Détroit ou le mythe de l’éternelle renaissance

Franck Gintrand

Publié le :

  • 27 mai 2017
Campagne Chrysler – 2011

La renaissance tout le monde l’attend. Tout le monde ne demande qu’à en voir les signes annonciateurs. Chaque événement positif est interprété en ce sens. Cela ne fait aucun doute et peu importe que la réalité soit rarement au rendez-vous, les habitants comme les entreprises vont revenir. La ville effectuera son « come-back » et ce sera une résurrection.

Depuis l’élection du premier maire noir de détroit en 1973, les candidats n’ont eu de cesse de le promettre. Jusqu’à l’avant-dernier, qui a fini en prison. Est-ce à ce moment-là que les énormes cylindres de verre du Renaissance center ont fini par incarner une promesse sans cesse réitérée mais, en réalité, de plus en plus démentie par les faits ? En 2009, le nouveau maire démocrate, David Bing, ex-basketteur, est élu sur ce constat : Detroit, shrinking city, ne retrouvera plus ses 2 millions d’habitants.

Et pourtant rien n’y fait : Détroit renait chaque année. Ce n’est sans doute pas un hasard si la devise de la ville proclame : « Speramus meliora, resurget cineribus » (Nous espérons que des choses meilleures surgiront des cendres). Détroit à l’espoir chevillé au corps. A moins que Détroit soit devenu l’incarnation même de l’espoir. Un espoir si fort qu’à l’inverse de Saint Thomas, les journalistes ne s’y rendent pas pour vérifier de leurs yeux la renaissance de Détroit mais pour attester de sa réalité : de nouveau équipements publics, tel le « Little Caesars Arena », des investisseurs comme Dan Gilbert, des start up comme CityInsight à l’origine d’une application permettant de gérer sa consommation d’eau pour éviter des impayés, et si la conjoncture permet de l’affirmer, une industrie automobile qui se redresse. 

Une fierté retrouvée ?

On ne demande qu’à le croire mais force est de reconnaître que les exemples les plus souvent invoqués commencent sérieusement à dater. Propriétaire de l’équipe de basket des Cleveland Cavaliers, le milliardaire Dan Gilbert, issu d’une famille ouvrière de Détroit, a décidé d’installer ses activités à Détroit. Mais cette décision aussi importante soit-elle remonte désormais à 2010. Même constat pour les fameuses campagnes Chrysler signées « Imported from Détroit ». Le premier film montrait Eminem, le célèbre rappeur local, traversant la ville avant de descendre devant le mythique Fox Theater, de rejoindre la scène et de lâcher « This is Motor City ». Dans le second film, diffusé peu de temps avant la réélection d’Obama, Clint Eastwood, pourtant républicain dans l’âme, décrivait, des gens sans travail, souffrant et se demandant tous ce qu’ils allaient faire, avant de conclure « Les gens de Detroit en savent un peu plus à ce sujet. » Mais, là encore, c’était en 2011 et 2012. De même que l’installation de Shinola au sein du College of Creative Studies dans l’emblématique Argonaut Building (1928-1930), érigé par Albert Kahn, remonte elle aussi avant la faillite en 2013. Depuis, Chrysler a changé de slogan en adoptant « America’s Import » et les annonces comparables à celles de Dan Gilbert ou de Shinola se sont raréfiées.

La force symbolique des tours rénovées

Mais de tous les signes du renouveau, le rachat et la rénovation des tours possède incontestablement la plus forte charge symbolique. En 2012, La Presse, un journal québécois, n’hésite pas à titrer « La renaissance-surprise de Détroit ». A l’origine de cet élan d’optimisme, le succès de la rénovation du Broderick Building. La majorité des logements a trouvé preneur à quelques semaines de la livraison – y compris nous précise le journaliste, « les penthouses à 5100$ par mois ». Et l’avenir semble prometteur si l’on se base sur la rénovation prochaine d’une autre tour, le David Whitney Building, et le rachat de neuf autres tours du centre-ville par Quicken Loans. Par le biais de cette société et de Bedrock, Dan Gilbert aurait investi plus de 3,5 milliards de dollars en rachetant pour une bouchée de pain plus de 95% des immeubles du centre-ville laissés à l’abandon. Il doit désormais compter avec la société chinoise DDI qui a récemment acquis aux enchères les David Stott et Free Press building. Qui sont les locataires de ces ensembles immobiliers rénovés et combien de temps restent-ils ? Passé le stade de l’achat et de la livraison, nul ne s’y intéresse vraiment. Une chose semble pourtant à peu près certaine : vu le faible prix auquel sont vendues les tours et le petit nombre de logements disponibles en centre-ville (au point que le taux d’occupation résidentielle y frise les 100%), la spéculation immobilière offre de très belles plus values. Mais y voir le signe de la renaissance de Détroit a de quoi faire sourire.

