La fin de la pierre selon Perret

Franck Gintrand

Publié le :

  • 26 mai 2017

Alors que le reconstructeur du Havre, Auguste Perret, y voyait un matériau aussi noble que la pierre, le béton est devenu synonyme de bétonage et de bétonisation pour désigner urbanisation sans âme, indifférente à l’histoire, à l’environnement et à l’homme. Le béton aurait-il définitivement perdu la bataille du goût en gagnant la bataille du prix ?

Lors de l’exposition universelle qui se tient à Paris en 1900, on ne peut pas le manquer. Le  château d’eau est situé juste derrière la tour Eiffel, devant le palais de l’électricité, au fond du champ de Mars. Il est énorme et suscite une admiration quasi unanime.

Château d’eau devant le palais de l’électricité, exposition universelle 1900

Un château d’eau ? En fait, il s’agirait plutôt d’une gigantesque fontaine mêlant des influences versaillaises et romaines dans un accumulation d’ornements plus alambiqués les uns que les autres. S’il reflète le goût bourgeois de l’époque, l’ensemble relève surtout d’une incroyable performance. Tous les éléments qui le composent ont été réalisés en béton, l’immense grotte placées sous une arche, les vasques, le bassin de réception, la sculpture de « l’Humanité conduite par le Progrès s’avançant vers l’Avenir », les galeries, les rotondes surmontées de coupoles… Tout, entièrement tout, est conçu dans cette pierre liquide miraculeuse que la fin du XIXe siècle vient de découvrir. Aux yeux des Français, pas peu fiers, le château d’eau surpasse, et de très loin, le Cristal Palace de l’exposition universelle de Londres qui avait tant fait parler de lui en 1851. Certes, la réalisation de l’exposition de Paris n’a pas la légèreté de l’immense serre en verre et en fonte conçue par le paysagiste anglais Joseph Paxton pour l’exposition de Londres. Mais, à l’inverse du métal qui ne supporte pas l’humidité et n’offre le meilleur de lui même que sous forme de structure, le béton, lui, semble ne pas redouter l’eau et pouvoir remplir la fonction aussi bien de la pierre que du mortier. Une vraie révolution !

Sommaire

1. Bienvenue dans la modernité

  • Une passion française
  • Un matériau économique
  • Un matériau d’ingénieurs 

2. Fausses pistes

  • L’imitation d’autres matériaux
  • L’imitation d’autres styles

3. Tout est possible, en route pour le futur

  • Le porte à faux 
  • La très grande portée

4. Les trois grandes expressions du béton

  • La modernité classique
  • La modernité massive
  • La modernité sculpturale

5. Le béton caché

  • Un matériau trop laid pour être montré ?
  • Un matériau qui vieillit mal ?
  • La couleur, remède à la grisaille ?

6. Le béton apparent

  • Le béton anobli 
  • Le béton moulé
  • Le béton brut

Introduction : une passion française

Depuis la première moitié du XIXe siècle, nombreux sont ceux que les propriétés du béton fascinent et qui rêvent d’en faire le matériau de l’avenir. Rien qu’en France, 262 brevets seront déposés jusqu’en 1906. Très peu sont véritablement exploités. Ni la « barque imputrescible » en « ferciment » de l’ingénieur Joseph Lambot en 1847, ni les bacs à fleurs en « ciment armé » du jardinier et inventeur Joseph Monier, ni l’église néo-gothique de l’entrepreneur François Coignet ne convainquent vraiment. Mais à partir de 1890, le béton rentre dans sa phase industrielle. Un ancien masson français, François Hennebique, conjugue la simplicité d’utilisation de son béton armé à un marketing offensif: brochures publicitaires, congrès annuel, revue professionnelle sans oublier des mises en scènes spectaculaires auxquelles sont conviés architectes, industriels et entrepreneurs. Entre 1892 à 1909, l’entreprise réalise plus de 20000 ouvrages, dispersés sur plusieurs continents dont plus de 1300 ponts. Le premier immeuble parisien entièrement en béton armé, situé au n° 1 rue Danton devient le siège de l’entreprise. Cela semble si beau, si extraordinaire, si prometteur que rien ne semble en mesure de réfréner l’enthousiasme ambiant. Les accidents eux-mêmes sont l’occasion de promotion: Hennebique utilise l’effondrement d’un immeuble lors d’un glissement de terrain en mettant en valeur le fait que la structure s’est penchée sans se casser, évitant le drame. Et lorsque l’effondrement d’une passerelle en béton de l’exposition de Paris occasionne neuf morts, le gouvernement français se saisit de l’occasion pour légiférer sur l’utilisation et la fabrication du matériau de façon à en favoriser l’utilisation. Quand les Anglo-saxons misent sur le métal, les français, eux, placent une grande partie de leur révolution industrielle sur le béton.

