Dubai, la cité du désert est aussi la ville de tous les mirages médiatique

Franck Gintrand

Publié le :

  • 27 mai 2017

Capitale de l’Emirat dont elle porte le nom, Dubaï se voit en cité de demain. Mais on n’est pas obligé d’y croire… 

Le ministre dubaïote des travaux publics, Abdullah al-Nuaimi, l’a martelé aux journalistes à l’occasion de l’édition 2018 de « Future Cities Show » : « l’objectif de Dubaï est d’inventer une ville de demain qui soit capable de dépasser ce que nous imaginons aujourd’hui ». La présentation du « Future Cities Show » est même encore plus ambitieuse puisqu’il s’agit d’y présenter « des solutions durables, innovantes et heureuses pour les villes du monde entier ». Voilà pour les intentions. Mais concrètement ? Concrètement, c’est tout simplement bluffant. Pas un mois, pas une semaine, sans que Dubai n’affiche un nouveau projet à la une des médias du monde entier. Tours rotative, policier robot, taxi volant, montagne artificielle… A croire que n’importe quelle idée peut y prendre forme et se concrétiser plus vite que partout ailleurs. Pourquoi pas. Quoi que… Et s’il y avait un truc ? Et si Dubaï avait inventé une façon de se vendre ? Et si une partie des projets n’avaient pas d’autre vocation que de faire de la ville un sujet d’actualité permanent ? Et si Dubaï était autant une réalité physique qu’une machine à rêver ? Après tout. Dubaï c’est loin, c’est ailleurs. Pourquoi vouloir démêler le virtuel du réel ? Puisqu’il s’agit de projets, pourquoi faudrait-il se priver d’en parler ? Qu’importe la vraisemblance du flacon et de son contenu pourvu qu’il y ait l’ivresse de belles images… Et le fait est que ces images ne manquent pas.

Le Musée de l’Avenir de l’avenir a disparu des écrans

L’architecture, un immense anneau ovale réfléchissant, est spectaculaire. Mais son objectif ne l’est pas moins. Annoncé en 2015, le Musée de l’avenir ambitionne d’être « une plate-forme pour exposer et tester les dernières innovations des géants de la technologie, (il) offrira des opportunités de collaboration avec les firmes et les grandes universités ou centres de recherche dans le monde (…) et réunira «les plus brillants chercheurs, designers, inventeurs et financiers sous un même toit». Un projet à Dubai ne fait jamais de la publicité à moitié. Le très (trop ?) beau projet architectural est signé par un certain Shaun Killa dont le travail semble alors se limiter à la conception du Bahrain World Trade Center au sein du cabinet d’ingénierie et d’architecture, créé en 1938, par Sir William Atkins. Cette entreprise britannique a commencé à travailler à Dubaï dans les années 90 et marqué de son emprunte le skyline de la ville en y construisant la très célèbre Burj Al Arab Hotel. Au total, le cabinet est à l’origine d’une vingtaine de gratte-ciels pour la ville. Autant dire que, s’il s’agit de fournir quelques dessins d’un hypothétique projet aux autorités destinés à entretenir la réputation futuriste de la ville, c’est un service que Atkins peut difficilement refuser… Pour ce qui est de sa faisabilité et des personnalités scientifiques censées y travailler, à la limite, peu importe. Le Musée fait donc la une des médias en 2015. D’un article à l’autre, ce sont les mêmes textes, les mêmes promesses. L’ouverture est annoncée pour 2017. Le dossier de presse est recopié, souvent au mot près. Depuis, plus aucune nouvelle. L’architecte Shaun Killa a aussi vite disparu qu’il est apparu. Rien ne dit que son projet ait été abandonné et qu’il ne resurgira pas, un jour ou l’autre, sous une autre forme. Rien ne dit non plus qu’il ne soit pas encore d’actualité. Toujours visible sur la toile, il s’inscrit désormais dans la « réalité virtuelle » de Dubaï.

