Le sadisme du lieutenant fait toujours recette

Franck Gintrand

Publié le :

  • 1 avril 2015
1971-columbo-s01e01-le-livre-tecc81moin-bdrip720p-rpk-mkv_snapshot_00-28-10_2015-03-24_01-45-52

Des histoires longues, bavardes et sans grand suspens. Et pourtant, Columbo continue de faire des audiences incroyables cinquante ans après la diffusion du premier pilote. La recette ? Un policier en apparence ordinaire soumet un meurtrier arrogant au supplice de la question durant une heure et demie. Plaisir  sadique garanti.

1972. Un an après les Etats-Unis, la France découvre, fascinée, un policier débonnaire et un poil débraillé menant l’enquête dans les quartiers chics de Los Angeles. Ici, comme de l’autre côté de l’Atlantique, le succès est immédiat. De 1972 à 1993, la série vaut à Peter Falk quatorze Golden Globes et Emmy Awards. Faye Dunoway, Martin Landau, Jamie Lee Curtis ou encore Martin Sheen donnent la réplique à Peter Falk. John Cassavetes ou Jonathan Demme tournent respectivement un épisode en 1972 et 1978. Steven Spielberg réalise même le feuilleton de 1968 à l’âge de 25 ans.

En l’espace de quelques années, Peter Falk devient une des plus grandes star mondiales du petit écran. Les exigences de l’acteur, son désir de se consacrer au cinéma et l’augmentation exponentielle des coûts de production motivent l’arrêt de la série en 1978 malgré son énorme succès. Onze ans après son interruption, Columbo conserve une telle popularité que la décision de tourner de nouveaux épisodes en 1989 constitue un des événements de l’année. La nouvelle série dure jusqu’en 2003. Après une lente descente aux enfers occasionnée par la maladie d’Alzeihmer, Peter Falk décède en 2011. Au total, les 69 épisodes auraient été vus par deux milliards de spectateurs.

Depuis, les années ont passé mais le succès d’audience de la série ne se dément toujours pas. En 2004, TF1 n’hésite pas à la programmer pour contrer avec succès un des rouleau compresseur de l’audimat, « Ca se discute », le magasine de Jean-Luc Delarue. Grâce à Columbo, TV Breizh fait ses meilleurs scores chaque samedi soir tandis que TMC bat nettement sa principale concurrente C8 grâce à la diffusion d’un premier épisode. Mieux, le 1er février dernier, « Votez pour moi » place la chaîne en 4e position devant France 3, en 4e aussi sur les 25-49 ans (pda 4.4%) et les CSP+ (pda 5.4%). Le pilote « Rançon pour un mort », diffusé en dernière partie de soirée, va jusqu’à hisser la chaine en la 2e place, juste derrière TF1. Le moins que l’on puisse dire, c’est que 45 ans après sa première diffusion en France, la série vieillit plutôt bien. Succès d’audience confirmé à la fin du mois où sur la TNT, la série permet une fois encore à TMC d’arriver en tête avec 856 000 Français en première partie de soirée, le samedi 26 février.

Un incroyable succès planétaire

Et pourtant… On ne regarde et, a fortiori, on ne revoit pas un « Columbo » pour son suspens et le rythme haletant de l’histoire. Il n’y a dans cette série policière atypique ni fusillade, ni course poursuite, ni rebondissements spectaculaires mais, au contraire, des longueurs narratives, des dialogues parfois interminables et un dénouement souvent tiré par les cheveux. A la différence d’un polar classique, l’essentiel est connu d’avance du spectateur : les modalités du meurtre, l’identité du coupable, ses motivations, le peu d’importance qu’il témoignera à l’apparition de la police, la manière dont l’enquêteur mènera une guerre des nerfs et, bien entendu, et le fait que le coupable finira par être confondu. 

Alors comment expliquer le succès planétaire d’une série aussi peu conforme aux attentes a priori du grand public ? Première explication, celle que fournit le créateur de Mad Men, Matthew Weiner, pour les romans d’Agatha Christie, vaut tout aussi bien, sinon même mieux, pour Columbo : « On sait exactement comment va se dérouler le récit et le plaisir naît de la répétition. » Autre explication, Columbo serait une mise en scène américaine implicite de la lutte des classes. C’est la thèse défendue par Lilian Mathieu dans « Columbo : la lutte des classes ce soir à la télé« . Après tout, le principe de la série repose sur une confrontation entre un membre de l’élite et un policier issu de la classe moyenne. Voilà qui pourrait expliquer l’extraordinaire accueil dont la série a bénéficié en France mais qui n’éclaire pas vraiment son succès aux Etats-Unis. Du reste, Bernard Gensane a raison lorsqu’il rappelle que « Colombo est d’origine modeste comme la plupart des policiers – dans la fiction comme dans la réalité« . Dans Columbo, le riche est d’ailleurs moins riche qu’il y parait ou moins talentueux que sa réputation le laisserait supposer. A côté de ce « mauvais riche », qui tient avant tout de l’imposteur, chaque épisode met en scène une autre figure du riche, une image sympathique et droite, naïve ou décontenancée par les événements mais animée par un profond sentiment de justice.