1. Bienvenue dans la modernité

Un matériau économique

Usine du ciment « La Boulonnaise »

Ce n’est pas glorieux mais, d’emblée, le premier avantage du béton est d’ordre économique et pratique. Une fois produit, le béton peut prendre la forme souhaitée autant de fois que nécessaire selon le type de coffrage utilisé. Mélange d’un liant hydraulique (le ciment), de granulats (les graviers) et d’eau, le secteur du bâtiment dispose d’un matériau industriel en mesure de jouer le rôle de la maçonnerie traditionnelle. Sa fabrication ne demande pas l’intervention d’artisans qualifiés mais une main-d’œuvre d’ouvriers par définition moins onéreuse. La taille de la pierre et son assemblage bloc par bloc sont rendus inutiles. Au tailleur de pierre, poseur et maçon gâcheur succèdent ainsi le bétonneur, le boiseur et le ferrailleur. Enfin, à la différence de la pierre, les matières premières qui entrent dans sa composition sont disponibles à peu près partout et donc peu coûteuses. Pour la multitude de petites entreprises qui domine le secteur de la construction et se trouve confrontée à une crise qui durera de 1890 jusqu’à 1914, le béton est le meilleur moyen de diminuer les coûts de façon drastique. Une bonne et une mauvaise nouvelle.

Un matériau d’ingénieurs 

Pont du Jardin des plantes de Grenoble, premier ouvrage au monde en béton coulé, construit en 1855

Avant d’être un matériau architectural, le béton s’impose d’abord comme un matériau d’ingénieur, sans esthétique propre, parfaitement adapté aux besoins d’infrastructures de l’époque. Ses qualités sont nombreuses. Non seulement il est particulièrement résistant, mais il ne pourrit pas, ne brûle pas et ne rouille pas. Une des premières sociétés françaises à commercialiser le béton, l’entreprise Coignet, ne vit que des commandes de travaux publics. En 1913, le leader du secteur, la firme Hennebique présente un panorama impressionnant de ses réalisations à l’exposition universelle de Gand : silo, réservoir, entrepôts, usine, bâtiment d’imprimerie, pont, passerelle, aqueduc, jetée, mur de soutènement, usine d’épuration d’eau, bassin de natation, canalisation, égout, château d’eau, de cabines de téléphérique. Avant même les grands chantiers de la reconstruction de l’après-guerre, deux ouvrages d’art gigantesques consacrent le rôle pionnier de la France dans l’utilisation et le perfectionnement du béton : l’édification de la Ligne Maginot  puis celle du  Mur de l’Atlantique pendant l’occupation. C’est grâce à cette seconde réalisation que les entreprises françaises de cimenterie restent actives durant la seconde guerre mondiale. S’appuyant sur le pouvoir des ingénieurs des Ponts et Chaussées, traditionnellement favorables au béton, elles militeront logiquement pour un recours massif au béton dans la politique de reconstruction de l’après-guerre.

Un matériau avant gardiste

Sillos canadiens publiés dans

Sillos canadiens publiés dans « Vers une architecture » du Corbusier

Le béton est historiquement le matériau de la modernité et de la rupture. Pas du classicisme et de l’ornementation. Son utilisation intensive par les ingénieurs explique en partie le rejet dont il est l’objet par les architectes les plus conservateurs mais aussi la fascination qu’il exerce auprès des architectes les plus avant-gardistes qui opposent volontiers au caractère surchargé des constructions classiques la sobriété des ouvrages d’art. Dans le sillage de François Hennebique, inventeur du ciment qui porte son nom, à l’origine d’un immeuble et d’une maison démontrant les incroyables potentialités du béton armé, tous les architectes épris de modernité s’y intéressent de très près : Perret, Mallet-Stevens, Tony Garnier et Le Corbusier en France, Oud en Hollande, Gropius en Allemagne, Adolf Loos à Vienne, Neutra en Californie, Wright dans la banlieue de Chicago… Tous sont convaincus de la nécessité de rompre avec un art jugé décadent. Tous vont explorer les possibilités du béton pour engager l’architecture sur une voie nouvelle, débarrassée des oripeaux du passé. Ecrivant en 1913 au sujet des usines et des silos américains, l’allemand Walter Gropius considère que ces réalisations devraient « inciter à perdre une fois pour toutes la nostalgie des styles historiques ». Une idée reprise en 1923 par Le Corbusier pour qui « les ingénieurs américains écrasent de leurs calculs l’architecture agonisante ». En 1934, il fait du Lingotto, un bâtiment industriel futuriste en béton armé conçu pour accueillir l’usine Fiat, « un des spectacles les plus impressionnants que l’industrie ait jamais offerts… une œuvre florentine, ponctuelle, limpide, claire ».(A)