Pour l’instant, Hyperloop se résume à une capsule 

Autre rêve complètement fou. Une train futuriste – quoi que les deux termes accolés relèvent presque de l’oxymore – mettra d’ici 2025 les deux grandes villes de la fédération des Emirats arabes unis, Dubaï et Abu Dhabi, à douze minutes l’une de l’autre en propulsant les rames « à 1 200 km/h dans un tube électromagnétique« . L’Hyperloop sera, notent ses promoteurs, un moyen de transport capable de concurrencer l’avion par sa grande vitesse sans présenter les inconvénients qui caractérisent le transport aérien, à savoir le bruit mais aussi la pollution. Cela dit, attention, la construction d’un réseau spécifique sera indispensable. Et c’est loin d’être gagné vu qu’il faudra traverser des zones déjà urbanisées. En octobre 2016, il apparaît que le coût de construction de l’Hyperloop pourrait être inférieur à 121 millions de dollars par mile impérial (1609,344 m) alors que le coût de construction d’une ligne à grande vitesse est supérieur à 123 millions de dollars par mile impérial. Ouf ! Alors le projet a-t-il des chances de voir le jour ? Et bien dans ce cas, surprise, cela n’est pas impossible. En tout cas, s’il s’agit d’une campagne de com’, elle est destinée à durer un peu. Après un premier test pas vraiment ébouriffant à 112 km/h sur une piste de 500 mètres, « le projet Hyperloop One vient de franchir une étape décisive. » En fait d’étape décisive, il s’agit de la présentation du « prototype de la capsule« . C’est dans ces moments-là que le journaliste doit savoir tirer la ligne ou reprendre les éléments de langage marketing : « Elégante et futuriste, la capsule présente un intérieur blanc et luxueux, avec des écrans haute définition pour afficher des informations et du divertissement. » Rien de renversant, au final. Mais qu’importe, cette nouvelle information permet de passer une seconde couche sur l’objectif du projet : mettre Abou Dhabi à douze minutes de Dubaï. J’oubliais, le fondateur de Tesla, à l’origine du projet s’est retiré. Richard Branson, patron aussi génial que créatif, a pris le relai.

Le Taxi volant est surtout un bon coup de pub

Plus fort que l’hyperloop. Et pour le coup, déjà une réalité. Enfin presque. Après un premier vol d’essai à 2013 à Karlsruhe, en Allemagne, le second vol du Volocopter 2X (souvent présenté par la presse comme le premier essai) a été effectué en 2017 au dessus de Dubaï. Sans les mains. Et sans pilote. Lors de son entrée en service, le multirotor électrique transportera « de manière totalement automatisée deux passagers sur une vingtaine de kilomètres à une vitesse de croisière comprise entre 50 et 100 km/h« . Du high tech qui n’est pas sans rappeler la Google car ou la voiture autonome de Uber, roues en moins et palmes en plus. Là aussi, ce n’est pas pour demain. Les articles jugent utile de préciser qu’il faudra réaliser encore de nombreux essais en vol et décrocher les autorisations nécessaires auprès de l’aviation civile des Emirats. Ce taxi volant est l’invention d’une start-up allemande, Volocopter, qui conçoit et réalise des drones mais aussi, précise sa page wikipedia, des avions et des hélicoptères à propulsion électrique. Le rapport avec Dubai ? Il n’y en a pas. Enfin pas vraiment. En réalisant un essai aux Emirats Arabes Unis, la start up allemande s’est offerte une couverture médiatique mondiale quand la même démonstration à Karlsruhe n’avait ému personne. De son côté, Dubaï affirme son positionnement avant gardiste à peu de frais en se donnant cinq ans – un délai relativement court au regard de l’innovation – pour lancer ce service de taxi volant. Une annonce qui n’engage à pas grand chose.

