Les villes moyennes françaises sont-elles condamnées à subir le même sort que Détroit ?

Franck Gintrand

Publié le :

  • 27 mai 2017

Déclarée en faillite en 2013, Détroit constitue un avertissement pour les agglomérations françaises : la captation des classes moyennes et des entreprises par la périphérie et l’affaiblissement de la ville centre qui en résulte sont, à terme, un pari perdant pour l’ensemble du territoire.

On voudrait tellement croire en une renaissance… Et pourtant les rares bonnes nouvelles n’y changent rien : Détroit n’est pas revenue des enfers où l’ont plongé les émeutes raciales, les délocalisations, la crise économique, le choix de la mono-industrie. Après avoir vampirisé le centre, la périphérie s’atrophie à son tour. A l’effet Donut succède un appauvrissement généralisé de la métropole et de l’état du Michigan, témoignant par là-même qu’il est compliqué de continuer de voler quand le moteur principal commence à se gripper.

Centre fantôme et étalement urbain

Premier problème, et non des moindres, l’automobile a autorisé un étalement urbain à perte de vue. La ville de Détroit n’existe pas. Ou en tout cas pas vraiment. Elle est très étendue, certes bien moins que Los Angeles, mais trois fois plus que la Grosse pomme ou que Paris. Elle est surtout bien moins dense : seulement 1800 habitants/km2 contre 3000 pour Los Angeles, 4400 pour Chicago, 7000 pour New York. Et ne parlons pas du centre-ville, une réalité extrêmement rare aux Etats-Unis, si l’on excepte New York, Chicago et San Francisco. Non seulement, Downtown n’est qu’un centre administratif et économiques déserté le soir et le week-end mais, pour ne rien arranger, Détroit possède plusieurs pôles séparés par des distances impossibles à parcourir à pied et qu’aucun transport en commun ne relie vraiment.

Décroissance démographique et fin de la mixité sociale

La folie des grandeurs qui animait la ville n’est plus qu’un lointain souvenir. Détroit a perdu les deux tiers de sa population depuis l950. L’effet de ségrégation raciale a joué à fond. Aujourd’hui 80% des habitants sont noirs. Les 10% de blancs qui continuent d’y résider sont concentrés dans quelques quartiers du nord-ouest et de l’est. Illustrant l’effet Donut, la ville s’est vidée de sa population, de ses classes moyennes et de ses activités au profit des villes de la périphérie. Pour l’avoir constaté de mes propres yeux, le passage de Détroit à sa banlieue relève d’un effet de frontière unique. Surréaliste même. En l’espace de quelques minutes, le délabrement et le désert urbain disparaissent au profit de rues animées et propres, de commerces pimpants et d’une population exclusivement blanche. On se frotterait presque les yeux histoire de s’assurer qu’il ne s’agit pas d’une illusion tant le contraste est saisissant.

Effet donut                                 

Un exemple ? Ville voisine du comté d’Oakland, Sterling Heights s’est constituée en tant que ville en 1968, soit un an après les émeutes, une quasi-simultanéité qui ne doit rien au hasard. Avec ses 130 000 habitants, elle peut s’enorgueillir de compter parmi ses entreprises des grands noms de l’industrie comme DaimlerChrysler, Visteon ou General Dynamics. Profitant de la crise de Détroit, tant sur le plan économique que démographique, elle s’enorgueillit d’être une des villes les plus sûres de sa catégorie. Appartenant au même comté, la ville de Troy compte 80 000 habitants. A l’instar de Sterling Heights, elle peut se prévaloir d’un tissu économique dynamique et d’un taux de criminalité particulièrement bas. Le corollaire de cette situation : l’exclusion raciale qui se traduit par un pourcentage dérisoire de noirs (5%).