Lingotto : Le Lingotto de Turin a été l’un des principaux sites industriels de Fiat. L’usine fut conçue et construite, à partir de 1915, par l’architecte-ingénieur Giacomo Mattè Trucco. Les travaux débutèrent en 1916 et l’usine fut inaugurée en grande pompe en 1922 en présence du roi d’Italie. Reconverti, il est actuellement le centre de congrès multifonctionnel le plus grand d’Europe. 

2. Impasses

L’imitation d’autres matériaux

A la fin du XIXe siècle, le béton imitation est relégué dans des emplois marginaux. Il n’est plus guère utilisé que pour singer la nature, fabriquer du faux bois plus résistant que le vrai ou de la fausse rocaille plus facile à produire qu’à extraire, transporter et assembler.

Ouvert à l’occasion de l’exposition universelle de 1867, le parc des Buttes Chaumont est voulu par Napoléon III comme une vitrine du savoir-faire français en matière d’espaces verts mais aussi de rusticage (traitement brut de la maçonnerie) ou de rocaillage (revêtement imitant la rocaille). Le béton (fabriqué grâce au calcaire présent sur le site de cette ancienne carrière) est utilisé pour concevoir des belvédères mais aussi imiter des rochers et des ouvrages en bois : ponts, escaliers, garde-corps, balustrades, rampes, cascade. Cet art du rocaillage et des « rocailleurs français » s’épanouit dans les parcs Monsouris et Monceau, les Champs-Élysées, les bois de Boulogne et de Vincennes, les jardins des résidences bourgeoises et des villas balnéaires. Le revêtement est façonné à la main pour y dessiner les veines et les nœuds du bois. Chaque ouvrage est une œuvre d’art unique. S’inscrivant dans le droit fil des oeuvres du désert de Retz, les frères Pauchot conçoivent même une fausse ruine médiévale en béton armé en 1904. Le rusticage annonce dans les jardins la naissance de l’Art nouveau aux décors de formes courbes et fleuries.

L’imitation d’autres styles

Le béton permet de réaliser à moindre frais toutes les formes voulues. Le premier réflexe des architectes consiste à assimiler le béton à ce qu’il n’est pas, à savoir de la pierre, pour concevoir une architecture qui existe déjà, d’inspiration académique ou art nouveau. En France, Coignet se donne pour objectif de construire des logements collectifs accessibles « en conservant l’élégance de la forme ». Sa manufacture commercialise une gamme de décors architectoniques en béton moulé. Elle propose même aux constructeurs de réaliser à la demande corniches, balcons, pilastres, colonnes et arabesques diverses. Faire de l’architecture classique sans recourir aux services d’artisans sculpteurs, à un prix défiant toute concurrence, telle est l’idée qui Coignet en est quasiment certain va faire un tabac.

Pour loger les ouvriers de l’usine familiale, Goignet construit en 1853 un immeuble d’apparence hausmannienne avec des moulures figurant un décor de feuilles et de fruits sur les linteaux. Ce premier essai incite Louis-Auguste Boileau à reprendre le béton de Coignet pour construire l’église de Sainte-Marguerite du Vésinet (1864). Pari a priori réussi. L’édifice a toutes les apparences d’une construction classique : le style est néogothique, les murs donnent l’illusion d’une maçonnerie traditionnelle, Boileau ayant placé des baguettes dans ses coffrages pour imprimer de faux joints dans le béton. Mais l’artifice tourne vite au désastre. Avec l’humidité, d’étranges marbrures noires apparaissent sur les murs. Les critiques fusent. Partisan intransigeant de la vérité des matériaux comme des structures, Viollet-le-Duc dénonce une supercherie qui déshonore son auteur. Boileau, furieux, s’en prend aux défauts, réels ou imaginaires, du béton « aggloméré », un matériau qui, selon lui vieillit mal, et appelle à son boycott. François Coignet a beau expliquer que son béton n’est pas plus perméable que bien des pierres et qu’il suffit de l’enduire, rien n’y fait, le mal est fait. Discréditée par des expériences tout aussi malheureuses lors de la construction de la digue de Saint-Jean-de-Luz, son entreprise fait faillite en 1875.