La montagne climatique ne fait pas forcément rêver

Soumise à un climat sec pouvant atteindre les 50 degrés, la croissance démographique de Dubai suppose un usage croissant de la climatisation et de l’eau. Un peu embêtant lorsqu’on ambitionne d’être la ville du futur. Les projets ne manquent donc pas pour corriger le tir et verdir une image passablement jaune sable. En 2016, Dubaï annonce ainsi vouloir édifier une montagne dans le but de provoquer une accroissement des précipitations. Histoire de vérifier la faisabilité du projet, les Emirats ont commandé au Centre National de Recherche Atmosphérique Américain une première étude pour un montant de 400 000 dollars. Le pari, là encore totalement fou, est cependant loin d’être gagné. Interviewé par Arabian Business, un des responsables du NCAR admet, un peu gêné, que la construction d’une montagne « n’est pas une chose simple« . Soucieux de préserver la crédibilité de son organisation, l’expert américain prend même toutes les précautions d’usage : « Nous évaluons les effets sur les conditions météorologiques d’une telle construction, en fonction du type de montagne, quelle hauteur celle-ci devrait atteindre, avec des pentes de quel dénivelé« . Une fois n’est pas coutume, l’initiative fait l’objet d’une analyse critique de la part des médias. Ouest France donne ainsi la parole à un climatologue français qui ne cache pas son scepticisme : « ces régions sont sèches parce que les vents sont secs. Si l’air continue à être sec, le peu d’eau qui va être créée ne va pas être facile à renouveler. Cela peut fonctionner de manière marginale et ponctuelle. Mais ce ne peut pas être une solution à grande échelle. » En d’autres termes, il est peu probable que la montagne voit jamais le jour…

Mars Science City et Oasis Eco Resort vantent la ville sous serre

À Dubaï, les quelques 6000 grattes-ciels réfléchissant la lumière du soleil  auxquels il faut ajouter les quartiers résidentiels, les centres commerciaux parcs, les golfs et les centres de loisirs représentent un vrai gouffre hydraulique. Le moins que l’on puisse dire – et que l’on aurait presque tendance à oublier  – c’est que Dubai ne propose pas, du moins pour l’instant, de modèle de développement durable. Enfin, ce constat relève d’un point de vue occidental. Car les Emirats entendent démontrer que l’avenir de l’humanité ne peut se concevoir sans favoriser la vie là où, précisément, elle peine à s’épanouir naturellement. A savoir dans le désert ou dans l’espace. Premier élément de ce programme de colonisation des milieux hostiles, la cité expérimentale Mars Science City. Conçue par cabinet danois d’architecture, cette petite ville sous serre sera dotée de laboratoires dédiés à l’alimentation, l’eau et la production d’énergie. On y mènera différentes expérimentations sur la production et la sécurité alimentaire en milieu fermé. Un groupe y vivra et y sera même étudié pendant une année. Sera-t-il possible d’observer ces cobayes volontaires par écrans interposés dans le cadre du musée chargé de retracer l’histoire de la conquête spatiale dans l’enceinte même de Mars Science City ? La communication ne le dit pas. Coût prévisionnel : environ 150 millions de dollars. L’objectif ? Grâce à cette cité, les Émirats arabes unis espèrent établir leur premier campement humain sur Mars en 2117.

En attendant le XXIIe siècle, un concept voisin, Oasis Eco Resort, dont la concrétisation est prévue pour 2020, ambitionne de fournir la matrice de ce que sera la base touristique écologique de demain. Du moins en milieu hostile. Ici pas de bulle mais une enceinte intégrant des cultures, un élevage de poissons, ainsi qu’un zoo, pardon, un « écosystème » dont le but sera la sauvegarde de la faune locale. Côté énergie, un parc photovoltaïque couvrira intégralement le toit des infrastructures. Pour l’approvisionnement en eau, la base puisera dans la nappe des oasis, ce qui est déjà moins écologique. La question de l’eau serait-elle condamné à renvoyer indéfiniment Dubai à sa condition de ville du désert ? Les usines de désalement d’eau de mer constituent-elle une solution dans la durée ? Et quelles peuvent être les alternatives dans l’avenir ? Cette question que pose le développement exponentiel de Dubai et des villes du désert intéresse visiblement moins les médias. Et Paris-Match n’hésite pas à parler du « resort le plus écolo du monde« .

Le père de la tour rotative de Dubai serait-il un affabulateur ? 