Il faut donc bien admettre que l’étonnant succès de la série vient d’ailleurs. Le policier d’un genre nouveau, à la fois débraillé, sympathique et d’une conscience professionnelle à toute épreuve, y est pour beaucoup. Le talent des acteurs principaux, à commencer par celui de Peter Falk, également. Mais de l’avis général, c’est dans le principe de l’affrontement psychologique du lieutenant et du coupable, présent dès la pièce de théâtre dont s’inspire la série télévisée, que réside avant tout l’intérêt de Columbo.

Le châtiment avant le jugement

D’un épisode à l’autre, c’est toujours la même histoire : un suspect est soumis par un policier à un feu nourri de questions auxquelles il ne peut se dérober sans donner le sentiment d’avouer. Ce jeu du chat et de la souris est d’autant plus pervers qu’il transforme insensiblement le prédateur en proie. Au début de l’enquête, la sagacité du lieutenant peut troubler le meurtrier, il est rare qu’elle l’inquiète vraiment. Tout au plus fait-il mine de s’agacer de questions qui, affirme-t-il, sont sans importance. Lorsque la maîtresse et complice du docteur Ray Flemming s’étonne des questions de Columbo, celui-ci balaye ses appréhensions d’un revers de main : « La méfiance est chez le policier comme une seconde nature – Tu n’as pas l’air d’être tellement troublé ? – Et pourquoi le serai-je ? J’ai réponse à toutes les questions qu’il pourrait se poser. Il verra vite qu’il est sur une fausse piste et dirigera ses recherches ailleurs. »

L’insistance de Columbo à vouloir le questionner en priorité, quitte à négliger d’autres pistes, finit par vaincre le sentiment d’impunité et de toute puissance du du meurtrier : Columbo ne soupçonne en réalité que lui. Faute de preuves suffisantes, il va tout faire pour le piéger, le mettre face à ses incohérence, faire preuve de flatterie et de séduction, user du soupçon à peine voilé pour le mettre sous pression et le pousser à la faute.

Le policier relativise la portée de ses interrogations :  « Il y a un petit détail qui me chiffonne », fait mine de quitter ou de laisser partir son interlocuteur pour aussitôt revenir à la charge en lui posant une ultime question : « Oh un instant », « J’allais oublié »… Il sollicite son avis, lui demande son aide. Il joue avec lui… comme le chat avec la souris. Plus le meurtrier accepte de jouer avec Columbo, plus Columbo le contraint à moduler son propre jeu, plus il se voit soumis à un supplice raffiné, plus le plaisir est grand pour le spectateur.

Guerre des nerfs

Ce jeu du chat et de la souris est une guerre des nerfs. Columbo ne se contente pas de solliciter la collaboration du meurtrier – ce qui en soi ne manque déjà pas de piquant -, il le harcèle en permanence. Au point que, las de ce feux de questions insidieuses, le meurtrier en arrive à demander à Columbo de cesser de l’importuner pour chercher le (véritable) coupable. Dans certains cas, cette mise au point peut tourner à une véritable déclaration de guerre, l’assassin raillant le comportement obséquieux et l’apparence vestimentaire du lieutenant. Dans d’autres cas, il n’hésite pas à user de la flatterie, ou plus exactement à manifester une forme d’admiration pour le professionnalisme du policier, retournant contre Columbo une arme dont il n’hésite pas à user lui-même : « On ne vous a jamais dit que vous étiez cocasse (…) Vous êtes un lutin léger et plein de malice qui s’est fait tapé de la règle sur les doigts et qui, au lieu de se résigner comme n’importe qui d’autre l’aurait fait à sa place, a l’audace de revenir à la charge sous un prétexte quelconque. Je respecte l’audace. Elle m’irrite, c’est vrai, mais je la respecte… » (le docteur Flemming, Inculpé de Meurtre)