La pierre factice a vécu. L’équation « à matériau nouveau, architecture nouvelle » commence à s’imposer même si de rares exceptions continuent de l’infirmer jusqu’à la veille de la première guerre mondiale : le château de l’ingénieur américain William E. Ward (1873-76), l’immeuble Art déco Felix Potin de la rue de Rennes  (1906) ou encore la villa du baron Empain édifiée par l’architecte Thomas Audrey à Héliopolis (1907-1910). Et quand François Hennebique réédite l’expérience en construisant un immeuble rue Danton en 1898, c’est moins pour faire oeuvre d’architecte – ce qu’il n’est pas – que pour démontrer la supériorité de son béton sur celui de Coignet – ce qu’il parvient à faire.

3. En route pour le futur

A la fin du XVIIIe siècle, le projet de maison des gardes de Claude-Nicolas Ledoux et celui de cénotaphe à Newton d’Etienne-Louis Boullée, deux constructions sphériques, expriment le désir de s’affranchir des contraintes de la maçonnerie. En jouant le rôle d’ossature, le métal permet d’alléger et d’élancer les constructions mais il ne peut pas constituer la matière proprement dite des parois qui restent en pierre ou en brique. Avec le béton, en revanche, tout devient possible : l’ossature et le mur, le cube et des formes sculpturales complexes. Le meilleur comme le pire. Et c’est sans doute une partie du problème.

Musée Niemeyer : Surnommé  » l’oeil « , ou  » le Musée de l’oeil  » par les habitants de Curitiba, le bâtiment est une sorte d’immense soucoupe volante surélevée sur un pied, avec une rampe en ellipse et une façade en verre dans laquelle se reflètent le bleu du ciel et les nuages.

La très grande portée 

Couvrir toujours plus avec le moins de matière possible. La recherche d’une structure minimale hante les batisseurs depuis l’Antiquité. On doit au béton romain l’invention de l’arc et la voûte, au gothique l’invention de l’ossature qui lance une course à la hauteur jamais vue. Après le Cristal Palace, la gigantesque Halle du Siècle (1911) de Max Berg montre que le béton est susceptible de faire aussi bien voire mieux. Le diamètre du dôme de ce bâtiment à plan central situé au cœur d’un Parc des Expositions dépasse largement celui du Panthéon de Rome pour atteindre 67 m de diamètre. Mais la  coque en voile mince présente le mérite d’exprimer instantanément le monolithisme du béton armé et l’inexistence des problèmes de liaison, la perfection mécanique et matérielle, le « high-tech » de l’époque. »(B) Adoptée par l’Espagnol Torroja pour le marché couvert d’Algésiras (1935), suivi par Maillard qui conçoit le pavillon du béton de l’Exposition Nationale Suisse à Zurich en 1939, cette structure va constituer la marque de fabrique des ingénieurs tentés par l’architecture.

L’invention ouvre notamment la voie aux superbes réalisations de l’Italien Pier Luigi Nervi. Cet ingénieur édifie une voute de 75 m de portée à l’aide d’éléments préfabriqué pour le Palais des Expositions de Turin (1948). On lui doit aussi le Petit palais des Sports de Rome (1956) avec son dôme nervuré dont les poussées sont reprises par des poteaux extérieurs en forme de Y. L’église de Felix Candéla à Mexico, la structure de la basilique Saint-Pie conçue par Freyssinet ainsi que le marché central de Royan s’inscrivent dans cette lignée. Le CNIT de la Défense est la dernière grande réalisation autoportante. Depuis l’architecture en coque tend à disparaître. La période des grandes halles est achevée. Délaissé par les grandes expositions comme le salon nautique, le CNIT  a été restructuré. Il est probable que les halles de demain intègreront des bâtiments en hauteurs. Surtout, les grands espaces d’exposition doivent désormais être évolutifs. Le temps de la Grande halle du siècle est bien révolu…

Le porte à faux

Le porte à faux développe le procédé ancien de l’encorbellement classique en bois ou en pierre. La réalisation de surfaces horizontales s’avançant plus loin des points d’appui est rendue possible par l’utilisation du métal puis par celle du béton. Après une vague d’engouement pour les marquises en fer et en verre, le béton renouvelle le genre en autorisant la conception de dalles continues projetées dans le vide autour d’un noyau.

