Dans les coulisses du pouvoir

Franck Gintrand

Publié le :

  • 4 mai 2015

Il y avait le dictionnaire des synonymes, le dictionnaire des chanteurs francophones, le dictionnaire amoureux et …rien – ou si peu – sur celui du pouvoir !

Naturellement la littérature d’hier et d’aujourd’hui s’est toujours intéressée au pouvoir, sous toutes ses formes et dans tous les domaines, politiques, économiques, religieux et tant d’autres encore.

De Machiavel aux disciples de Bourdieu, sans oublier les journalistes politiques, les auteurs ne manquent pas qui ont, à chaque période, analysé, commenté, les crises, les luttes pour la conquête, les personnalités politiques de premier et de second plan, les philosophes qui comptent, les religieux qui intriguent, les acteurs qui subjuguent sans parler de tous ceux-là, eux-mêmes, littérateurs d’un jour qui ne parlent jamais du pouvoir qu’ils exercent mais qui écrivent …pour espérer le conserver !

Est-ce l’idée de mettre un peu d’ordre dans ce qui est souvent partisan, de donner une colonne vertébrale à ce qui apparait souvent désarticulé ? Est-ce la nécessité de donner des clefs pour ouvrir les portes du pouvoir et en percer les mystères ? Est-ce aussi pour l’envie de fuir les idées reçues et démystifier ce qui est encore vécu comme un monde inaccessible, voire hermétique et sans doute manipulateur ?

Comment ça marche

Le dictionnaire du pouvoir c’est sans doute un peu de tout ça et surtout beaucoup de réalisme vue parfois sous le prisme de l’humour chatoyant ou acide, mais avec le choix assumé de donner une perception immédiate de la réalité des mots qu’il faut détourer pour aller à l’essentiel, pour expliquer « comment » et « pourquoi » ça marche. Ce dictionnaire, comme tous les dictionnaires, ne se lira pas d’un trait. Il n’est ni un roman, ni un essai, ni un pamphlet. Et s’il devenait plutôt une sorte de « vade mecum », donc court par nécessité et par clarté, qui rappelle la substance et la réalité des pouvoirs, que l’on conserve sur soi pour, à tout moment, ne pas se laisser abuser par ceux qui les exercent et qui en livrent rarement les éléments objectifs.

C’est dire s’il a vocation, à s’adresser à …Mais à qui donc ? Et bien disons-le : à tous ! En tout cas à ceux qui veulent approcher une vérité parfois travestie, qui veulent comprendre, au hasard d’un mot pourtant connu, des mécanismes dont la complexité s’est souvent artificiellement construite et qui leur apparaitra subitement et singulièrement débarrassé du superflu qui obstrue souvent la perception de ce qu’il y a de plus simple. Ce public à un nom, le seul à ne pas être dans le dictionnaire parce qu’il est universel depuis 1789 : Les Citoyens !

Machiavel et le pouvoir en tant que catégorie rationnelle

Machiavel, le premier, compris que le pouvoir est toujours à prendre. Le putsch et les révolutions de palais sont les arrière-plans naturels de la politique. Il pense la politique comme une technique relevant de la seule raison humaine. La religion doit être conservée comme élément de cohésion sociale, car il faut éviter de combattre un phénomène qui a « trop de force sur l’esprit des sots ». Mais attention, il faut se garder de s’abandonner à la religion ou à la morale pour gouverner.

La politique est un ensemble de techniques rationnelles, une capacité de prévisions fondée sur le calcul, elle peut s’enrichir de toutes les données puisées dans l’histoire ou dans l’expérience. L’Etat ne relève pas d’une théorie qu’il faut élucider ou légitimer, c’est une réalité historique qu’il faut assumer dans tous ses aspects, notamment dans la subordination de l’individu pour le « bien commun ». Ce qui implique d’utiliser toutes les armes disponibles, « par-delà le bien et le mal ».

Max Weber et la violence symbolique

Pour Max Weber, « le pouvoir politique, c’est le monopole de la violence légitime ». La violence légitime, c’est la violence qui est reconnue par tous comme légitime, c’est à dire nécessaire au bon fonctionnement de la communauté. Pour Weber, « toutes les dominations cherchent à éveiller et à entretenir la croyance en leur “légitimité” » . Il n’y a pas de domination durable sans revendication de légitimité. Le pouvoir con­siste à imposer une définition, une vision du monde à laquelle les dominés consentent, sans même toujours s’en apercevoir. Une idée reprise par P. Bourdieu avec la théorie de l’habitus, soit une intériorisation des raisons d’agir influant la conduite de l’individu malgré lui.

