Détroit, la shrinking city

Franck Gintrand

Publié le :

  • 27 mai 2017

En 2013, Détroit est la plus grande ville américaine à se déclarer en faillite. Un effondrement stupéfiant pour cette cité industrielle « phare » du XXe siècle, symbole de l’éclatante réussite des grands groupes automobiles américains.

Au début du XXe siècle, Détroit est une des villes les plus prospères du monde et la quatrième ville la plus peuplée des Etats-Unis. C’est là que les grands constructeurs américains de voitures imaginent leurs premiers modèles, là que les premières usines ouvrent leurs portes et que les premières chaînes de montage sortent des millions d’automobiles, là que l’architecte Kahn expérimente l’architecture en béton pour Ford. Fière de sa prospérité et confiante en son avenir, la ville élève ses tours et semble pouvoir s’étendre à l’infinie au point de rivaliser avec York et Chicago. « Les vedettes fréquentaient théâtres et dancing, les trottoirs menaient aux boutiques et aux premier grand magasin du monde, le J.L. Hudson’s Department Store (…) La ville était un phare. Ford, un prophète. »

En fait, le ciel s’obscurcit dès le début du XXe siècle. Surnommée la petite Paris lors de son aménagement dans la seconde moitié du XIXe siècle, le quartier huppé de Brush Park commence à décliner avec l’avènement du tramway puis de l’automobile qui permet aux résidents les plus prospères de s’éloigner du centre. Durant la seconde guerre mondiale, une partie de l’émeute raciale de 1943 de Détroit a lieu dans ce quartier. Sur le plan économique, de nouvelles usines ouvrent ailleurs pour fournir les armées. Craignant que l’hyperconcentration de l’industrie en un lieu unique ne constitue un point de fragilité face à des attaques ennemies ou des grèves, le gouvernement encourage les délocalisation. Grâce aux premières autoroutes (la première autoroute urbaine est inaugurée en 1943 à Détroit) les constructeurs commencent à transférer leurs usines en dehors de la ville, puis dans les zones rurales du Midwest, puis au sud, puis à l’étranger.

Ford cesse de produire des voitures à Détroit dans les années 50. Packard Plant ferme en 1956. Elle est transformée en site d’entreprises qui ferme à son tour dans les années 90. La Continental Plant qui fabriquait des moteurs est délocalisée à la fin des années 60. Sa transformation en fonderie d’aluminium lui fournit quelques années de plus. La crise des années 70 et l’arrivée des voitures japonaises finissent de précipiter la chute. Aujourd’hui, le secteur automobile n’emploie plus que 25 000 personnes, soit douze fois moins que durant l’âge d’or de Détroit, dans les années 1960.

En 2008, le maire a évité de justesse que le siège de General Motors ne quitte les lieux. En 2013, c’est la faillite. Avant, de grandes villes comme New York, Cleveland et Philadelphie s’étaient déjà retrouvées au bord du gouffre. Au Japon, l’ancienne ville minière de Yubari, au Japon, avait fait faillite en 2006. Mais elle comptait 13.000 habitants quand Détroit en compte 700.000. Qui plus est, Detroit est la première ville américaine à demander officiellement la protection de la loi sur les faillites.

De l’âge d’or il ne reste plus que l’image d’une ville noire et pauvre, sans avenir.

Ségrégation

La cohabitation entre noirs et blancs devient difficile très vite à partir des années 20 avec l’arrivée des afro-américains du Sud. Les émeutes de 1943 initient une premier exode des blancs vers la périphérie et la création d’associations de riverains destinées à empêcher l’installation d’habitants noirs. Les directives du ministère du logement à l’époque estiment qu’« il est nécessaire que les propriétés soient occupées par les mêmes classes sociales et raciales » pour qu’un quartier reste stable.La décision Shelley v Kraemer de la Cour Suprême de 1948 interdit aux Blancs d’interdire aux Noirs d’emménager dans leurs quartiers. La décision Brown v Board of Education de 1954 déségréguant les écoles accélère le white flight puis la suppression de la ségrégation raciale à la fin des années 60, accélèrent l’hémorragie vers la périphérie, ce que l’on appelle le « wight flight ». Les émeutes de 1967, qui sont à d’origine de plus d’une quarantaine de morts, de centaines de blessés, de bâtiments incendiés, de commerces pillés, donnent le coup de grâce.

En 2000, 80% de Détroit est d’origine africaine soit l’exact inverse de sa banlieue. Les populations blanches emportent avec elles leurs impôts et leurs ressources économiques.

Aujourd’hui, la Eight Mile Road – une autoroute à huit voies, sépare de façon radicale les « nantis » des démunis, les blancs des noirs. Dans les banlieues essentiellement blanches d’Oakland County, les boutiques sont prospères et les maisons, bien entretenues.

Bien qu’appartenant à deux espaces contigus, les deux populations ne font que se croiser. Pour comprendre leurs relations, un exemple est saisissant : les habitants des quartiers périphériques ont démonté les panneaux de basket de leurs parcs publics pour dissuader leurs voisins des quartiers de Détroit de venir jouer chez eux.