François Hennebique est le premier à concevoir des porte-à-faux en béton de quatre mètres. Cet élément architectural connait une première déclinaison sous forme de auvent intérieur pour couvrir les tribunes des hippodromes et des stades, et de auvents extérieur placés à l’entrée ou sur le pourtour des marchés couverts et des salles d’exposition. Mais c’est à Wright que revient le mérite de tirer profit de cette technique pour imaginer une architecture caractérisée par l’esthétique de l’horizontalité et se donnant pour objectif de « casser la boîte ».  Aux antipodes de la stabilité et du sentiment de sécurité associés aux constructions en degrés, qu’il s’agisse des pyramides ou plus prosaïquement de la maison Scheu de Loos, les portes à faux de la maison de la cascade créent une tension esthétique. Est-ce parce que le procédé ne s’imposerait que dans des environnements particuliers ou parce qu’il caractérise l’oeuvre de Wright au point de faire passer toute nouvelle tentative pour un succédané, rares sont les réalisations qui s’inscrivent dans la même veine. Il y a bien les lucarnes avancées du Maxxi de Rome de XXX ou du Pompidou de Metz de XXXX. Mais, outre le fait que ses tentatives sont limitées, il n’est même pas certain que le béton soit là encore le matériau le plus adapté pour inventer de nouvelles formes. Ainsi la réalisation en porte à faux la plus récente et la plus poétique est en acier.

Hippodrome

Fallingwater

Chapelle Sao Padro

4. Les grandes expressions du béton

L’engouement n’est pas simplement lié à l’étonnante résistance du béton. La forme inédite et plastique des ouvrages d’ingénieurs fascine. Le matériau offre une variété infinie d’apparences, une multitude d’aspects, de couleurs et de formes. Il permet de traduire en volumes esthétiques simples ou complexes, les souhaits et la volonté des architectes. Trop peut être ?

La modernité classique 

Hôtel de ville, Le Havre

Contrairement aux chantres d’une rupture radicale avec le passé, Perret refuse la suppression de tout ornement au profit de surfaces totalement planes. Comme pour les réalisations d’un Mies van der Rohe, le style Perret repose sur une gamme déterminée de propositions permettant des variations subtiles :

 

 

 

 

 

La modernité massive

Au nom d’un ordre emprunt d’hygiénisme et d’efficacité, Le Corbusier ne jure que par l’angle droit et le caractère massif du béton. Pour Le Corbusier, le béton n’est qu’un moyen. Le moyen de libérer le plan en supprimant les murs porteurs qui divisent et contraignent l’espace intérieur. Le moyen, également, de libérer la façade du regard extérieur, sociale ou esthétique, pour privilégier le confort de l’habitant, la luminosité de l’intérieur, la vue sur le paysage environnant. Fini ces motifs décoratifs qui revisitent sans cesse le répertoire de l’art antique. Fini ces corniches, moulures et pilastres auxquels Perret reste tant attaché. L’architecture peut enfin entrer dans l’ère de la modernité et l’architecte devenir un artiste à part entière, puisant aussi bien son inspiration dans les formes élémentaires de la peinture abstraite que dans la sculpture moderne. Le brutalisme qui s’inspire des exemples de la Cité radieuse et de Chandigarh ne se limite pas à l’utilisation du béton brut. Le mouvement revendique l’extrême simplicité des formes, des lignes fortes et des proportions monumentales. Radicalisant la libération totale du plan pronée par Le Corbusier, les brutalistes conçoivent des espaces intérieurs sans murs porteurs et extériorisent les escaliers mais aussi tous les réseaux. Pour mettre en oeuvre ses conceptions,

Pour plus de précisions

6. Le béton apparent

Le béton anobli 

ENSEIGNES 22 février 2015

Maçonnerie en béton du Havre

Les premières réalisations architecturales en béton apparent sont quasiment concomitantes des deux côtés de l’Atlantique. Tandis que l’Américain Wright explore les possibilités du béton moulé, les Français Le Coeur et Perret axent leurs recherches sur les constituants que sont le sable et a fortiori les gravillons et les cailloux. 