Des signaux faibles, très faibles

En 2013, la ville, plombée par une dette de 18 milliards de dollars, est déclarée en faillite. Qu’à cela ne tienne, de la même façon que la presse annonçait le renouveau de la ville quelques mois avant, l’AFP nous apprend le 1er janvier 2015 que Détroit est « prêt pour une nouvelle ère ». Afin d’étayer la thèse du redémarrage (fut-il timide), le journaliste ne jette pas un oeil sur les finances de la ville, ni sur les chiffres de l’économie. Il préfère s’en remettre aux signaux faibles, censés être précurseurs d’une nouvelle tendance, à savoir des galeries d’art qui « ont ouvert dans le centre-ville et profitent du trafic piéton », des « gens (qui) font la queue pour avoir une table au restaurant Delicatessen » ou encore de la décision de Dan Gilbert de faire appel à « l’un des cabinets d’architectes les plus connus de New York pour redessiner le site aujourd’hui vacant des grands magasins Hudson ». Peu importe que ces manifestations de la vie locale soient bien dérisoires à l’aune de la situation dramatique de la ville. Tel le phénix renaissant de ses cendres, l’ancienne capitale déchue de l’industrie automobile ne peut que revenir sur le devant de la scène.

Un laboratoire pour l’économie sociale et solidaire ?

Pour certains, la renaissance ne verra d’ailleurs pas le retour à une situation antérieure mais l’émergence d’une nouvelle économie urbaine et, pourquoi ne pas le dire, d’une nouvelle société, à la fois moins capitaliste et plus solidaire et en phase avec la nature. Dans ce domaine, l’imagination parait sans limite car il existe toujours des exemples en mesure d’étayer ce vaste projet et des projets pour l’alimenter. En 2010, un milliardaire de Détroit, John Hantz, ne prévoit-il pas de transformer la ville en une gigantesque ferme urbaine ? Si un homme peut envisager pareil projet, pourquoi des communautés pourraient-elles ne pas le concrétiser à une échelle plus modeste ?

Des militants rêvent d’agriculture urbaine et d’écoquartiers, d’entreprises d’insertion, d’échoppes de réparation et de récupération de matériaux. Les jardins et fermes urbaines permettent de pallier le manque de nourriture et « recréer des espaces de vie et de partage ». De nouveaux centres de commerce se sont développés tel l’Eastern Market, le plus grand marché public du pays, avec des ventes de produits certifiés bio venus directement des fermes régionales et locales.

Des projets politiques telle que la Detroit Digital Justice Coalition (DDJC) se donnent pour objectif de « réduire la dépendance des habitants face aux géants des télécommunications et de cimenter les communautés grâce à la maîtrise des technologies numériques » même si « pour le moment, on ne compte qu’une centaine de personnes l’utilisant au quotidien dans la petite dizaine d’endroits où le dispositif a été mis en place. »

Plus largement, la culture des « Doer », celle de l’apprentissage par le « faire », s’est étendue à (presque) tous les domaines.

A Détroit on consomme peu mais on répare son vélo ou son ordinateur et on recycle ses déchets. Le recyclage a mené à un site artistique improvisé : le Lincoln Street Art Park, entièrement composé de déchets. Ce mouvement a même une figure de proue : Tyree Guyton, ancien pompier et ouvrier s’est fait une réputation internationale en transformant son propre quartier de la rue Heidelberg en œuvre d’art en plein air à base d’objets trouvés. Depuis 2011, Maker Faire Détroit expose chaque année de nombreux projets sur la question des énergies renouvelables.

Tourisme et Ruin porn

Comme dans toutes les tragédies, antiques ou contemporaines, la ville incarnant la réussite est devenue, en quelques années et quelques clichés, le symbole de la chute. Les stigmates de la banqueroute et le sentiment d’apocalypse donnent même naissance à un nouveau courant artistique, le «ruin porn», littéralement « orgie de ruines ». Le site detroiturbex.com illustre en photographies avant/après le déclin de la ville. La gare Michigan Central Station fermée en 1988 devient un site touristique. La ville fait l’objet de nombreux reportages photo, dont The Ruins of Detroit, l’œuvre de deux auteurs français. L’atmosphère inspire Clint Eastwood avec le film Gran Torino en 2008, et plus récemment le premier film de l’acteur-réalisateur Ryan Gosling, Lost River. Le réalisateur allemand Joerg Daiber filme Détroit depuis les airs. A défaut de contribuer à la renaissance tant attendue,

La mode du Ruin Porn fait de Détroit une destination tendance. Le New York Times en fait la 9e meilleure destination dans sa liste de 52 endroits à visiter en 2017, Lonely Planet la deuxième meilleure ville du monde à visiter en 2018. 16 à 18 millions de personnes visitent la ville chaque année – dont 700 000 le Detroit Institute of the Arts – , dépensant près de 5 milliards de dollars. En comparaison, Chicago a accueilli 57,6 millions de visiteurs en 2018, un résultat en hausse de 4,3% par rapport à 2017.