Décomposition

Les commerçants suivent les habitants. La construction de malls en périphérie, version rassurante et climatisée des downtown, et la désaffection du centre ville aboutit à l’abandon de grands magasins autrefois réputés : Hudson’s, second plus grand magasin du pays après Macy’s, ferme ses portes en 1983. Même les hypermarchés et les supermarchés disparaissent de la ville.

Ainsi que le relate Reverdy, l’équilibre économique est à ce point fragile qu’il suffit d’un départ pour provoquer l’hémorragie de tout un immeuble : « la compagnie d’assurance installée en face déménagea, ainsi que certains cabinets d’avocats, des cabinets d’expertise en tous genres, tandis que les médecins et la plupart des professions libérales tiraient la langue et parlaient de partir à leur tour. Les services se contentèrent de péricliter devant l’assèchement de la clientèle, les opticiens, les coiffeurs, la salle de sport du premier étage. Ils licenciaient du personnel, diminuaient leurs horaires, cherchaient à revendre leur bail. Puis ce fut le tour des fast-foods et des magasins qui avaient entamé leur déclin depuis l’été. Avant Noël, le Treizième bureau serait la seule entreprise encore en activité dans la tour ». Certains secteurs font penser à une ville fantôme : des maisons délabrées, des fenêtres condamnées par des planches, des jardins envahis par les herbes et par les ronces… La nature reprend ses droits. Des arbres finissent par pousser dans les maisons et crever les plafonds. Même pillées, délabrées et sur le point de s’effondrer, les anciennes usines sont gardées par des vigiles. A défaut de pouvoir recourir au service de sociétés privées, les bars et restaurants n’ont pas d’autre choix que d’acheter leur sécurité. Il n’y a plus de cinéma. La nuit, il est recommandé de ne pas se promener seul. 40% de l’éclairage public de la ville seraient hors service. Début décembre 2014, la ville a subi début décembre une panne électrique géante qui avait privé de courant les écoles, les hôpitaux et les prisons. Les enseignes de rares commerces ouverts à une heure tardive semblent ne pas avoir été changées depuis trente ans. Des rues entières sont plongées dans l’obscurité. Les incendies sont constants. Il y en aurait 12 000 incendies par an. Ce sont des actes volontaires, une façon radicale pour les habitants de la rue d’éviter les « crack houses », les repaires de drogue. Pour survivre, les plus débrouillards se livre au pillage du cuivre. Le jour, au pied des buildings, les rares employés portent une étiquette autour du coup pour se distinguer des vagabonds et des fous. « Détroit est une ville étrangère (…) Ceux qui tournent dans ses murs cherchent une issue. Ils ne trouvent pas (…) Et je ne parle pas des avenues, des rues, des carrefours, du découpage et des friches, mais d’un sentiment insidieux puis envahissant : le sentiment d’être un corps sans esprit ». 

Désertification et paupérisation

Detroit est une shrinking city, une ville qui rétrécit. En 60 ans la ville a perdu près de la moitié de sa population, passant de 1,8 million d’habitants en 1950 à 685.000 aujourd’hui. 

Le déclin commence au début des années 50. Lors du recensement de 1960, la ville a presque perdu 200 000 habitants en dix ans seulement. Elle en perd encore 100 000 au recensement de 1970. Suite aux émeutes, la dégringolade s’accélère. Moins 300 000 habitants au recensement de 1980 ! Et les chiffres les plus récents ne laissent pas entrevoir une inversion de tendance. En 2018, la ville aurait encore perdu près de 40 000 habitants. A chaque fois que l’on pense avoir atteint le fond, celui-ci s’éloigne un peu plus. Comme Cleveland, Saint-Louis ou Buffalo, Détroit semble engagée dans une trajectoire de décroissance structurelle.

Victime du départ des populations, des activités et des commerces, la ville ne dispose plus des recettes fiscales lui permettant d’entretenir ses équipements et son patrimoine. On évoque un taux de chômage de 30% mais il serait en réalité de 50 %. Le taux de criminalité est record, moins de 10% de crimes sont résolu.  La crise subprime a enfoncé un peu plus la ville. En dix ans, une maison sur trois a été saisie et beaucoup d’autres, abandonnées…

Fin 2009, près d’un habitant sur trois est sans activité. Le revenu moyen des ménages est de 28.000 dollars contre 49.000 dollars dans le Minesota et 36% des habitants vivent dans la pauvreté. De même, la valeur médiane d’un bien immobilier s’élève à seulement 71.000 dollars, à peine la moitié de celle de l’Etat (137.000 dollars). Le taux de meurtres est monté en flèche.

L’exode massif des entreprises et la paupérisation de la population entraine un effondrement des recettes fiscales. En XXX, la ville annonce qu’elle fera défaut sur une partie des 18,5 milliards de dollars de dette. 