Là encore, c’est promis : une tour rotative verra le jour 2020 dans le skyline de Dubai. Grâce au concept d’étages tournants à 360 degrés, les résidents pourront – ou non – caler la rotation de leur logement sur celle du soleil et apprécier aussi bien des levers de soleil que des crépuscules intenses du désert. Grâce à des turbines à vent et à des panneaux solaires, la tour aura une consommation nulle d’électricité, un point positif dans un pays qui, nous précise-t-on, « souhaite que 7% de leur électricité provienne de l’énergie renouvelable d’ici 2020« . Très écolo donc, mais aussi très cher : chaque appartement coûtera 28 millions d’euros. Le concept de tour rotative n’est pas totalement nouveau. La dynamic tower s’inspire de La Suite Vollard, premier bâtiment tournant au monde de 11 étages construit au Brésil en 2001. A défaut d’être connu, son architecte israélien, David Fischer a tout d’un original. Professeur à l’université de Florence, il aurait construit quelques hôtels mais jamais la moindre tour. Lorsqu’il dévoile son projet en 2008, l’architecte entretient le mystère sur le lieu de construction mais promet que la tour sera devenue une réalité fin 2011 avant de l’annoncer à Dubai pour l’horizon 2020. Le plus surprenant ? Le site internet de son entreprise, Dynamic group, annonce des dynamic tower à Londres mais aussi à Paris où, « 120 ans après la révolution de la Tour Eiffel, la Tour Rotative éclairera la voie de l’Architecture logique. » Problème : jamais le moindre projet de « dynamic tower » n’a été envisagée en Europe. David Fischer serait-il un affabulateur ou un imposteur ? Selon wikipedia, il semblerait en tout cas qu’il ait été condamné pour détournement de fond. Qui s’en soucie ? En tout cas pas les médias qui, I24 en tête, annoncent la construction prochaine de  la tour, se contentant une fois de plus de reprendre les mêmes textes, sans procéder à la moindre vérification…

Le robot-flic fait sourire

Ce n’est encore qu’un prototype, un de plus serait-on tenté de dire, mais d’ici 2020, le « robot-flic » pourrait représenter  « 25 % des services de police » de la ville. A lire le site Gulf News, le futur c’est maintenant puisque le robot « scanne les criminels recherchés et les personnes en train de commettre des actes répréhensibles (…) Il peut bien sûr détecter et esquiver tout obstacle mais surtout, lorsqu’il atteint ses limites, il peut appeler en renfort un drone de compagnie qui poursuivra le coupable en fuite ». Mais un autre article relativise fortement la performance : « lors de sa présentation au salon de l’innovation dubaïote GITEX, la bête n’avait guère fait mieux que de se balader dans les travées en proposant ses services aux gens (…) Hors de question, pour le moment, de choper des flag’, de courser des voleurs à la tire ou même d’éborgner des manifestants à coup de flash-ball – ces versions-là viendront plus tard, à n’en pas douter -, même si le robot est déjà capable de scanner votre visage à 30 mètres de distance ». Et de conclure : « l’initiative de la police de Dubaï a de quoi faire sérieusement lever le sourcil lorsque l’on connaît l’état actuel d’avancement de l’intelligence artificielle. » Pas sûr au final que le GITEX se soit révélé être un formidable coup de pub pour la société espagnole à l’origine du « robot-flic ». L’avenir à Dubaï ne gagne parfois rien à être approché de trop prèsUn dessin vaut parfois mieux qu’un prototype.

Ces projets plus fous les uns que les autres montrent que Dubaï est redoutable en matière de nation branding. Elle a compris qu’une ville est autant une réalité qu’un rêve, un milieu fortement contraint autant qu’un miroir à fantasme. Promouvant des projets spectaculaires – et pour certains totalement irréalistes ou fantaisistes -, les images de synthèse largement diffusées à l’échelle du monde entier donnent à imaginer ce que pourrait être l’urbain de demain. L’image que se fait une ville d’elle-même en dit autant sur elle que ses réalisations et peut être passionnante à étudier. Encore faut-il que les médias fassent preuve de distance et d’esprit critique face aux tentatives de brouillage entre projets sérieux, simples concepts et prototypes divers. A bien des égards, la ville de demain tant vantée par Dubai dessine aussi les risques inhérents à une presse acquise au spectacle permanent plutôt qu’à son analyse. 

Franck Gintrand

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