L’incrédulité de Saint Thomas, icône de la modernité naissante

Franck Gintrand

Publié le :

  • 2 avril 2015

L’épisode la résurrection de Lazare

La résurrection du Christ n’est pas une première. Dans l’Ancien Testament, le prophète Élie rend la vie au fils de la veuve Sarepta et Élisée au fils de la Sunamite. Jésus lui-même, selon les Évangiles, effectue plusieurs résurrections, dont celle de son ami Lazare (Jean 11, 1-44) qui préfigure sa propre résurrection. L’épisode est représenté au moyen-âge, notamment par Giotto.

L’épisode des pèlerins d’Emaüs

Le sujet ne s’impose vraiment qu’au XVIe siècle. En 1538 avec Bassano, en 1559 avec Véronèse puis en 1576, avec Titien qui figure le recul du pèlerin à sa droite dont s’inspire Caravage en 1601-02 pour le pèlerin de gauche prêt à bondir de sa chaise, le disciple de droite, Cléophas, écartant les bras et rappelant le Christ en croix. Se basant sur Marc, 16,12, Caravage figure le Christ jeune et imberbe. Un choix auquel il renonce dans une autre version, plus tardive, de 1606, qui figure le Christ à l’âge de sa mort.

 

La crainte des revenants 

Le mort, selon la tradition chrétienne, et comme le dit le texte de Jean, s’est simplement « endormi » (Jean 11, 11) et il est appelé à se réveiller.

Alors que certains esprits critiques commencent à douter de la résurrection des corps, la crainte de voir les morts hanter les vivants persiste. La fin du XVIe siècle et le début du XVIIe siècle sont marqués par la parution de trois traités des spectres. Les ouvrages de Le Loyer et de Taillepied recensent les récits, établissent de prétendus critères de vérification sans négliger la dimension pratique des problèmes liés aux revenants : par exemple, le locataire d’une maison hantée doit-il payer le loyer à son propriétaire ? Pour répondre à cette question, Le Loyer cite gravement les propos d’un jurisconsulte bordelais. Les récits de revenants du début du XVIIe siècle restent bien souvent associés à l’imaginaire démoniaque et au questionnement sur les pouvoirs du diable qui l’accompagne.

A compter de ce moment-là trois types de croyances émergent

  • tous les miracles sont maléfiques
  • tous les miracles n’en sont pas et il y a un travail critique à effectuer : Montaigne
      • certains relèvent de la superstition, mélange de crédulité et d’ignorance – et l’essentiel est de bien faire la part des choses.
      • certains relèvent de la supercherie
      • certains relèvent du diable ;
  • aucun miracle n’existe. Il y a une explication rationnelle qui peut ou non être connue. Avec Spinoza, les miracles sont rejetés au nom du caractère immuable, nécessaire, unique, de l’ordre de la nature ou a contrario comme une invitation à poser une cause comme inconnue et donc à expliquer

La médecine ridicule

L’importance accordée à Dieu pour guérir tient au peu de crédibilité dont jouit la médecine : « Rien de plus ridicule qu’un homme qui veut se mêler d’en guérir un autre ! » quand on sait que « presque tous les hommes meurent de leur remède et non de leur maladie ». Cette formule de Molière suffit à elle seule à résumer l’image que l’on a des médecins au XVIIe siècle. On préfère souvent à leurs discours théoriques les bons vieux « remèdes de bonnes femmes » préparés à base de plantes (les « simples ») chez les apothicaires.

Transsubstantiation : croire sans voir

En posant que le pain et le vin de la communion sont aussi le corps et le sang du Christ, l’eucharistie lance un défi à la raison. On comprend que ce point du dogme affirmé le quatrième concile du Latran en 1215 n’ait cessé de susciter des interrogations. Selon le dogme réaffirmé par le concile de Trente, la substance du pain se change lors de l’eucharistie en substance du corps du Christ sans que celui-ci soit « visible pour l’oeil corporel » ; ce qui est visible, par contre, ce sont les espèces du pain et du vin. La présence eucharistique du Christ commence au moment de la consécration et dure aussi longtemps que les saintes espèces (pain et vin) subsistent.

De l’eucharistie à l’adoration ?

D’où le culte du Saint-Sacrement. À partir du XIVe siècle, se répand dans les églises, depuis le nord de l’Europe, un élément architectural pleinement détaché, l’édicule eucharistique qui permet une sorte d’exposition permanente du Saint Sacrement devant les fidèles. Les hosties sont le plus souvent conservées dans une petite armoire, elle-même rangée dans une excavation pratiquée dans le mur, à côté de l’autel. Une lumière signale sa présence. Une grille permet aux fidèles de voir son contenu. En certaines occasions exceptionnelles, l’hostie est exposée dans un ostensoir.

Le protestantisme contre les miracles

Le débat s’inscrit plus largement dans la remise en cause par le protestantisme de l’intermédiation de l’Eglise, du clergé et des saints. La devise Soli Deo gloria (rendre gloire à Dieu seul) signifie qu’il faut rendre un culte seulement à Dieu et n’avoir de dévotion que pour lui. Les protestants récusent la notion d’un clergé que sa consécration mettrait à part, placerait au-dessus des autres fidèles, et qui serait un intermédiaire obligé pour entrer en relation avec Dieu. Ils nient l’efficacité des saints à obtenir le salut ou à faire des miracles. Si guérison anormale il y a elle ne peut venir que du diable. l’administration des sacrements n’exige pas de qualité particulière. 