En développant les immeubles de grande hauteur, les Américains sont les premiers à concevoir des façades laissant visible tout ou partie de l’ossature en fonte. Mais cette innovation esthétique est de courte durée. La réglementation anti-incendie qui s’impose après le grand incendie de Chicago impose l’adoption d’un revêtement de protection du métal dès la fin des années 1870. La maçonnerie en brique ou en pierre qui enveloppe les montants de fonte a non seulement un rôle de protection contre le feu mais elle assure aussi le raidissement des structures de plus en plus indispensable à mesure que les immeubles gagnent en hauteur. L’architecture gagne en solidité ce qu’elle perd en légèreté. Ce n’est qu’avec l’usage de la terre cuite à partir des années 90 qu’il  devient à nouveau possible d’exprimer la finesse des structures métalliques. 

C’est en France où le matériau connait un succès fulgurant que l’intérêt esthétique du béton apparent est le plus fort et le plus durable. Ancien élève de Baudot, François Le Cœur est parmi les premiers à afficher la matière du béton. Dans le central téléphonique de la rue du temple à Paris (1919-21), les allèges situées entre la double ordonnance de montants verticaux sont traitées en ciment moucheté avec projection à la truelle de bâtons rompus. A l’Hôtel des Postes de Reims (1930), l’architecte joue du contraste entre le gris ambré des granulats de granit breton et le rose des gravillon de la Moselle. Dans sa dernière œuvre, le lycée Camille-Sée à Paris (1934), Le Cœur poursuit ses recherches sur la texture en introduisant dans les granulats des grains de granit rose et de marbre pour modifier la couleur du béton bouchardé. Une piste qu’Auguste Perret empruntera également avant de l’adopter définitivement et systématiquement au Havre. 

Preuve s’il en est que le béton peine à affirmer ses qualités esthétiques, les premières réalisations de Perret en béton apparent sont une modeste église de banlieue, Notre-Dame du Raincy, et une commande de l’Etat dans une zone de Paris sans enjeu et sans visibilité, le nouveau bâtiment du Mobilier national dans le 13e arrondissement. Qu’importe. Ces deux édifices, réalisés en xx et xx, emportent l’adhésion et lui permettent de décrocher la construction du Musée national des Travaux publics. La commande n’est pas aussi prestigieuse que celle dont rêvait Perret mais il s’agit d’un musée national, situé dans le XVIe arrondissement, qui plus est destiné à promouvoir la construction. Il peut alors déclarer avec fierté : « Mon remplissage est constitué de dalles de béton. Je n’utilise pas les revêtements. Le béton se suffit à lui-même. » Suprême consécration : au lendemain de la guerre, l’Etat lui confie la reconstruction du Havre. Il y développe à grande échelle une esthétique du béton fondée sur un triple principe de généralisation, de transformation et de modulation. De la nécessité de construire vite, à bas coût et à grande échelle, Auguste Perret entend faire une consécration personnelle et une révolution esthétique. Car l’architecte en est convaincu : la beauté du béton l’emporte sur celle de la pierre. « Le béton, c’est de la pierre que nous fabriquons, bien plus belle et plus noble que la pierre naturelle », écrit-il. Au Havre comme à Paris, le béton de Perret le béton ne cherche ni à se faire passer pour ce qu’il n’est pas, une fausse pierre, ni à imposer ce que serait sa nature première, à savoir une matière brute de décoffrage. Pour être anobli, le béton est travaillé. Avec Perret, le béton présente des surfaces et des couleurs diversifiées sur une même façade. Selon les cas, la matière est simplement enduite pour être protégée, lavée pour faire ressortir le grain du gravier, bouchardé pour obtenir une surface irrégulière. La couleur varie également selon qu’elle est teintée dans la masse ou, plus souvent, liée au choix du ciment. Rien de bien nouveau au regard des précédentes réalisations de Perret sinon qu’au Havre le béton apparent s’applique à tous les bâtiments, du plus modeste au plus prestigieux, du plus symbolique au plus utilitaire. Quand la pierre établit une hiérarchisation des édifices selon qu’elle est taillée de façon régulière et laissée apparente, utilisée sous forme de moellon et recouverte d’un enduis ou totalement absente de la maçonnerie, la généralisation du béton place tous les édifices sur un pied d’égalité. Au regard des a priori qui caractérisent la dimension statutaire de la pierre et la dimension essentiellement utilitaire du béton, cette conception égalitaire, s’avère révolutionnaire.

