L’incrédulité de Saint Thomas, icône de la modernité naissante

Franck Gintrand

Publié le :

  • 2 avril 2015

Ne croire que ce que l’on voit ? Se défier de ce que l’on voit ? Aller au-delà de ce que l’on voit ? Au XVIIe siècle, la vue alliée à la raison donne naissance au regard critique. Des certitudes que l’on pensait établies de toute éternité sont remises en cause. L’anatomie ébranle la théorie des humeurs, l’astronomie récuse le géocentrisme, l’athéisme met en doute l’existence de Dieu, le protestantisme nie toute légitimité à l’intercession des Saints et de l’Eglise. Dans cette révolution, l’examen critique joue un rôle majeur : seule la lune tourne autour de la terre, les miracles et la sorcellerie ne repose sur rien de tangible. Au coeur du changement : l’alchimie, la magie et l’art. L’alchimie est animée par la volonté de transformer la matière, la magie et l’art s’emploient à tromper les sens en créant l’illusion de la réalité.

« Ceci est mon corps… Cette coupe est la nouvelle alliance en mon sang… Faites ceci en mémoire de moi. » Le prête lève l’hostie puis le calice pour célébrer le sacrifice rédempteur de la nouvelle Alliance. Le Christ me fait face. Le sang coule de ses plaies et de son front sur son corps affaissé et décharné. Couronnée d’épines, sa tête est inclinée, son regard est triste. A ses pieds, l’apôtre soutient une mère accablée de douleur. Commandé à l’atelier d’une contrée voisine, le tableau nous a d’emblée impressionné par sa beauté et par son réalisme. Mais le fidèle que je suis a beau déplacer le regard de cette crucifixion vers l’autel pour le concentrer sur l’hostie, je veux dire, la fixer vraiment, intensément, je ne vois rien. Rien, sinon du pain. Quant au vin, comment saurions-nous s’il s’agit de sang, nous qui, face à l’autel, ne voyons qu’un calice tendu vers le ciel dans un silence absolu ? Les clercs soutiennent que seuls les enfants et les saints accèdent à ce mystère de foi. Ils nous répètent que nous ne commémorons pas la mort du Christ mais que nous la revivons, qu’une fois consacrés, l’hostie et le vin deviennent, par l’Esprit Saint, Corps et Sang du Christ.

Il y a bien ces histoires que l’on raconte, quand le miracle eucharistique se renouvelle et que le déroulement du rituel dont chaque moment, chaque geste est répété avec la même gravité, s’en trouve d’un coup boulversé et interrompu. L’hostie se met alors à saigner. Il n’y a plus d’un côté le corps, de l’autre le sang mais cette hostie qui saigne. On raconte que c’est dans une petite ville d’Italie où naquit le centurion qui a percé le flanc du Christ, que l’un des plus célèbres miracles a eu lieu. Consumé d’effroi à l’idée de perdre un jour sa vocation, un prêtre priait constamment pour que Dieu le délivre du doute. Alors qu’il consacrait un jour le pain et le vin, ceux-ci se changèrent en véritable chair et en véritable sang. Comme il arrive en pareil cas, des fidèles commencèrent à pleurer. Certains s’agenouillaient et levaient les bras en signe de reconnaissance. D’autres se frappaient la poitrine, confessaient leurs péchés et suppliaient Dieu de leur pardonner d’avoir douter. Le jour même, la rumeur du miracle parcourut tout le village comme un feu embrase une forêt et, tout aussi vite, les villages voisins jusqu’au Saint-Siège même. Enfin, c’est l’histoire que l’on raconte. Moi, qui doute, il ne m’a jamais été donné de voir pareil événement.

Plus de 13 siècles après, ce morceau de chair est conservé avec quelques caillots de sang coagulés depuis. Dans les années 80, des scientifiques, mandatés par l’Eglise pour faire la part de l’explicable et de l’insondable, entreprirent une longue série d’analyses à l’issue desquelles il fut possible d’établir plusieurs conclusions. 1. Le sang du miracle eucharistique est du vrai sang et la chair, de la vraie chair. 2. La chair est constituée de tissus du muscle cardiaque. 3. Le type sanguin est le même dans la chair et dans les globules de sang, AB, le même groupe que celui du Saint Suaire de Turin.  Le sang est réel. Il est composé de cinq caillots inégaux, mais chacun d’eux pèse exactement le poids des cinq caillots pris ensembles, soit 15,85 grammes.