A compter du moment où chacun sait que l’autre sait à quoi s’en tenir, que tout ne tient plus qu’à une preuve, la passe d’arme vire au défi et les échanges se font plus directs, moins allusifs: « – J’espère pour vous que vous êtes en possession d’un mandat ? – J’ai cru que ce ne serait pas nécessaire docteur. Vous m’aviez donné la permission, souvenez-vous. Mais qu’est-ce que vous faites ici vous ? » (Inculpé de meurtre) Columbo peut même avouer ouvertement à son interlocuteur qu’il essaye de le piéger : « – Pourquoi avoir demandé mon avis si vous étiez au courant ? – Oh mais j’ai seulement voulu savoir ce que pouvait en penser un spécialiste comme vous. – Inutile d’être psychiatre pour s’apercevoir qu’il mentait – Ah bon pourquoi ça ? – Parce qu’il n’y a pas d’initiales sur mes valises – Oui c’est ce que j’aurai contrôlé si vous aviez fait semblant de croire à l’histoire qu’il avait inventé – Ca ne m’étonne pas. Et je me demande si vous n’auriez pas provoqué ces faux aveux spontanés – Pourquoi est-ce que j’aurai fait ça voyons ? Il n’y a aucune raison. »

Toujours dans Inculpé de meurtre, une scène donne même lieu à des aveux officieux : « – Je n’ai pas tué ma femme. – Je ne vous ai pas accusé. – Non, je dois l’avouer. Soupçonné. Soupçonné est le mot qui convient… Mais supposons que je l’ai bel et bien tué. Attention, j’ai dit : supposons. Vous ne seriez pas capable de le prouver. Alors séparons nous bons amis et retournez à vos moutons. Et de mon côté, j’oublierai ce qui c’est passé. Je ne crois pas que j’aurais l’occasion, ni le désir de vous revoir. Alors, excusez moi, on m’attend. »

La fuite est impossible. Quant aux intimidations et aux menaces voilées, elles apparaissent vite pour ce qu’elles sont, à savoir un aveu de faiblesse. La relation bascule, le meurtrier s’indigne, se montre excédé, cassant, tente de détourner les soupçons sur une tierce personne, use ou, plus exactement, tente d’user de ses relations, évidemment sans succès.

L’arrogance et le cynisme cloués au pilori

Dans le jeu du chat et de la souris, tous les protagonistes ne disposent pas des mêmes armes selon leur métier. Si un comédien peut mentir avec talent mais manquer de rigueur et un militaire faire preuve d’un sang froid exceptionnel mais souffrir de psycho-rigidité, les meurtriers les plus coriaces ont un profil leur permettant de rivaliser avec un policier aussi retors que Columbo. Le policier en exercice, ou reconverti dans la sécurité, connait les erreurs à éviter dans la réalisation d’un meurtre et sait déjouer les pièges d’une enquête. L’avocat connait parfaitement le droit. L’écrivain de romans policiers, talentueux ou non, sait ou croit savoir comment imaginer un assassinat dans les règles de l’art. Le psychologue de formation cerne rapidement la personnalité de Columbo et garde toujours la maîtrise de ses émotions.

Tous partagent néanmoins en commun d’avoir une haute idée d’eux-mêmes. Aux yeux du coupable, l’enquête policière s’inscrit dans l’ordre normal des choses. Mais qu’elle ait la capacité à résoudre l’affaire lui semble difficilement concevable. Et qu’elle recourt à une forme de harcèlement pour parvenir à ses fins, proprement scandaleux. Fort de son statut social, convaincu de sa supériorité intellectuelle, le criminel considère de haut cette police tatillonne et insignifiante incarnée par Columbo. Un tel mépris confinerait à la stupidité si une inquiétude naissante face aux soupçons insistants du policier n’amenait le meurtrier à réaliser que ni sa célébrité, ni sa respectabilité apparente, ni ses relations sociales ne le protègeront éternellement des investigations du policier. Tout au plus, mais ce détail a évidemment son importance, le meurtrier peut-il montrer les signes de son agacement et de nervosité croissante.