Qui plus est tous les protestants n’ont  pas la même doctrine à propos de l’eucharistie : Luther tenait quant à lui la présence réelle mais niait qu’elle soit effective de manière permanente; Zwingli voyait dans le pain et le vin de simples signes ; Calvin considérait que le fidèle recevait spirituellement la présence du Christ.

 

Le Saint Thomas serait il un mécréant, lui qui ne veut pas seulement voir mais aussi toucher pour croire?

Magie, sorcellerie, science

 

Mort, eucharistie, résurrection, apparition

Corps, humeurs, éléments

Le mystère Caravage

I. Le sujet et la manière

1- Saint Thomas : figure ambigüe de la foi

2- Saint Thomas : un thème artistique de la Renaissance et de la Contre Réforme

3- Saint Thomas : l’originalité du tableau du Caravage

II. Une période de grande remise en cause

1- Le double séisme de l’humanisme et du protestantisme

2- Avec le protestantisme, il n’y a plus une seule religion légitime mais au moins deux

3- Mais qui croire et que croire ?

III.  Saint Thomas et le débat de la résurrection

1- Le corps ressuscité du Christ

2- La résurrection générale des corps

3- Du culte au doute

IV. Saint Thomas et le débat du miracle

V. Saint Thomas et le débat de l’eucharistie

VI. Le doute et la théologie

1- La double vérité

2- Premier éloges du doute

3- Un peu d’ordre dans les miracles

4- Authentification des documents fondateurs

VII. Le doute et l’émergence de nouvelles valeurs

1- Le devoir d’étonnement

2- La liberté de jugement

3- L’analyse des faits plutôt que leur interprétation

VIII. La médecine au carrefour des disciplines

1- Médecine et alchimie

2- Médecine et astrologie

3- Astronomie et astrologie

IX. Astronomie et théologie

1- Le soleil tourne autour de la terre

2- La terre tourne autour du soleil

X. Les tenants du doute

1- Giordano Bruno

2- Paracelse

3- Copernic

3- Descartes

4- Pascal

5- Spinoza

XI. Peintres et magiciens : les nouveaux maîtres des illusions

Franck Gintrand – en cours de rédaction

Chronologie des oeuvres

  • L’escamoteur, Bosch, v. 1475-1505
  • Résurrection de Lazare, 1304-1306, Giotto
  • La résurrection de Lazare, Maître de Coetivy, 1450-1460
  • La résurrection de Lazare, Juan de Flandes, 1500-10
  • Les pèlerins d’Emmaus Bassano, 1538
  • La Vocation de saint Matthieu, Caravage, vers 1600
  • La Cène à Emmaüs 1601-02 Caravage
  • L’Incrédulité de saint Thomas, Le Caravage, 1603
  • L’incrédulité de saint Thomas , Ter Brugghen, 1604
  • Les pèlerins 1606 Caravage
  • Résurrection de Lazare, Caravage, 1609
  • Les pèlerains d’Emmaus Dirck Van Santvoort  1610
  • L’incrédulité de saint Thomas, Rubens, 1613-15
  • Cène d’Emmaüs  Velasquez 1619-1622
  • L’appel de saint Matthieu, Hendrick ter Brugghen 1621
  • L’incrédulité de saint Thomas, Le Guerchin, 1621
  • Les pèlerains d’Emmaus Rembrandt 1628
  • La Forge de Vulcain Velasquez 1630
  • La Tunique de Joseph Velasquez 1630
  • La résurrection de Lazare, Rembrandt, v. 1630
  • La résurrection de Lazare, Rembrandt, v. 1632
  • L’incrédulité de saint Thomas, Rembrandt, 1634
  • Le Festin de Balthazar, Rembrandt, 1635
  • Titien, Le Christ se révélant aux pèlerins d’Emmaüs (1536-1537)
  • Les pèlerains d’Emmaus Rembrandt 1648
  • Les pèlerains d’Emmaus  Francisco de Zurbarán, 1650-60

Citations

L’étonnement est une émotion.

« Percevoir une difficulté et s’étonner, c’est reconnaître sa propre ignorance », « Le doute est le commencement de la sagesse. », « L’ignorant affirme, le savant doute, le sage réfléchit. » ,  Les grandes connaissances engendrent les grands doutes.  Aristote ; Les entretiens – IVe s. av. J.-C.