Restrictions

La ville est déclarée en faillite le 18 juillet 2013. « La mise en faillite est l’unique solution qui permettra à Detroit de redevenir stable et viable », a estimé le gouverneur de l’État de Michigan, le républicain Rick Snyder. Placée sous le régime du chapitre 9 de la loi américaine sur les faillites, les créanciers de Detroit sont contraints de négocier avec le gestionnaire financier de Détroit nommé par le gouverneur du Michigan. « Le but de cette loi est d’éviter une situation chaotique incontrôlable. Un dépôt de bilan équivaut à enfoncer la touche ‘pause’, à garder intacts les services et à fournir une structure permettant d’empêcher les poursuites judiciaires », avait déclaré en 29 juin 2012 le maire de Stockton, en Californie, plus grosse ville à avoir fait faillite après Détroit.

Les 20.000 retraités de la ville acceptent des réductions de 4,5 % de leurs pensions. De leur côté, les détenteurs d’obligations diverses émises par la ville au fil des ans consentent des réductions allant de 26 à 66 % de leurs dus. Ce plan qui a de fortes chances de renchérir le financement à venir de Détroit permet en tout cas à la ville d’effacer 7 milliards de ses dettes repose sur un grand compromis, baptisé «grand bargain».

La totalité des 5000 œuvres de Detroit Institute of Art, Musée des beaux-arts évaluée à 4,6 milliards de dollars, passe sous le contrôle d’une fondation indépendante qui s’engage au cours des prochaines années à verser 816 millions de dollars pour aider la ville à payer les pensions de ses employés.

Cette restructuration qui a libéré 1,7 milliard de dollars d’ici à 2023 a officiellement sorti la ville de la faillite mercredi 10 décembre, les pouvoirs de gestion revenant au maire et au conseil municipal. Pour éviter tout nouveau dérapage, les finances de la ville seront toutefois désormais placées sous le contrôle d’une commission composée de représentants du Michigan.

L’austérité mise en place depuis plusieurs années par la mairie de Détroit ne devrait pas pour autant s’arrêter. Comme à Stockton, pour entamer les négociations avec les créanciers, le gestionnaire de Détroit exige de nouvelles baisses de salaires de fonctionnaires, supprime des subventions, met entre parenthèse les investissements et les travaux dans la ville. Il n’en reste pas moins que la diminution des dépenses et l’augmentation des taxes ne font qu’inciter un peu plus les habitants qui le peuvent à quitter la ville. 

Abandon et destruction

La voiture a autant produit Détroit que celle-ci ne l’a produit. En dehors du centre-ville, les constructions basses s’étalent à l’infini sur 300 km2. Building et immeubles résidentiels splendides se succèdent le long de West Grand Boulevard et du début de la Woodward avenue. Au-delà, la ville n’est composée que de maisons, aucun quartier n’est desservi par le métro ou le tramway. Avec le déclin, il faut peu de choses pour que des zones entières reviennent à l’état de nature. En 2006, la moitié des constructions historiques ont disparu.

Le National Theater est d’abord un music hall, puis en cinéma avant de se reconvertir en théâtre puis en cinéma pour fermer en 1975.

Le Metropolitan building dédié à la bijouteire et à l’horlogerie ferme en 1979.

Un des plus vieux immeubles de la ville, construit en 1905, le Charlevoix Buiding fut successivement un hôtel, un immeuble d’appartement puis un immeuble de bureaux avant de fermer dans les années 80.

Le Grand Army of the Republic Building et le Wurlitzer building ferment en 1982.

Construite en 1913, la Michigan Central Station ferme ses portes en 1988 sans que la ville l’ait jamais rejoint.

L’American hotel ferme dans les années 90.

Donovan building construit en 1923 est occupé par Motown records de 1968 à 1972 avant de fermer ses portes en 1974 puis d’être démoli en 2006.

Adams Theater est fermé en 1988, le Lafayette building en 1997. Tous les deux sont démolis en 2009/2010

Des hôtels sont partiellement condamnées avant de fermer définitivement. Les salles de cinéma, les « movies palaces » commencent à être transformées en discothèques ou en cinéma pour adultes avant d’être abandonnés ou de servir de parking (comme le Michigan theater). Les building sont abandonnés au pillage et au vandalisme.

D’après le LA Times, Détroit compterait 80000 bâtiments abandonnés équivalent à un tiers de la ville et le coût de démolition pour chaque structure s’élève à 8.000 dollars, un montant trop élevé pour une ville en faillite. Selon la Motor City Blight Buster, une équipe qui démolit les maisons délabrées de la ville, il y aurait 114.000 terrains vides à Détroit, et 30 % des bâtiments seraient vides et délabrés. Ainsi le Michigan Central Depot attend d’être rénové depuis 1988. Des tours entières sont vides. D’autres abritent moins d’une dizaine de petites sociétés. Dans Downtown, le petit train aérien tourne quasi vide.

A lire

Pour saisir toute la dimension tragique du déclin de la ville, un magnifique album photo : Détroit, vestiges du rêve américain d’Yves Marchand et Romain Meffre, Editions Steidl, 2010.

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