La culture comme relai de croissance ?

Comme Détroit est le berceau de la plupart des genres musicaux – du jazz à la soul (via la célèbre firme discographique Motown) en passant par la techno, le hip-hop ou le rap, la scène artistique tente elle aussi de « réparer » les cicatrices urbaines : des performances tentent par exemple de renforcer le lien social en distribuant des plaques colorées de Plexiglas pour voir la vie autrement. Des artistes annexent les bâtiments et les rues, comme cet étonnant Heidelberg Project, magma de peluches, objets de récup’, peintures, tags, qui a essaimé dans tout un quartier. Des habitants, investissent jardins et terrains vagues. On imagine transformer les terrains vagues en golfs et en forêts, les autoroutes en pistes cyclables ou en cours d’eau…

Des syriens pour repeupler Détroit ?

Deux chercheurs américains ont publié une tribune dans le New York Times, proposant de repeupler Détroit en accueillant quelques dizaines de milliers de réfugiés syriens !   « Supposons que ces deux désastres sociaux et humanitaires fusionnent pour créer quelque chose de positif », écrivent David D. Laitin, professeur de sciences politiques et co-directeur du laboratoire de politique migratoire et d’intégration de l’université de Stanford, et Mark Jahr, ancien président de la société de développement du logement de New York, dans leur tribune libre publiée le vendredi 14 mai dans le « New York Times » sous le titre « Let Syrians settle Detroit » (Laissez les Syriens s’installer à Detroit).

Les pauvres de Détroit, un nouveau marché

Plusieurs lieux révèlent les énergies contradictoires à l’œuvre à Détroit, comme l’ancienne usine automobile Packard et l’immense Michigan Central Station (désaffectée en 1988) ou encore, dans le registre de la « renaissance », le quartier d’Eastern Market dont les entrepôts, encore assimilés à des coupe-gorges il y a deux ou trois ans, accueillent désormais de modestes producteurs de « fermes urbaines associatives » venus vendre des légumes et des fruits à 1 dollar.

La compagnie The Empowerment Plan, fondée par Veronika Scott et basée dans l’édifice de couvée de micro-entreprises Ponyride, produit des manteaux qui se transforment en sacs de couchage. Leur marché cible est composé des sans-abris de Detroit et d’ailleurs, qui refusent d’entrer en refuge ou ne peuvent pas trouver de lit. Le produit a été primé par le JFK New Frontiers Award en 2012.

Raser, redensifier

Revenant d’un voyage d’étude d’une semaine en Italie, à Turin, une ville qui, elle aussi, a rétréci, le maire fait part de son étonnement « Moi, ce qui m’a frappé, c’est la densité : là-bas, les gens marchent dans la rue, se parlent, se touchent ! Rien à voir avec ici ! Nous devons créer des espaces publics où les gens peuvent se rencontrer. » Une idée fait consensus autour de la table : privilégier quelques quartiers phares, reliés par une ligne de tramway. « On va encore nous accuser d’élitisme, d’aider les riches aux dépens des pauvres, les Blancs aux dépens des Noirs, soupire le maire (lui-même noir, et entouré d’une équipe à 95 % noire). Mais on est obligé de choisir. »

Prenant acte du resserrement de la population, les élus ont décidé de raser plus de 10.000 maisons afin de redensifier certains quartiers et de transformer en parcs ou en zones rurales ces espaces vacants. On se dit que la solution consistant à faire bouger les gens des zones sinistrées vers des zones plus denses, plus faciles à desservir, serait effectivement la décision. Encore faudrait-il les convaincre, les dédommager, racheter leurs maisons à bon prix, les reloger… ce que la municipalité n’a pas les moyens de faire.

Un bilan pour le moins mitigé

En 2013, la ville est passée sous le seuil des 700 000 habitants. Les efforts pour favoriser l’embourgesoisement du centre-ville ont globalement échoué, les jeunes artistes sont trop peu nombreux pour changer la donne. Les ingénieurs venus travailler dans le high-tech, s’installent rarement downtown. Et les habitants des périphéries n’ont aucune envie de réinvestir le centre-ville.

A lire

Detroit resurgent de Gilles Perrin, Nicole Ewenczyk, Howard Bossen et John P. Beck, Michigan State University Press, 2014 : des habitants témoignent de leur amour pour leur ville (photos et interviews) 

Motown, soul et glamour de Florent Mazzoleni et Gilles Pétard, Serpent à Plume, 2009 : pour revivre l’une des aventures musicales les plus rythmées de Détroit 

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