La communion est devenue si rare que la messe ne suscite plus la même dévotion. De voyage en Italie, pays catholique s’il en est, Montaigne s’étonne que des commerces soient ouverts le dimanche ou encore que des hommes discutent entre eux et tournent le dos à l’autel pendant la messe. En revanche, nombreuses sont ces messes privées, auxquelles on ne communie pas, auxquelles on n’assiste même pas, mais que l’on fait donner.

L’eucharistie est au coeur de la querelle qui déchaine toutes les passions. L’affrontement a gagné en intensité depuis que la chrétienté s’est déchirée entre catholiques et protestants.  Mais les interrogations qu’elle soulève ne date pas de cette période. Depuis le quatrième concile du Latran, l’Eglise a adopté la doctrine de la transsubstantiation formalisée par Thomas d’Aquin et inspirée par la pensée d’Aristote. Selon le dogme désormais, le Christ est présent lors de la célébration de l’eucharistie, la matière est composée de qualités premières (la substance elle-même) et de qualités secondes (les caractéristiques physiques du pain). Tandis que les caractéristiques relèvent des apparences, la substance ne peut être perçue par les sens. Or c’est elle, et elle, seule qui change. Au terme du dogme, il est par conséquent normal de ne pas voir les espèces se métamorphoser.

Le culte rendu au Saint Sacrement en dehors de toute messe a également pris des proportions considérables. Les hosties sont le plus souvent conservées dans une petite armoire, elle-même rangée dans une excavation pratiquée dans le mur, à côté de l’autel. Une lumière signale sa présence. Une grille permet aux fidèles de voir son contenu. En certaines occasions exceptionnelles, l’hostie est exposée dans un ostensoir. Ces fêtes du « Corpus Domini » remontent au milieu du XIIIe siècle. Leur succès est tel qu’elles sont institutionnalisées cinquante ans plus tard. Entre-temps, l’Eglise a rendu obligatoire la communion annuelle pour tous les laïcs parvenus à l’âge de raison et fixé le dogme de la transsubstantation. Le premier canon du quatrième concile du Latran affirme ainsi : « le corps et le sang (du Christ) sont vraiment contenus sous les espèces du pain et du vin, le pain étant transsubstantié au corps et le sang au vin par la puissance divine, afin que, pour accomplir le mystère de l’unité, nous recevions nous-mêmes de lui ce qu’il a reçu de nous.« 

Le Saint Thomas serait il un mécréant, lui qui ne veut pas seulement voir mais aussi toucher pour croire?

Magie, sorcellerie, science

 

Mort, eucharistie, résurrection, apparition

Corps, humeurs, éléments

Le mystère Caravage

I. Le sujet et la manière

1- Saint Thomas : figure ambigüe de la foi

2- Saint Thomas : un thème artistique de la Renaissance et de la Contre Réforme

3- Saint Thomas : l’originalité du tableau du Caravage

II. Une période de grande remise en cause

1- Le double séisme de l’humanisme et du protestantisme

2- Avec le protestantisme, il n’y a plus une seule religion légitime mais au moins deux

3- Mais qui croire et que croire ?

