera, selon les cas, ou particulièrement bien réfléchie, ou relativement malhonnête.     

Confronté à la suspission et à l’opposition des riverains, les architectes passent beaucoup de temps à dire ce qu’ils ne pensent pas et à expliquer ce qu’ils ont voulu vraiment dire. Ainsi, Jacques Herzog, un de deux concepteurs de la tour Triangle, ne cache pas son espoir de dépasser la hauteur de la tour Montparnasse tout en précisant que ce n’est pas par « mégalomanie ». (2) De son côté, Jean Nouvel donne involontairement prise aux critiques en comparant sa tour Signal à un « donjon ». Face à l’opposition du maire de Puteaux, la commune qui doit accueillir le nouvel édifice, l’architecte s’efforce tant bien que mal (et plutôt mal que bien) de corriger le tir en reconnaissant son erreur dans la presse : « J’ai dit que, dans la symbolique urbaine, cette tour étendard pouvait se lire comme un « beffroi » ou un « donjon », parce qu’elle doit se voir de loin, jouer un rôle de centralité à la Défense. » (3)      

Bien sûr, l’idée que la tour crée de la lisibilité urbaine là où il n’y en a pas (ou plus) est bien souvent fondée. Mais il est parfois aussi facile d’accuser la tour d’incarner la mégalomanie de ses concepteurs, de transformer l’élan vertical en écrasement horizontal et d’opposer à l’idée de repère celle de continuité urbaine. Toute la question (qu’il vaut mieux se poser en amont du projet) consiste alors à se demander si un compromis doit être trouvé et où doit se situer le point d’équilibre. C’est finalement le coeur du débat esthétique.      

(1) L’architecture du bonheur – Alain de Botton – 2009 – p. 263     

(2) « L’architecte Jacques Herzog s’explique sur la tour qu’il doit construire à Paris », Le Monde, 26 septembre 2008, consultable Ici     

(3) « La tour Signal de Jean Nouvel : « ma copie n’est pas définitivement écrite » », Journal du dimanche, 2 juillet 2008, consultable Ici     

Sur le projet de la « tour triangle » : http://www.dailymotion.com/video/k5wsq9XOtSm1nGMI44     

Sur les projets de La Défense : http://www.lemoniteur.fr/actualite/immobilier/la_crise_financiere_fait_vaciller/D7DF94EC9.htm     

Jean Nouvel et la tour Signal http://www.monputeaux.com/2009/01/tour-signal-de-la-defense-jean-nouvel-rassure-les-puteoliens.html     

Sur le projet de tours jumelles à Levalloirs : http://skyscraperpage.com/diagrams/?buildingID=47235     

Sur le projet de nouveau world trade center : http://skyscraperpage.com/cities/?buildingID=7788 et http://www.emporis.com/en/wm/bu/?id=freedomtower-newyorkcity-ny-usa  

Sur la tour la plus haute du monde : http://www.liberation.fr/monde/1101727-burj-dubai-la-plus-haute-tour-du-monde

Les plus grandes tours du monde (Topito)

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