Si le coupable mérite la torture morale que lui inflige Columbo et finit par être puni, ce n’est pas tant pour son meurtre que pour son arrogance qui le pousse à surestimer sa capacité à imaginer et réaliser un crime parfait. Même soigneusement préparé, le crime se révèle vite entaché de négligences, d’incohérences et d’oublis. Dans Jeu de mots (1978), Columbo relativise le mérite qu’il a eu à démêler l’affaire par la prétention du coupable : « Je ne suis pas plus intelligent qu’un autre, monsieur. Mais je peux dire que vous, en revanche, vous m’avez déçu, par votre amateurisme, en laissant derrière vous des indices de toutes sortes, à la pelle : le mobile, l’opportunité. Et pour un homme de votre intelligence, monsieur, vous vous êtes empêtré jusqu’au cou dans vos mensonges. Une vraie désolation ! »

Si l’intelligence cynique peut permettre d’imaginer un meurtre avec détermination et rigueur, elle trouve rapidement ses limites face aux aléas imprévisibles de l’enquête. Faute d’empathie, des meurtrier s’interdisent de comprendre d’autres logiques que la leur. Ainsi que le déclare le coupable dans Inculpé de meurtre (1968), « la morale est une question de convention. Elle est relative, comme presque tout aujourd’hui ». Une conviction que ne partage néanmoins pas tout le monde. C’est ce que Columbo explique très bien à la meurtrière de Rançon pour un homme mort (1971) après l’avoir confondu : « Voyez-vous Madame Williams, vous n’avez pas de conscience : c’est votre point faible. Il ne vous est pas venu à l’esprit qu’il y avait que très peu de personnes qui pouvaient prendre l’argent et faire une croix sur le meurtre. Non, hein, j’en étais sûr. De ne pas avoir de conscience cela limite votre imagination. Vous n’arrivez pas à concevoir que quelqu’un puisse être différent de ce que vous êtes : une femme cupide. »

Columbo, un faux gentil ?

Columbo sur-joue-t-il son personnage de flic sympa pour tromper son monde ? Le policier attachant sans avoir de côté mauvais garçon est une figure exceptionnelle en matière de fiction. Avec sa tenue vestimentaire fatigué, sa 403 à bout de souffle, sa condition physique moyenne, ses cheveux ébouriffés, son cigare à la bouche qu’il ne sait jamais où écraser et son refus de porter une arme, Columbo n’a aucun des attributs du policier américain, et encore moins l’allure d’un officier de police. Il estime n’en avoir nul besoin. Conscient de son image, Columbo l’assume sans complexe dans un univers social auquel il se sait foncièrement et irrémédiablement étranger. Refusant l’exercice du pouvoir, il n’use jamais des arguments d’autorité et recourt rarement à des perquisitions ou à des interpellations.

Columbo n’a pourtant rien du « flic désabusé » opposant à la condescendance de ses interlocuteurs le mépris de celui qui connait la réalité cachée et peu reluisante des quartiers chics de Los Angeles. Au contraire. Misant sur la séduction plutôt que sur l’intimidation, Columbo incarne le brave flic. Mais le fait-il par calcul? En partie. Dans un univers de puissants, retranchés derrière une façade de respectabilité, assistés des meilleurs avocats et bénéficiant de solides relations, l’hypocrisie est obligatoirement de mise. Face au meurtrier, Columbo joue d’abord la naïveté avant de sur-jouer la modestie. Mais, en parallèle de l’enquête, il se révèle être un homme simple et sympathique, attaché à sa femme, à son imperméable et à ses vieilles chaussures, aimant échanger avec des enfants, s’occuper de son chien, déguster un bon chili et assister aux le baseball.

Pour autant, même si le travail est l’affaire de sa vie, Columbo ne perd jamais de vue que la vie est une chose et que le travail en est une autre. Columbo aime passionnément son métier. Quelles que soient l’admiration et la compréhension dont il peut faire preuve face à un meurtrier, le lieutenant ne perd jamais de vue son objectif ultime : interroger un coupable jusqu’à le pousser à la faute ou à l’aveu. S’il use de l’autorité que lui confère son statut de policier, c’est uniquement pour contraindre le meurtrier à l’écouter raisonner à voix haute et s’interroger en sa présence, solliciter son avis et l’enfermer dans un face à face dont il peut difficilement s’échapper sans reconnaître sa culpabilité. Le verbe est l’arme de Columbo. Une arme qu’il prend plaisir à manier avec le sourire pour torturer et tourmenter son interlocuteur, approuver la crédibilité de ses hypothèses et le confronter à ses contradictions, le rassurer et l’inquiéter, l’amadouer et l’irriter, l’apaiser et jouer avec ses nerfs, le provoquer et le pousser à l’erreur.

Et c’est finalement ça qui est sans doute le plus fascinant dans Columbo : le plaisir que nous prenons à chaque épisode au spectacle moralement justifié et intellectuellement jouissif de la torture de l’arrogance et du mal.

Franck Gintrand

Revenir à la rubrique :