« S’étonner. La philosophie n’a point d’autre origine. », Platon

 Autre chose est d’émettre une opinion dans le doute, autre chose est d’affirmer témérairement ce qu’on ignore. La fausseté et le doute sont deux détestables filles d’une très mauvaise mère, l’ignorance.  Saint Bernard de Clairvaux ; Les commentaires du Cantique des Cantiques (1142)

« Le doute amène l’examen et l’examen la vérité. » Pierre Abélard

« Rien ne m’est sûr que la chose incertaine. », François Villon (1431-1463)

« Rien ne semble vrai, qui ne puisse sembler faux. », Michel de Montaigne (1533-1592)

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« Le doute est père de la création », Galilée

« Celui qui doute de tout comme philosophe n’ose rien nier comme théologien. » , Charles de Montesquieu

Un article sur l’étonnement

Etonner n’est pas s’étonner : s’étonner en philosophe n’est pas l’étonnement du badaud béat devant le bateleur ou le prestidigitateur. En grec, s’étonner se dit « Thaumazein », qui signifie aussi s’émerveiller ou admirer. De quoi s’étonne-t-on ? En général, de l’inhabituel et de l’exceptionnel, de ce qui contredit nos attentes et nos croyances. On s’étonne de la taille énorme d’un fruit ou d’une personne. On s’étonne de la vitesse de la lumière, et de tout ce qui dépasse l’imagination. On s’étonne de ce qui rompt avec nos habitudes et les lois de la nature. Mais le difficile, le philosophique, est d’apprendre à s’étonner de ce qui est banal. Le philosophe s’étonne du quotidien, de l’habituel, du normal. Rien n’est nécessaire, tout est contingent, tout pourrait être autrement, ou ne pas être du tout. Patrick Ghrenassia

« Ceci est mon corps… Cette coupe est la nouvelle alliance en mon sang… Faites ceci en mémoire de moi. » Le prête lève l’hostie puis le calice pour célébrer le sacrifice rédempteur de la nouvelle Alliance. Le Christ me fait face. Le sang coule de ses plaies et de son front sur son corps affaissé et décharné. Couronnée d’épines, sa tête est inclinée, son regard est triste. A ses pieds, l’apôtre soutient une mère accablée de douleur. Commandé à l’atelier d’une contrée voisine, le tableau nous a d’emblée impressionné par sa beauté et par son réalisme. Mais le fidèle que je suis a beau déplacer le regard de cette crucifixion vers l’autel pour le concentrer sur l’hostie, je veux dire, la fixer vraiment, intensément, je ne vois rien. Rien, sinon du pain. Quant au vin, comment saurions-nous s’il s’agit de sang, nous qui, face à l’autel, ne voyons qu’un calice tendu vers le ciel dans un silence absolu ? Les clercs soutiennent que seuls les enfants et les saints accèdent à ce mystère de foi. Ils nous répètent que nous ne commémorons pas la mort du Christ mais que nous la revivons, qu’une fois consacrés, l’hostie et le vin deviennent, par l’Esprit Saint, Corps et Sang du Christ.

Il y a bien ces histoires que l’on raconte, quand le miracle eucharistique se renouvelle et que le déroulement du rituel dont chaque moment, chaque geste est répété avec la même gravité, s’en trouve d’un coup boulversé et interrompu. L’hostie se met alors à saigner. Il n’y a plus d’un côté le corps, de l’autre le sang mais cette hostie qui saigne. On raconte que c’est dans une petite ville d’Italie où naquit le centurion qui a percé le flanc du Christ, que l’un des plus célèbres miracles a eu lieu. Consumé d’effroi à l’idée de perdre un jour sa vocation, un prêtre priait constamment pour que Dieu le délivre du doute. Alors qu’il consacrait un jour le pain et le vin, ceux-ci se changèrent en véritable chair et en véritable sang. Comme il arrive en pareil cas, des fidèles commencèrent à pleurer. Certains s’agenouillaient et levaient les bras en signe de reconnaissance. D’autres se frappaient la poitrine, confessaient leurs péchés et suppliaient Dieu de leur pardonner d’avoir douter. Le jour même, la rumeur du miracle parcourut tout le village comme un feu embrase une forêt et, tout aussi vite, les villages voisins jusqu’au Saint-Siège même. Enfin, c’est l’histoire que l’on raconte. Moi, qui doute, il ne m’a jamais été donné de voir pareil événement.

Plus de 13 siècles après, ce morceau de chair est conservé avec quelques caillots de sang coagulés depuis. Dans les années 80, des scientifiques, mandatés par l’Eglise pour faire la part de l’explicable et de l’insondable, entreprirent une longue série d’analyses à l’issue desquelles il fut possible d’établir plusieurs conclusions. 1. Le sang du miracle eucharistique est du vrai sang et la chair, de la vraie chair. 2. La chair est constituée de tissus du muscle cardiaque. 3. Le type sanguin est le même dans la chair et dans les globules de sang, AB, le même groupe que celui du Saint Suaire de Turin.  Le sang est réel. Il est composé de cinq caillots inégaux, mais chacun d’eux pèse exactement le poids des cinq caillots pris ensembles, soit 15,85 grammes.

La communion est devenue si rare que la messe ne suscite plus la même dévotion. De voyage en Italie, pays catholique s’il en est, Montaigne s’étonne que des commerces soient ouverts le dimanche ou encore que des hommes discutent entre eux et tournent le dos à l’autel pendant la messe. En revanche, nombreuses sont ces messes privées, auxquelles on ne communie pas, auxquelles on n’assiste même pas, mais que l’on fait donner.

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