Lycée Paul-Louis Courier à Tours : Les façades du bâtiment, en béton blanc poli composé d’agrégas de marbre blanc des Pyrénées, ont été calepinées en suivant les proportions de l’existant selon le nombre d’or.

Le béton moulé

Aux Etats-Unis, Frank Lloyd Wright pousse très loin les recherches sur la texture du béton « qu’il faut constituer en un milieu plastique […] susceptible de recevoir l’empreinte de l’imagination ». Il introduit le béton apparent dans les salles à manger de l’Hôtel Impérial de Tokyo (1922) comme Perret le fera à l’intérieur de la salle Cortot cinq ans plus tard. A l’inverse des architectes européens qui rêvent de volumes lisses et blancs en masquant les murs de bétons sous la peau d’enduits, de ragréages et de peintures, Wright privilégie des parois complexes et ornementales. Il invente les « textile blocks », des pavés de béton moulés, ornés de motifs géométriques d’inspiration pré-colombienne, ou ajourés. Cette technique est utilisée pour la maison Millard à Pasadena (1923) et la maison Freeman (1924) à Los Angeles. A travers ces réalisations Wright cherche à conférer ses lettres de noblesse à un matériau jugé ingrat en optant pour un mode décoratif perçu comme révolu. L’expérience n’aura donc qu’un temps. Dans une de ses réalisations les plus célèbres, la Maison sur la cascade (1936), Wright opte pour un revêtement de pierres traditionnelles tandis que le béton laissé apparent est lissé et peint. Au fond, Wright n’aime pas le béton : « le bloc de béton ? C’est la chose la moins chère et la plus laide de l’univers de la construction », finira-t-il par lâcher (D).

Le béton brut

beton-brut

Détail de la façade de la Cité radieuse, Marseille

Si le béton enthousiasme Le Corbusier pour ses propriétés techniques, son esthétique l’indiffère quand elle ne le rebute pas. Fasciné par la surface lisses des produits industriels, il vante au contraire « l’impression d’acier décolleté et poli » des modénatures du Parthénon et rêve de façades aussi parfaites que la surface métallique d’une automobile ou d’une turbine électrique (M). A défaut d’atteindre cette perfection, le béton et les parpaings de ses villas années 20 sont recouverts d’un enduit généralement blanc. Pour son premier lotissement à Pessac (1924-1926), Le Corbusier recourt à la couleur afin, dit-il, d’éviter l’impression d’un « insupportable amas compressé sans air » et de mieux intégrer les maisons à l’environnement naturel (N). Au début des années 30, il privilégie le verre et l’acier pour la façade de ses premiers immeubles puis recourt à des matériaux contrastés pour la villa de week-end de la Celle-Saint-Cloud (1934) : pierre meulière pour les murs, de la terre et de l’herbe sur les voûtes en ciment armé, du verre en briques « Nevada » ou en glace claire. Sa dernière commande avant la guerre est une petite maison, la villa Le Sextant (1935), dont les murs porteurs sont en moellons apparents et la charpente en bois de pin. Au lendemain de la guerre, Le Corbusier opte sans réserve pour le béton en le hissant au rang de symbole. A la différence de Perret qui promeut un matériau moulé, coloré, sablé et bouchardé, il fait de la matière brute un principe de modernité. Il s’enorgueillit de l’utiliser tel quel et défend la vérité d’un béton fier de ses imperfections. Un béton « sauvage » et « primitif ». La Cité radieuse de Marseille et le chantier de Chandigarh marquent un tournant. En 1954, Le Corbuiser écrit : « J’ai dit à ceux qui grognassaient un peu contre la rudesse de l’exécution : j’aime cette rudesse, c’est cela que j’aime, c’est cela mon apport dans l’architecture moderne, la remise à l’honneur des matériaux primaires, la rudesse de l’exécution conforme au but poursuivi, c’est-à-dire d’abriter les vies, non pas de rupins mais les vies de foyers qui sont dans la bagarre quotidienne où le tragique voisine avec les joies. »