III.  Saint Thomas et le débat de la résurrection

1- Le corps ressuscité du Christ

2- La résurrection générale des corps

3- Du culte au doute

IV. Saint Thomas et le débat du miracle

V. Saint Thomas et le débat de l’eucharistie

VI. Le doute et la théologie

1- La double vérité

2- Premier éloges du doute

3- Un peu d’ordre dans les miracles

4- Authentification des documents fondateurs

VII. Le doute et l’émergence de nouvelles valeurs

1- Le devoir d’étonnement

2- La liberté de jugement

3- L’analyse des faits plutôt que leur interprétation

VIII. La médecine au carrefour des disciplines

1- Médecine et alchimie

2- Médecine et astrologie

3- Astronomie et astrologie

IX. Astronomie et théologie

1- Le soleil tourne autour de la terre

2- La terre tourne autour du soleil

X. Les tenants du doute

1- Giordano Bruno

2- Paracelse

3- Copernic

3- Descartes

4- Pascal

5- Spinoza

XI. Peintres et magiciens : les nouveaux maîtres des illusions

Franck Gintrand – en cours de rédaction

Chronologie des oeuvres

  • L’escamoteur, Bosch, v. 1475-1505
  • Résurrection de Lazare, 1304-1306, Giotto
  • La résurrection de Lazare, Maître de Coetivy, 1450-1460
  • La résurrection de Lazare, Juan de Flandes, 1500-10
  • Les pèlerins d’Emmaus Bassano, 1538
  • La Vocation de saint Matthieu, Caravage, vers 1600
  • La Cène à Emmaüs 1601-02 Caravage
  • L’Incrédulité de saint Thomas, Le Caravage, 1603
  • L’incrédulité de saint Thomas , Ter Brugghen, 1604
  • Les pèlerins 1606 Caravage
  • Résurrection de Lazare, Caravage, 1609
  • Les pèlerains d’Emmaus Dirck Van Santvoort  1610
  • L’incrédulité de saint Thomas, Rubens, 1613-15
  • Cène d’Emmaüs  Velasquez 1619-1622
  • L’appel de saint Matthieu, Hendrick ter Brugghen 1621
  • L’incrédulité de saint Thomas, Le Guerchin, 1621
  • Les pèlerains d’Emmaus Rembrandt 1628
  • La Forge de Vulcain Velasquez 1630
  • La Tunique de Joseph Velasquez 1630
  • La résurrection de Lazare, Rembrandt, v. 1630
  • La résurrection de Lazare, Rembrandt, v. 1632
  • L’incrédulité de saint Thomas, Rembrandt, 1634
  • Le Festin de Balthazar, Rembrandt, 1635
  • Titien, Le Christ se révélant aux pèlerins d’Emmaüs (1536-1537)
  • Les pèlerains d’Emmaus Rembrandt 1648
  • Les pèlerains d’Emmaus  Francisco de Zurbarán, 1650-60

Citations

L’étonnement est une émotion.

« Percevoir une difficulté et s’étonner, c’est reconnaître sa propre ignorance », « Le doute est le commencement de la sagesse. », « L’ignorant affirme, le savant doute, le sage réfléchit. » ,  Les grandes connaissances engendrent les grands doutes.  Aristote ; Les entretiens – IVe s. av. J.-C.

« S’étonner. La philosophie n’a point d’autre origine. », Platon

 Autre chose est d’émettre une opinion dans le doute, autre chose est d’affirmer témérairement ce qu’on ignore. La fausseté et le doute sont deux détestables filles d’une très mauvaise mère, l’ignorance.  Saint Bernard de Clairvaux ; Les commentaires du Cantique des Cantiques (1142)

« Le doute amène l’examen et l’examen la vérité. » Pierre Abélard

« Rien ne m’est sûr que la chose incertaine. », François Villon (1431-1463)

« Rien ne semble vrai, qui ne puisse sembler faux. », Michel de Montaigne (1533-1592)

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« Le doute est père de la création », Galilée

« Celui qui doute de tout comme philosophe n’ose rien nier comme théologien. » , Charles de Montesquieu

Un article sur l’étonnement

Etonner n’est pas s’étonner : s’étonner en philosophe n’est pas l’étonnement du badaud béat devant le bateleur ou le prestidigitateur. En grec, s’étonner se dit « Thaumazein », qui signifie aussi s’émerveiller ou admirer. De quoi s’étonne-t-on ? En général, de l’inhabituel et de l’exceptionnel, de ce qui contredit nos attentes et nos croyances. On s’étonne de la taille énorme d’un fruit ou d’une personne. On s’étonne de la vitesse de la lumière, et de tout ce qui dépasse l’imagination. On s’étonne de ce qui rompt avec nos habitudes et les lois de la nature. Mais le difficile, le philosophique, est d’apprendre à s’étonner de ce qui est banal. Le philosophe s’étonne du quotidien, de l’habituel, du normal. Rien n’est nécessaire, tout est contingent, tout pourrait être autrement, ou ne pas être du tout. Patrick Ghrenassia

 

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