Paupérisation généralisée

De là à en conclure que les malheurs de Détroit ont fait la fortune de sa périphérie, il n’y a qu’un pas qu’il serait précipité de franchir. S’il est incontestable, l’effet d’aubaine doit être relativisé. Car à terme il semble bien que l’effet donut se transforme à terme en « effet crêpe ». La population du comté de Wayne, auquel appartient Détroit ou encore Dearborn, est en chute libre depuis le recensement de 1980. Les deux autres comtés limitrophes de Wayne n’ont pas nécessairement matière à se frotter les mains. Depuis les années 90, leur croissance démographique reste positive mais est passée sous le seuil des 10%. Dans le comté d’Oakland, la population de Pontiac (près de 70 000 habitants) diminue même régulièrement depuis les années 80. Pire, cette ville qui héberge pourtant le siège social de Williams International est passée sous la tutelle de l’État du Michigan de 2009 à 2013, juste avant la faillite de Détroit. C’est aujourd’hui une des 15 villes les plus pauvres du Michigan, avec neuf autres villes de la banlieue de Détroit.

Contamination du déclin démographique

La descente aux enfers de la ville centre ne rend pas seulement un peu plus pauvres les villes qui le sont déjà. Elle affecte également les villes les plus privilégiées. Après avoir connu une croissance démographique à deux chiffres, Sterling Heights ne devrait gagner que 2% d’habitants en 2019. Livonia (95 000 habitants) ou Grosse Pointe Park (11 000 habitants), autres villes relativement riches, sont même entrées en déclin. La situation est en fait presque uniformément mauvaise pour toute la métropole de Detroit, quel que soit le type de ville, pauvre, riche, grande, petite, moyenne. Et pourtant dans presque toutes ces villes de banlieue, la population est très majoritairement blanche (85%).

Montée de l’économie présentielle et services publics à minima

Le retour d’entreprises à Détroit comme l’assureur Blue Cross Blue Shield ou le vendeur de matériel informatique HP occulte un fait majeur : l’économie de la ville est désormais dominée par la sphère présentielle. Sur les six premiers employeurs sont les hôpitaux de Detroit, suivis de la mairie, d’une ONG sanitaire, les écoles publiques et le gouvernement fédéral. Dans ce top 6, on ne trouve qu’une entreprise appartenant au secteur financier (très représenté sur la ville) : Quicken Loans. Cette situation contribue à une baisse des recettes fiscales et, par voie de conséquence, au déclin des services municipaux, ce déclin alimentant à son tour la baisse d’attractivité de la métropole. Or on sait à quel point il est difficile de rompre ce cercle vicieux une fois qu’il est enclenché.

Décrochage régional

Qu’à l’image de Détroit, le Michigan ne soit pas dans une forme économique extraordinaire n’étonnera personne. Faut-il y voir la conséquence de la concurrence internationale ? Pas vraiment, ou en tout cas pas uniquement. D’autres états ont également une industrie forte : la Californie, l’Ohio, l’Illinois, la Pennsylvanie. Alors que le PIB du Michigan n’est que de 440, celui de l’Ohio est de 570, celui de la Pennsylvanie de 660, de l’Illinois de 730 et de la Californie est de 2 500. La comparaison par habitant ne donne pas un résultat bien différent : la Californie est à 63, l’Illinois à 57, la Pennsylvanie à 51, l’Ohio à 48 et le Michigan seulement à 44. Le point commun de ces quatre Etats ? A la différence du Michigan, ils ont une capitale économique en bonne santé qu’il s’agisse de Los Angeles, Chicago, Philadelphie ou encore Columbus.

Comme pour ne rien arranger, Détroit ne peut compter que sur elle-même. Personne ne veut payer. Ni l’Etat fédéral, ni les villes blanches et riches de la périphérie. Dans une situation économique pour le moins tendue, Détroit protège ses prérogatives politiques et les villes périphériques leurs ressources. Un avertissement pour la France. De ce côté-ci de l’Atlantique, la crise des villes moyennes présente peu ou prou les mêmes symptômes que Détroit : un centre-ville en déclin, une ville centre en perte de vitesse, la captation des ménages imposables et des entreprises par les communes périphériques… Alors que Détroit souffre des particularismes locaux, les agglomérations moyennes françaises ne pourront éviter le même sort qu’en jouant collectif. C’est finalement la grande leçon de Détroit.

Franck Gintrand

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