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L’héritage du Havre

Plus que toute autre ville, Le Havre incarne ce moment clé de l’histoire de l’architecture moderne. Après cinq jours de bombardements intensifs, le centre est totalement dévasté. Sur les 20 000 immeubles que compte la ville avant guerre, la moitié est détruite. 80 000 habitants se retrouvent sans abri. Ici plus qu’ailleurs, le tout béton s’impose comme la seule solution en mesure de relever la ville dans des délais rapides. La préfabrication d’un nombre important d’éléments permet un assemblage rapide par une main d’oeuvre peu qualifiée et peu nombreuse et le relogement de centaines de milliers de personnes à un coût modique. La reconstruction du Havre en béton ne résulte pourtant pas seulement d’un manque de moyens et de matériaux traditionnels dans la France d’après-guerre. Elle offre à Auguste Perret, un architecte alors âgé de 71 ans, la chance inespérée d’utiliser à grande échelle ce matériau auquel il associe son nom et sa réputation depuis quarante ans. Associé à ses frères Gustave et Claude, il a même créé en 1905 une entreprise spécialisée dans le béton armé.

Une cinquantaine d’année après son achèvement, la ville de Perret peine toujours à convaincre. A commencer par ses habitants. Selon Armant Frémont « les nostalgiques du vieux Havre sont de moins en moins nombreux, du fait de l’âge (…) Il n’empêche. On ne cesse de dire cette ville ‘froide’ (…) et mieux encore, ‘stalinienne’  » (3). La grisaille ambiante du Havre n’échappe à personne, a fortiori sous le ciel normand et dans une ville qui peine à se reconnaître. Mais ce sentiment doit autant au principe de la ville nouvelle, construite d’un seul jet, qu’au matériau lui-même. Après tout, d’un point de vue esthétique, l’homogénéité du Havre traduit la même volonté de cohérence et d’harmonie, le décorum en moins, que le Paris voulu par Hausmann et Napoléon III. L’inscription du Havre de Perret au Patrimoine mondial de l’Humanité en 2005 met sur le même plan une ville moderne et Versailles. Ce classement suscite inévitablement la fierté ou l’indignation. Mais il constitue aussi une reconnaissance internationale et une invitation à se pencher à nouveau sur la première ville nouvelle du XXe siècle. 

Après la fascination longtemps exercée par Le Corbusier, la revanche de Perret ne fait peut être que commencer.

(1) Auguste Perret – Karla Britton – Edition Phaïdon – 2003 – pp. 165-166: (2) Le béton, histoire d’un matériau – Cyrille Simonet – Ed. Parenthèses – 2005 – p. 191; (3) La mémoire d’un port, Le Havre – Armand Frémont – p. 163 (4) Joseph Abram (5) ses deux seules commandes publiques à la veille de la guerre sont le Centrosoyous à Moscou et la Cité du refuge de l’Armée du Salut à Paris (6) L’Esprit nouveau, numéro 2 (7) Entretien avec Georges Charensol et Robert Mallet (A) Architecture, un art nécessaire, Jean Jenger (B) Les Courbes du temps, Niemeyer (D) (E) http://spipfactory.com/testescal/IMG/pdf/ct-b90a.pdf (F) Tom Wolfe (G) Faut-il pendre les architectes, Philippe Trétiack (G) Même si Trétiack souligne le travail « passionnant » de Ferrier, Gazeau et Paillard à Nantes (K) Contre l’architecture, Franco La Cecla (H) Les courbes du temps (M) L’architecture moderne, une histoire critique, Kenneth Frampton

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Le pont Camille-de-Hogues est un des premiers grands ponts en béton armé de France

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1 rue Danton

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Henri Sauvage, 7 rue Trétaigne, Paris

Capture d’écran 2015-07-29 à 08.43.30 Mur de l’Atlantique (Wikipedia) Capture d’écran 2015-07-29 à 08.44.39 Le centre-ville du Havre après les bombardements (carte postale) Trois oeuvres majeures du brutalisme Hôtel de ville de Boston, USA Hôtel de ville de Boston, USA Royal National Theatre, Londres, UK Royal National Theatre, Londres, UK Ambassade tchèque, Berlin, Allemagne Ambassade tchèque, Berlin, Allemagne marcel breuer bibliothèque d'AtlantaLa bibliothéque d’Atlanta, aux Etats-Unis par Breuer. (Photo Architectural Photography of Atlanta))