Karl Marx et la critique de l’idéologie

Pour Karl Marx, l’idéologie est l’ensemble des idées, des valeurs et des normes servant à légitimer la division en classes de la société. L’idéologie au sens marxiste décrit donc l’idéologie dominante en tant que « vision du monde » imposée par la classe dominante. C’est la construction intellectuelle qui expliquerait et justifierait un ordre social existant à partir de raisons naturelles ou religieuses. Cette vision ne serait en réalité qu’un voile destiné à cacher la poursuite d’intérêts matériels égoïstes que la classe dominante utiliserait pour renforcer ou étendre sa domination : ainsi pour renforcer le pouvoir en place, l’idéologie de la classe dominante se présenterait de manière que les intérêts de la classe dominante paraissent être les intérêts de tous. L’idéologie devient une superstructure de la société dont elle émane et qu’elle soutient. Selon Friedrich Engels, « l’idéologie est un processus que le soi-disant penseur accomplit sans doute consciemment, mais avec une conscience fausse. Les forces motrices véritables qui le mettent en mouvement lui restent inconnues, sinon ce ne serait point un processus idéologique. »

La critique de Karl Marx de l’idéologie est d’abord une critique de la misère que cette idéologie cache, misère qui réside dans les rapports sociaux à la fois résultat et moteur de cette misère. La première misère est l’ obligation au travail impliquée dans l’organisation de la société par Le Capital dans laquelle toute personne dépourvue d’une part de ce capital se voit dans l’obligation de vendre sa force de travail. Des auteurs comme Habermas, Althusser, Thompson (en), vont développer cette conception critique de l’idéologie.

Michel Foucault et le biopouvoir

Pour Foucault, le pouvoir vise à normaliser la société sous des motifs nobles. Là où on voit un progrès dans « l’expérience de l’hôpital », voire dans la « sécurité sociale », Foucault ne voit que la ruse du pouvoir. Une façon pour le pouvoir de mieux cerner l’individu dans sa vie. Bref de le « surveiller », de le « contrôler ». Plus nous nous abandonnons au pouvoir, plus nous nous laissons prendre en charge, moins nous sommes libres. En agissant pour l’individu, le pouvoir agit pour lui. Ce bio-pouvoir remplace peu à peu le pouvoir monarchique de donner la mort. Comme l’Eglise, il se donne pour objectif de sauver un peuple et des individus même si à la différence de l’Eglise sa protection s’étend officiellement sur des corps et non plus des âmes.

Pierre Bourdieu et la fin de la classe dominante

Avec Pierre Bourdieu, ce n’est plus le patron qui opprime mais l’entreprise en tant qu’organisation, ni la classe dominante qui surplombe la classe dominée mais des rapports de force variables entre groupes. Nombre d’individus ont une situation ambiguë. Par certains aspects, ils appartiennent aux classes dominantes mais font par ailleurs, en particulier quand il s’agit de femmes, l’expérience de la domination notamment dans le monde profession­nel. Certains individus subissent des conditions de travail non choisies – en particulier des femmes – tout en appartenant à la classe moyenne. Ainsi il est fréquent que les personnes aient des caractéristiques associées à des groupes dominés mais que par d’autres aspects, ils soient assimilables aux dominants. Dans certains cas, les individus connaissent des parcours sociaux évolutifs avec des phases de mobilité ascendante puis descendante. L’appréhension dynamique de leur parcours récuse la pertinence de la référence à des “classes” dominées. La conscience de la classe ouvrière se détermine aujourd’hui au moins autant vis-à-vis des catégories supérieures que des catégories inférieures.

Boltansky et l’idéologie managériale

L’invitation au développe­ment personnel, née dans l’espace du néomanagement (Boltanski/Chiapello, 1999 :140), constitue une exigence normative qui pèse sur la vie des individus, les­quels doivent répondre à l’injonction d’être les acteurs de leur “épanouissement”, de leur “développement”, de leur vie. Ils doivent faire preuve de flexibilité et de souplesse. La logique du “projet” a été interprétée comme un méca­nisme permettant de faire accepter aux individus une forme de sélection sociale com­me le fruit de “leur” échec personnel. Elle contribue ainsi à l’intériorisation de l’échec (Martuccelli, 2004 :493). Sous cet angle, s’exerce un mécanisme subtil contraignant les acteurs à accepter leurs “destins” sociaux, sans que soit envisagé ou reconnu le fait que l’horizon du possible, pour les différents acteurs, continue de s’ordonner selon la hiérarchie des positions sociales. Les salariés du privé les mieux rémunérés défendront cette orientation normative que récuseront des individus dont les professions se prêtent mal à ce type d’évaluation, en particulier dans les métiers du social, de la santé ou de l’éducation. Cette appel méritocratique à la responsabilité et à la responsabilisation – dont les politiques pu­bliques se font le relais – constitue l’un des vecteurs de la domination sociale, dans la mesure où s’opère de la sorte un transfert à l’individu de tout ce qui lui arrive, associé à la croyance qu’il a toujours la possibilité de “faire” quelque chose de sa vie.

 

 

 

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